AUX CHAMPS-ELYSÉES
De la nature écolier sage , Sedaine trahit son secret , Et répandit sur chaque ouvrage Le charme heureux de l'intérêt.
Au noble désir d'être utile , Il consacra tous ses talens , Et sut , ordonnateur habile , Réparer les lorts de son style (i)
( I ) Le style «le Sedaine dans plusieurs de ses opéras-comiques est au-dessous de la critique :
Votre peine redouble El semble s'augmenter.
Par la sagesse de ses plans (i).
Cette poétique fumée , Que l'on appelle renommée, Ne captiva pas son esprit ; De la morale ardent apôtre, En la prêchant , il écrivit Pour son plaisir et pour le nôtre.
Dans ie Déserteur:
Mourir n'est rien ; c'est notre dernière heure. Âh ! ne faut-il pas que Ton meure.
Chaque minute, chaque pas Ne conduit-il pas Au trépas ?
Et dans le Magnifique :
Pourquoi donc ce Magnifi^</e , Que je n'ai vu que deux fois , Sur mon cœur a-t-il des droits?
C'est en vain que je m'applique A n'y réfléchir jamais.
(i) Scdaine a dû ses saccès à sa connaissance parfaite di théâtre ; tous ses effets étaient calculés avec un art que très-pei d'auteurs ont possédé au même degré que lui. Le rire ou les larm( arrivaient toujours aux endroits où il les avait prévus. Après première représentation de Rose et Colas , un acteur étant vem lui dire que la scène principale de l'ouvrage avait paru un pei longue: « C'est possible^ lui répondit Sedaine , mais jouez-la plus » doucement, elle paraîtra plus courte. » Il ne se trompait pas , le lendemain les deux interlocuteurs jouèrent moins vite; ils prirent, ce qu'on appelle au théâtre, des temps, et la scène alla aux nues.
Du temps jaloux il fut vainqueur , Et sans acheter sa victoire , En cherchant le chemin du cœur, Il trouva celui de la gloire.
Chacun sait qu'avant de finir Le cours brillant de sa carrière , Par une feuille meurtrière , Il fut immolé sans mourir; Dans plus d'un journal littéraire, Il lut son extrait mortuaire , Que l'on avait antidaté ; Puis en lisant le Nécrologe , Il s'arrêta sur un éloge Qui chatouillait sa vanité.
Chacun le regretta d'avance.
Vivant on le vit recueillir Les pleurs précoces de la France , Et seul il eut la jouissance D'anticiper son avenir.
Mais, enfin ce tyran sévère.
Par qui tous les hommes détruits , Sont confondus dans la poussière , Le trépas, en priva la terre, Et réalisa nos ennuis.
Aussitôt aux rivages sombres Parvint le récit de sa mort , Et tous les colporteurs des ombres Allaient , venaient , criant bien fort
Voilà celte grande nouvelle , Certaine et même officielle , Qui dit que nous verrons demain Venir un ci-devant humain , Jean Sedaine , auteur estimable , Bon ami , poëte agréable , Homme d'esprit , quoiqu'il ne fut Pas encore de l'Institut.
Réveillés par ces cris funèbres , Quelques défunts , très-curieux De voir l'habitant glorieux Qui vient visiter leurs ténèbres, Pour regarder , ouvrent les yeux; Car de tout temps les morts fameux Ont aimé les vivans célèbres.
Déjà la rame sans efforts A fendu ces eaux léthargiques , Dont les replis soporifiques Enveloppent les sombres bords ; La barque approche de la rive.
De toutes parts est entendu Ce cri soudain : Sedaine arrive , 11 descend , il est descendu.
Qui pourrait peindre son délire , En voyant ce monde nouveau , Où tous les mortels qu'on admire Font un trône de leur tombeau !
Là , deux ou trois siècles de gloire ,
Que l'avare bonté des Dieux Avait dispersés dans l'histoire, En un seul point , frappent les yeux , Là , vit Félite réunie
Des grands hommes de tous les temps :
C'est là le chef-lieu du génie Et le rendez-vous des talens ; Là , Théophrasle et La Bruyère Quittent leur prisme observateur El se promènent sans rien faire , En voyant que , pour leur malheur , Les morts ont un bon caractère ; Là , ces poètes créateurs , Euripide , Sophocle , Homère , (Corneille , Racine et Voltaire Entrelacent leurs noms vainqueurs Avec ceux des héros sublimes Vivans dans la postéritl^ , Et qui tous doivent à leurs rimes Leur seconde immortalité ; Là , s'accompagnant sur sa lyre , En l'honneur de l'aveugle Dieu , Le tendre Anacréon soupire Des vers que répète Chaulieu ; Là , le pur , l'élégant Virgile Admire son rival absent , Et , ne pouvant pas voir Delille , S'en dédommage en le lisant ;
Là , tout auprès de Deshoulièrc , Théocrite lui peint ses feux , Et Jui parle encor , quoique vieux , Comme l'on parle à sa bergère ; Là , du sévère Despréaux , Horace regrettant le style , Voit dans ce censeur difficile •
Un riche couvert de lambeaux , Qu'il appelle voleur habile ; Là , le tendre Ovide et Bernard Embrassent leur maître Epicure, * Et conviennent un peu trop tard Qu'ils ont eu tort de. faire un art Des préceptes de la nature.
Sedaine, qui voulait , dit-on , Prouver aux morts sa bonhomie, Et faire oublier à Piron Qu'il était de l'Académie, D'un air humble , modeste et doux , Fait à chaque nouveau confrère Un salut, et tombe à genoux Devant La Fontaine et Molière.
Il voulait à leurs yeux surpris Peindre son extase profonde , Mais tous les défunts beaux esprits Demandent ensemble à grands cris Des nouvelles de l'autre monde.
Quoi ! vous parlez tous à la fois ,
Dit-il alors à Tassistance; Vous croyez-vous à Paudience?
De grâce ménagez ma voix , Et , s'il se peut , faites silence 5 Je vais , selon votre désir , Peindre à l'amitié qui me presse, Le pays qui m'a vu mourir :
Son image me suit sans cesse, Quoiqu'absent je vais vous l'offrir, Comme un amant , de souvenir , Fait le portrait de sa maîtresse.
Je laisse la sévérité Au censeur qui fronde et diffame ; je serai vrai , sans âpreté ; Mais je crains que la vérité N'ait un peu l'air de l'épigramme :
Des mains de la divinité , Le Français reçut en partage L'esprit , la valeur , la gaîté , La grâce aimable du langage, Le bon ton , la vivacité ; Mais ce peuple si bien traité , De ses dons prodigue l'usage , Et c'est un vieil enfant gâté Qui dissipe son héritage.
Son goût est toujours incertain ; Un rien l'endort, un rien l'éveille, Souvent ses amis de la veille
Ne sont plus ceux du lendemain.
Jadis le Cid, Phèdre et Mérope Régnaient sur les cœurs attendris , Le Tartuffe et le Misantrope Faisaient le bonheur de Paris.
Toutes ces pièces douairières , Par leurs beautés trop régulières, Font fuir les nouveaux spectateurs ; Aujourd'hui la foule préfère Le sombre , les belles horreurs , Et sur l'affiche journalière , Le nom, le seul nom de Molière , Ruine les entrepreneurs.
On n'aime que les drames tristes , Où l'auteur évoque les morts Et fait jouer raille ressorts Entre les mains des machinistes.
Veut-on inspirer Tintérêt?
Cherche-t-on le commun suffrage? On donne un acte à grand effet , Qui , d'effroi , glace à chaque page Jusquesà celui qui le fait.
On y voit meurtres et ravages , Assassinais , ballets , orages, Enlerremens et mariages , Evolutions et naufrages , Speclres, démons, anthropophages.
Sorciers , lutins, et cœtera.
L'auleur de ce mélange-là
Le nomme grande pantomime,
Aussitôt ce monstre sublime
Par les juges est approuvé;
Il paraît, et chacun y vole ,
Disant que , pour être achevé ,
Il ne lui faut que la parole.
En vain quelques auteurs fameux ,
Amans chéris de Melpomène ,
Veulent agrandir son domaine
En transmettant à nos neveux
Quelques chefs-d'œuvre pour la scène.
De ces athlètes généreux
On épuise la résistance ;
La sottise , de la raison ,
Précipite la décadence.
Epfcharis , Agamemnon ,
Sont désertés par Tignorance ;
Marins et la Mort d'Abél
Plaisent moins que Cadet- Roussel ;
Thalie a perdu son empire ;
On ne rit plus à Turcaret ;
On ne pleure plus a Zaïre ;
On quitte Talma pour Brune! :
Paris , blasé par mainl caprice ,
Poursuit Madame Angot partout,
Et le Désespoir de Jocrisse
Est aussi celui du bon goût.
a C'en est trop , dit avec colère Boileau qui suspend ce récit , Puisqu'il est prouvé que la terre Et nous méprise et nous proscrit, Vengeons-nous à notre manière Et punissons nos ennemis ; Moi, pour ma part , je vais écrire Une longue et bonne satyre Sous le nom du noaveaii Paris, — Votre noble courroux m'inspire , Dit Piron , contre les vivans Moi , je vais faire un vaudeville Hérissé de traits bien piquans :
Chacun de vous , pour m'être utile , Aux miens unira ses talens.
D'abord il faudra que Sedaine Se charge d'arranger la scène ; Je ferai les couplets mordans ; Pour notre bien commun , je laisse Le couplet galant à Favart , A Vadé le couplet poissard; Panard , comme dans sa jeunesse , Tournera le couplet moral , Et , pour amoureux de la pièce , D'avance je retiens Clairval. »
Ce projet plut , comme on peut croire , On s'empressa de l'adopter, Et déjà les morts , pour leur gloire,
Travaillent à l'exécuter.
Ah ! mes amis , ah ! quel ouvrage ,
Que celui qu'ils vont faire entr'eux î
Il aura tout ; sujet heureux
De la vertu sans étalage , ^
Des traits piquans , ingénieux ,
Et de l'esprit sans verbiage ;
Il joindra les leçons aux jeux ,
La morale au fin badinage ,
Et fera périr tous les sots
Sous l'aiguillon du persifflage
Et sous la verge des bons mots. ^
O vous tous que le goût éclaire ,
Vous voudriez , je le conçois ,
De ce chef-d'œuvre littéraire
Connaître au moins quelques endroits.
Consolez-vous , du noir rivage
Je l'attends, et vous promets bien ,
Quand il aura fait le voyage ,
Que je vous lirai cet ouvrage
Pour vous dédommager du mien.
EPITRE