‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 63 sur 154 · LES VOLONTAIRES ROYAUX ET LES FEDERES · texte numérisé non relu

LES VOLONTAIRES ROYAUX ET LES FEDERES

1815. — Au moment où Ton apprit que Napoléon avait débarqué à Cannes , i! y eut h Paris un mouvement royaliste ircs-prononcé ; des volontaires se préseiilèretit en foule pour marcher contre lui ; mais comme beaucoup d'enire eux nVtaient' pas assez riches pour siibveiiir aux frais d'équipement , il y eut de n9m!>reusfes ofl'randes destinées à celle œuvre patrioti(jue. Vn maître dr-s refjuôles, qui jouissait d'une (jraiide aisance, envoya ujilic fiancs à :M. le chancelier d'Ambray; ce don était accompcigné d'une lettre brûlante de sentimens monarchiques. Les événemetis marchaient si vite, que le chancelier, dont le temps était absorbé par des travaux d'ur[jence, ne trouva pas Toccasion d employer la somme dont il était dépositaire. Quel(pics jours après le 20 mars, il chargea 31, le vicomte Emmanuel d'Ambrav, son fils, de se

— 107 ^rendre chez le maître des requêtes , et de lui remettre ses mille francs. La mission fut remplie; le donataire reprit son offrande, en témoignant le plus vif regret de ce que la force des choses s'opposait à Taccomplissement de sa pensée. Quelle fut la surprise du chancelier, lorsqu'un mois après , il trouva le même nom inscrit sur une liste nouvelle pour l'équipement d'un corps franc ! Le fidèle maître des requêtes avait eu seulement l'attention de donner douze cents francs au lieu de mille francs , comme pour prouver qu'il aimait un peu mieux les fédérés que les volontaires royaux , et Napoléon, que les Bourbons !...

BENJAMIN CONSTAM' ET MADAME DE SlAEL.

1815. — Le 18 mars , Benjamin Constant fit insérer dans le Journal des Débats un aiiicle aussi reniai quable par la force de la logique que par la pureté des prijicipes et du style. Personne n'a oublié celte phrase : « Irai-je, vil transfuge , me tramer d un pou- » voir àVautre? etc., etc., etc. » Madame de Staël , qui était alors à Coppei , effrayée de la situation qu'avait si noblement choisie un de ses plus anciens amis, et persuadée que Napoléon ferait tomber sur lui tout le poids de sa colère, chargea une personne recommandable de se rendre à Paris en chaise de poste, et d'aller, en arrivant, chez Benjamin Constant pour le prévenir qu'il pouvait partir à l'instant

i^ 108 i-i même, et que cinq cents louis élaient mis à sa disposition. Le négociant chargé de cette importante mission la remplit avec tout le zèle de la véritable amitié. Il était onze heures du matin quand il arriva à la barrière ; il se fit conduire chez le courageux député de la Seine ; il craignait qu'on ne Teiit mis en prison ; sa joie fut grande^ quand le concierge lui dit : « Il est » chez lui. » Il monte rapidement, il sonne, et un grand laquais vient lui apprendre que monsieur ne reçoit pas. a Dites-lui que je viens de Coppet. — Vous » n^'enlreriez pas quand vous viendriez du châleau. » — Je crois bien ; mais je vous prie de m'annoncer : » il s'agit d^une affaire importante. — Je ne vous an- » noncerai pas , Monsieur est à sa toilette. — A sa » toilette ! dit en lui-même le négociant , peut-être » qu'il se déguise pour échapper à la police ; j'arrive à » temps. — Puisque vous ne voulez pas m'annoncer, » je vais Tattendre. — Attendez si vous voulez. » Un quart-d'heure après , Benjamin Constant arrive en grande tenue, habit brodé, boucles d'or, etc., etc. Le voyageur n'en croyait pas ses yeux. « Je vous ap- » porte, dit-il, une lettre de madame de Staël. — » Donnez ; je la lirai plus tard. — Elle craignait que » votre superbe article du 18 mars ne vous eût coûté » la liberté. — Non , V Empereur s* est fort bien con- » dait; il m anormné co7iseiller-cC Etat, et je vais aux T> Tuileries pour l'acte additionne L Dites , je vous » prie, à madame de Staclqueje lui expliquerai tout

— log — » cela, » En prononçant ces derniers mots , Benjamki Constant s'échappe, et prend congé du. négociant, qui remonte dans sa chaise de poste , et reprend la route de Coppet pour calmer les craintes de madame de Staël et lui rapporter des fonds qu'elle pourra garder pour un meilleur usage.

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