‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 57 sur 154 · LES RUSSES A WILNA · texte numérisé non relu

LES RUSSES A WILNA

1812. — Au moment de la retraite de Moscou , un

aide-de-camp du maréchal Davoust , nommé Baralinski, fui blessé mortellement par un boulet qui lui emporta la jambe et la cuisse et ne lui laissa que le bassin ; il fut présenté dans cet étal aux chirurgiens , qui déclarèrent que l'amputation était impossible, et que rien ne pouvait le sauver. Ce malheureux jeune homme était originaire russe, et le maréchal, réfléchissant que le laisser au moment où l'ennemi s'avançait, c'était aggraver encore son état, résolut de le faire emporter; il ordonna au capitaine d'une compagnie d'infanterie de veiller sur lui ; il dispensa cette compagnie de toute espèce de service et lui recommanda seulement le dépôt qu'il lui confiait; ses ordres furent exécutés ; les soldats portaient alternativement le blessé , et quand il fallait faire le coup de fusil , ils le déposaient un moment et le reprenaient ensuite : cependant l'excessive rigueur du froid fil succomber le premier jour quatre soldats de la compagnie; le lendemain il en mourut trois; les jours suivans virent tomber de nouvelles victimes ; enfln il ne restait plus que deux hommes le jour où le malheureux aide-de-camp arriva à Wilna : il fut dépose chez un juif qui fit rafraîchir les porteurs ; l'un d'eux mourut après avoir bu un verre d'eau-de-vie; le sur vivant dit au blessé que son devoir était de reslei avec lui pour exécuter les ordres de son maréchal mais le malade lui répondit noblement qu'il avait déj2 assez de remerciemens à lui faire de son dévouement

qu'il ne voulait pas lui en demander une nouvelle preuve ; il lui donna alors sa montre , un peu d'argent, et ils se séparèrent. Les Russes arrivèrent bientôt à Wilna^ le juif crut alors pouvoir se débarrasser d'un hôte incommode, et le fît jeter rudement d'une fenêtre du rez-de-chaussée dans la rue : un lieutenant de cosaques qui passait en ce moment se fit raconter ce qui était arrivé ; indigné d'un pareil trait de cruauté, il monta chez le juif et, après avoir fait constater l'identité, il lui brûla la cervelle. On prodigua les soins les plus assidus à l'infortuné Baratinski. Je ne sais ce qu'il est devenu , mais en 1 827 il vivait encore et il était alors maître de poste en Pologne.

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