‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 84 sur 154 · SEDAINE · texte numérisé non relu

SEDAINE

Ducis a consacré les lignes suivantes à la mémoire de son ami. Je ne puis rien faire de mieux que de les lui emprunter, pour que le lecteur soit sûr de bien connaître l'auteur du Philosophe sans le savoir y de la Gageure i de Richard- C œur-de-Lion ^ etc., etc.

Jean 3edaine naquit à Paris le 4 juin 1719. Fils d'un architecte qui avait dissipé toute sa fortune , il fut obligé à treize ans de quitter ses études , dans lesquelles il faisait de grands progrès. Il suivit en Berri son père, auquel on avait procuré un petit emploi dans les forges, et qui mourut bientôt de chagrin. Après lui avoir rendu les derniers devoirs, le jeune Sedaine vint à Paris. Il mit dans le coche son petit frère, qVii l'avait accompagné en Berri. La place payée, il lui restait dix huit francs. Il suivit

— 2i3 — la voiture à pied ; il faisait froid , il ôta sa veste et eir couvrit son frère, disant qu'il s'échaufferait en marchant. Tous les voyageurs furent touchés de ce dévouement , et le conducteur le fit monter à côté de lui. Arrivé à Paris , il demeura chez sa mère , veuve et pauvre. Pour la soutenir, il se fit tailleur de pierre, et, à force de travail, il parvint à payer pour elle à Montbar une pension honnête dans un couvent , où elle mourut tranquille et heureuse.

Après un pareil trait, on ne demande plus si Sedaine était né sensible : au seul récit d'un trait de courage ou d'humanité, ses yeux se remplissaient de larmes. La fortune avait fait tout ce qui dépendait d'elle pour étouffer ces talens , qui devaient l'illustrer un jour ; mais la nature fut la plus forte : elle en avait fait un poêle dramatique, et il le fut malgré tant d'obstacles.

Sedaine est mort dans les bras de sa femme , de son fils , de ses deux filles , pleuré de ses amis , regretté de tous ceux qui l'ont connu. Il laissa peu de fortune , un nom qui ne mourra pas , et le souvenir d'une vie calme et vertueuse, que la calomnie elle-

même n'aurait osé ternir.

J'ajouterai à la notice de Ducis un fait qui mérite d'être rapporté :

Six mois avant que Sedaine cessât de vivre, et lorsqu'il était déjà gravement malade, on fit courir le

— 2l4 — bruit de sa mort , et plusieurs journaux , trompés par cette fausse nouvelle , imprimèrent sur lui des articles nécrologiques très-flatteurs , qu'on lui fit lire dans un moment où il se trouvait un peu mieux. J'ai tiré parti de cette circonstance assez singulière , en composant ce poëme, qui a eu du succès dans les lectures particulières , mais qui n'a jamais été publié.

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