‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 82 sur 154 · UN SALON A LABBAVE-AUX-BOIS · texte numérisé non relu

UN SALON A LABBAVE-AUX-BOIS

1837. — Tout change, tout finit; ce magnifique salon de la Chaussée-d'Antin (i), oii j'ai passé dans

(i) Voyez page 63,

ma première jeunesse tant de jours heureux , et qui brillait de toutes les gloires du Consulat et de l'Empire , est fermé depuis long-temps ; cette femme charmante , qui présidait à nos fêtes , a éprouvé les rigueurs de la fortune. La nature avait trop fait pour elle , le sort a voulu s'en venger ; ruinée , proscrite , errante , elle est revenue enfin se fixer dans celte ville encore toute remplie du bruit de son nom ; elle a choisi un couvent pour y cacher sa vie, et le petit salon de FAbbaye-aux-Bois , devenu pour elle la maison de Socrate, se remplit tous les jours de vrais

amis Les siens lui sont restés ; elle n'en a perdu

aucun ; elle en a même un de plus. Aux anciennes illustrations dont elle marchait entourée , elle a su en ajouter une qui éclipse toutes les autres : c'est cet homme extraordinaire « qui a exploré les mers de » l'Ancien et du Nouveau-Monde ; qui a foulé le sol » des quatre parties de la terre ; qui , après avoir » campé sous la hutte de l'Iroquois et sous la tente de )) l'Arabe , dans les wigvvams des Hurons , dans les » débris d'Athènes , de Jérusalem , de Memphis , de » Carthage, de Grenade , chez le Grec , le Turc et le » Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir » revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le » cafetan de soie du Mameluck ; après avoir subi la ) pauvreté, la faim, la soif et l'exil, s'est assis , mi- ) nistre et ambassadeur , brodé d'or , bariolé d'insi- ' gnes et de rubans , à la table des rois , pour retom-

lO

— i46 — » ber dans Imcligence et essayer de la prison (i). »

Comment un tel homme , habitué à l'analyse du cœur humain , n'aurait il pas apprécié cette ame si noble et si délicate , celte organisation à part , cet esprit à la fois grave et doux , mélange heureux de candeur et de finesse , et ce tact infaillible qui signale à l'instant les beautés d'un ouvrage comme il en découvre les défauts ?

Plus il a vu cet ange aux formes gracieuses , au sourire ineffable, au cœur pur, plus il a voulu le voir, plus il a voulu causer avec celle qui sait si bien écouter et si bien répondre. C'est chez elle , c'est dans son salon qu'on a lu, devant un cercle intime, ces M( moires , dont nous ne connaissons quelques fragmens que par les échos de l'Abbaye. Les révélation*^ annoncent un chef-d'œuvre : mais, s'il était publir nous paierions ce bonheur Irop cher, et le litre (2) nous avertit que nous ne pouvons pas désirer l'ouvrage. Qui de nous voudrait aller prendre même un tel livre sur un tel mausolée?

(1) Mémoires de Chateaubriand (préface). Lorsque l'autc lY Alala écrivait ces lignes admirables, il n*avail pas encore conclu avec un de mes amis, M. Delloyc, ce traité qui affranchit le fféi des tristes prévisions de la vie journalière.

(•2) Mémoires d'Outre- Tombe.

FIN DES MÉMOIRES tT SOUVEIMIRS

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