LE DOGUE ET LA PIERRE
1810. — Bernardin de Saint-Pierre ayant été in-
dignement traité par Geoffroy dans le Journal de V Empire , lui avait répondu une lettre très-noble et Irès-forle, remplie d'excellentes raisons, assaisonnées de sarcasmes et de plaisanteries ; on refusa d'insérer la réponse dans le même journal. L'écrivain , justement blessé de ce déni de justice, demanda une audience au ministre de la police. Celui-ci, après avoir écouté ses plaintes, lui dit qu'il les trouvait fondées, mais que des considérations puissantes s'opposaient à l'insertion de sa lettre, a Puisque je ne puis pas , ré- » pondit l'auteur de Paul et Virginie^ obtenir satis- » faction des injures d'un cuistre à qui Ton accorde » une protection que ne peut obtenir un honnête « homme , permettez-moi de vous raconter ce qui » m'est arrivé pendant le dernier voyage que j'ai fait » en Russie : je rencontrai , en sortant de Moscou , » un énorme dogue qui aboyait d'une manière ef- » frayante, et qui semblait vouloir s'élancer sur moi. » N'ayant ni armes ni canne , rien enfin qui pût » servir à me défendre , je me baissai pour ramasser » une pierre. Quelle fut ma surprise 1... elle élait ge- » lée ; je ne pus parvenir à l'arracher de terre , et je » m'écriai avec colère : Je ne ferai certainement pas » un long séjour ici ; il est impossible de rester dans » un pays où Ton lâche les chiens , et où l'on attache » les pierres. »
PENSÉES d'une femme.
1811. — Une dame de mes amies, qui n'a jamais voulu faire imprimer une ligne , et qui a plus d'esprit que la plupart des femmes qui font dix ouvrages par an , a bien voulu écrire sur mon album quelques pensées que je vais livrer au public, pour avoir des droits à la reconnaissance de mes lecteurs.
Ce que doit être un homme.
Il faut qu'un homme soit bon sans faiblesse , ferme sans opiniâtreté , humain sans affectation , courageux sans forfanterie, aimable sans fadeur, insinuant sans bassesse , riche sans fierté , pauvre sans découragement, instruit sans pédantisme, spirituel sans prétention, constant par plaisir et homme d'honneur par habitude.
Ce que doit être une femme.
Les femmes doivent à toutes les vertus des hommes joindre encore celles de leur sexe : l'extrême patience, la douceur sans mollesse, la pudeur sans pruderie, la résignation sans insouciance et Tart de plaire sans coquetterie. La fermeté d'ame leur est aussi doublement nécessaire , parce qu elles doivent résister à leurs passions et oublierjeurs propres douleurs pour soutenir et consoler les hommes dans l'adversité.
'De ï Amitié, Pour ne pas se méprendre à ses véritables traits ,
il est nécessaire de la dépeindre. L'amilié doit éli franche, désintéressée, courageuse; on doit savoi s'oublier pour son ami , pour ce premier soi-même et regarder comme un bonheur ce que des âmes froi des appelleraient des sacrifices. 11 faut savoir averii son ami des défauts qui pourraient lui être nuisibles et porter la sonde de la franchise dans les replis d son cœur, pour l'aider à se corriger...
Il est encore plus aisé de trouver un ami qui bravt l'amour-propre de son ami, et s'expose à lui déplaire pour lui être utile , qu'il n'est facile d'en trouver un assez délicat pour ne pas haïr celui dont la tendresse veut l'éclairer sur lui-même, et peut détruire intérieurement la bonne opinion qu'il s'était formée de son cœur et de son esprit.
De la Politesse.
La politesse est le vernis des cœurs et des esprits ; s'ils sont bons, elle les fait ressortir ; s'ils sont mauvais , elle leur donne assez de brillant pour qu'on ne s'en aperçoive qu'en y regardant de bien près.