GARAT
1806. — Tenté par l'affiche qui annonçait un concert brillant, j'ai été témoin d'une scène burlesque à deux acteurs : le rôle de mystificateur fut joué par Garât, et celui de mystifié par le public. C'était à la salle Cléry, dont la voûte est , comme on sait , entièrement vitrée. L'affluence était considérable; le virtuose à la mode devait chanter du Gluck , du Piccini, du Méhul; enfin le programme avait rempli la salle. Déjà la première symphonie , exécutée avec vigueur et précision , avait enlevé les applaudissemens; un second morceau moins remarquable avait passé comme inaperçu ; lout-a-coup un murmure flatteur se fait entendre sur toutes les banquettes... C'est Garât! c'est Garât! Il s'avance, il va chanter ; au même
instant , quelques gouttes de pluie se détachent du plafond et tombent sur son cahier ; aussitôt , sans parler au public, sans faire aucune observation , il regarde alternativement pendant une minute la voûte, et la musique qu'il tenait à la main , indique du geste qu'il craint l'inondation , et se retire après avoir salué profondément l'assemblée. Le concert fut terminé presque aussitôt que commencé , et la foule s'écoula paisiblement en témoignant des regrets sans mécontentement , et du chagrin sans humeur. Je ne crois pas qu'il y ait un second exemple d'un caprice d'artiste supporté avec une pareille résignation par des spectateurs français.
Ce même Garât, que je vois souvent, a dans ses manières une sorte d'originalité qu'on lui passe, parce que c'est le meilleur des hommes, mais qui cause dans le premier moment une extrême surprise. Un jour qu'il était parti pour la campagne dans son boghei , seul et sans domestique , il rencontre un de ses amis rue Saint-Honoré et l'invite à prendre place auprès de lui. « Je ne peux pas , répond celui-ci, j'ai un » rendez-vous rue Saint-Jacques à quatre heures pré- » cises. - — C'est précisément notre chemin , je sors de » Paris par le faubourg Sa in t-M arceau. — C'est qu'il » faut qu'auparavant j'aille dans un aulre endroit. — » Impossible , ce que j'ai à le dire est trop pressé. » M. de L**"*", vaincu par ses instances, mais assez contrarié, monta en boghei. « Voyons, lui dit-il, mon
» cher Garât, explique-moi ce dont il s'agit. — Tu » vas le savoir, mon ami ; c'est que j'ai de très-vilains V quartiers à traverser, je suis un peu enrhumé et tu T) crieras gare! »
Sa fierté d'artiste ne l'abandonnait jamais dans l'occasion , et lui inspirait quelquefois des mots pleins d'esprit. Invité à une grande soirée musicale chez madame de Staël , il avait remarqué que la société, distraite et bruyanle , écoutait à peine; la maîtresse de la maison , préoccupée d'une grave question de politique , ne s'aperçut pas qu'on venait d'apporter un énorme plateau chargé de glaces et de rafraîchissemens , et choisit ce moment pour engager Garât à s'approcher du piano, a Je m'en garderai » bien, répondit celui-ci d'un air froid et digne, /^ ne » chante jamais au café, »
Quand il consentait à se faire entendre , il fallait subir toutes les conditions qu'il imposait. Le vicomte de Ségur en fit l'expérience : Garât lui avait promis de venir un soir charmer un petit comité d'une centaine d'amis intimes. Il fut exact , comme il l'était toujours, a une heure près; mais enfin il arriva. Après avoir promené un œil scrutateur sur les différentes parties de l'appartement, pour juger s'il était ou non favorable à la voix, il aperçut dans un enfoncement une draperie qui le choqua beaucoup. « Mon cher vi- » comte, il faut relever cela. — Mais non, Garât, » je vous assure que c'est inutile. — El moi je
» vous dis que c'est indispensable. ^- Je vous de- » mande ki permission de la laisser comme elle est. „ — Ne voulant rien qui écrase mon organe ,ytf vous » demande la permission de l'enlever, o En disant ces mots , notre Orphée détache la draperie , et découvre à tous les regards beaucoup de choses qui auraient dû rester cachées . Cet aspect imprévu causa une telle hilarité , que Garât fut long-temps sans pouvoir chanter. Le vicomte de Ségur prit le parti d'en rire, et cet épisode ne fut pas un des moins gais de la soirée.
Un autre jour, on répétait chez madame la princesse de Chimay une messe en musique de Cherubini; tout le monde observait le plus grand silence; le cardinal Maury seul ne pouvait se résoudre à se taire et sa voix de stentor troublait les artistes ; c'était à cette époque un personnage si considérable, que personne Ti'osait lui faire une observation. Garât s'avança vers lui d'un air très-respectueux , et lui dit avec le plus grand sang-froid du monde : « Monseigneur, c'est » une messe. »
Du reste Garât possédait au plus haut degré toutes les qualités essentielles; pendant ses brillantes tournées en Allemagne et en Hollande, il ne négligeait pas l'occasion de rendre service aux malheureux émigrés , et jamais il ne prononçait sans attendrissement le nom de Marie-Antoinette , qui la première devina son avenir et encouragea ses talens avec une générosité vraiment royale.
LE CONVOI d'un satirique.
1807. — Le jour du convoi de Lebrun, qui a fait , comme on sait, quelques odes sublimes, mais qui avait un talent plus remarquable encore dans le genre satirique , un grand nombre d'académiciens avaient voulu lui rendre les derniers devoirs. M. Lacretelle Faîne flt observer à M. Andrieux que tous ceux qui assistaient à l'enterrement avaient été victimes de la malice du poëte , et qu'ils avaient à lui reprocher quelque épigramme. « Je suis le seul, répondit An- » drieux , qui n'aie jamais eu à me plaindre de lui. — » Vous ne connaissez donc pas l'avant-dernière épi- » gramme qu'il a faite quatre jours avant sa mort? — » Non. — Eh bien ! je vais vous la dire. » Et voilà que tout en suivant le corps du défunt, M. Lacretelle dit à son collègue ce distique malin :
Sœar Andrieux, un conte, un conte , entendez-vous ; Si vous ne dormez pas, ma sœur, endormez-nous.
L'auteur des Etourdis prit son parti de bonne grâce, et trouva les vers très-jolis -, seulement, les mauvais plaisans prélendirent qu'il oublia dans sa poche un discours qu'il devait prononcer sur la tombe de Lebrun. Est-ce une malice, est-ce une vérité? C'est ce que je n'ose décider.
HISTOIRE d'un vers.
1 807. — En sortant d'une représentation des Templiers^ je félicitais M . Raynouard sur le succès de ce bel ouviage, et je citais avec éloge un vers qui m'avait particulièrement frappé. « L'histoire de ce vers est » assez singulière , me dit-il ; je fus envoyé de Bri- » gnolles (Var) à Paris dans le temps de la Terreur, » pour être traduit au tribunal révolutionnaire; je fis » la route avec beaucoup de braves gens qui devaient • être immolés ainsi que moi; nous étions tous en- » chaînés comme des galériens. Dans un village où » l'on s'arrêtait pour diner, je repliai ma chaîne, pour » avoir les mouvemens un peu plus libres, et le gen- » darme qui veillait sur les prisonniers m'ayant dit » ironiquement : Des /ers, ça n'est guère commode^ » pas vrai? révolté de cette indigne apostrophe , je » me levai fièrement et j'improvisai ce vers :
S'ils pèsent sur le crime, ils parent la vertu.
o Le gendarme stupéfait ne trouva pas un mot àré- » pliquer, et , ayant eu depuis l'idée de la pièce des » Templiers ^\^m^ ressouvins de ce vers qui me pa- » rut en situation , et je l'y plaçai. »
l'enfant au pÈre-lachaise.
1808. — On m'a cité hier un mot bien naturel et
bien joli d'un enfant : il avait toujours entendu dire qu'il existait sur la terre des vices et des verlus, de bons et de mauvais sujets; ayant été conduit par ses parens au Père-Lachaise , et n'ayant vu sur toutes les tombes que des épitaphes à'' épouses fidèles^ de mères adorables, de fils exce liens, etc., il dit à sa mère : « Maman , allons è présent dans l'autre cimetière. »