LE MUSEUM DEPOUILLE
1815. — Lord Wellington, généralissime des armées coalisées, ademandé que le Muséumreslituât des objets que nous avions pris à Rome par droit de conquête. C'est à celte occasion qu'un malin, devant lequel on nommailCanova ambassadeur du pape, s'écria: « Ambassadeur! Diles plutôt emballeur. » Ce n'est certes pas moi, qui, en ma qualité de Français , chercherai à excuser cette spoliation ; mais, obligé comme historien , d'enregistrer les faits , je dirai que ces enlèvemens ne sont que de faibles représailles de ce que le Directoire , qui était censé représenter la nation française en 1798 , s'est permis dans la capitale du monde chrétien. Un artiste anglais , M. Duppa, témoin de l'invasion de l'armée républicaine et des exactions commises par ses chefs, les a décrites sans
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emphase et sans amertume, et a joint, à son Recueil, des pièces justificatives (i). Un court extrait donnera l'idée de ces actes oppressifs et tyranniques.
Aussitôt que les Français eurent pris possession des portes de Rome , ils mirent les scellés sur tous les objets qu'ils se proposaient de confisquer. Le palais Quirinal fut inventorie; tous les effets quelconques qu'il renfermait devinrent la propriété d'une compagnie de courtiers qui suivaient l'armée, et auxquels on permit de choisir et dachelcr ce qu'ils préféraient ; le reste fut abandonné aux juifs.
Le Vatican fut réduit à une nudité complète. Tout ce qu'il fut possible d'enlever, depuis les uslensiles de cuisine jusqu'aux décorations les plus riches, disparut , et , pour être sur qu'on n'oubliait rien , ol brisa les cloisons et les parquets des appartemens , afin de découvrir les portes secrètes , et d'emporter tout ce qu'on pouvait soupçonner d'être caché. Les palais de 31onte-Cavallo , de Terracine , de Castcl- Gandolfo furent traités de la même manière.
Les habits sacerdotaux de la chapelle Sixline et des autres chapelles pontificales furent brûlés , pour en extraire les broderies d'or et d'argent. La confiscation
(i) Journal oflhe remarkahle occurrences that look place in Rome, upvn thc sub^'cnion of thc eccicsiastical goyernmefit in
— ii5 — des monastères suivit celle du mobilier des églises. Toutes les propriétés du pape, jusqu'à sa cassetle privée , jusqu'au diamant qu'il portait à son doigt , ses médailles, ses pierres précieuses, livres, manuscrits, collections de tous genres , furent saisis, vendus ou exportés.
La villa Albani devint le plus horrible monument du vandalisme révolutionnaire : statues , bustes, colonnes , pièces de cheminées , marbres , ornemens , furent arrachés de leurs supports , envoyés à Paris ou vendus à vil prix. Jamais la rage de la destruction , jamais le délire de la méchanceté , jamais la bassesse de l'avarice ne se signalèrent à un pareil degré.
La rapacité des spoliateurs s'étendit bientôt sur les trésors des ateliers , de même que sur ceux des princes , des églises et des bourgeois. Les ouvrages d'art, achevés, qui avaient coûté aux artistes plusieurs années de travail, furent saisis comme \q% propriétés de la victoire. Ce n'était pas l'Anglais , l'Allemand , le Romain , le Napolitain , auxquels ces morceaux étaient destinés, que l'on dépouillait ; c'était le peintre, le sculpteur, l'architecte, qui, n'ayant point reçu le prix de son temps , se trouvait, par cette conGscation, dans l'impuissance de le réclamer.
Lorsque l'argent, l'or, les bijoux, la vaisselle furent engloutis , on s'en prit au cuivre. On fit un appel aux cuisines des particuliei s , et on mêla les us-
— ii6 — tensiles qu'on y trouva au bronze des statues abattues et brisées.
Toutes ces pirateries furent couronnées par un acte de férocité raffinée; Fie VI impotent , invalide, octogénaire, fut jeté dans une litière escortée de soldats, conduit à Panne, et présenté captif au beaufière de Sa Majesté catholique. De Parme, il fut conduit à Briançon , forteresse du Dauphiné, enterrée dans les Hautes-Alpes, au milieu de neiges presque éternelles. Jamais traitement ne mérita mieux le nom d'assassinat. 11 y aurait eu moins d'inhumanité à livrer la tète blanchie de Pie VI au fer d'un bour reau , qu'à Tabreuver d'affronts et de douleurs , qu'à le traîner de son palais ravagé , dans la captivité , sur une terre étrangère, qu'à promener son agonie de prison en prison , en lui laissant la vie , pour en éprouver toutes les souffrances.
Si l'on met dans la même balance le tableau de ces atrocités inouies , de ces rapines déshonorantes et la reprise de quelques- unes des statues dont nous avions dépouillé TEtat-Romain , on verra que nous n'avons pas le droit de nous plaindre, et qu'on ne pourrait, sans la plus folle exagération , comparer une égratignure à un meurtre.