‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 85 sur 154 · AUX CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS-ELYSÉES

De la nature écolier sage , Sedaine trahit son secret , Et répandit sur chaque ouvrage Le charme heureux de l'intérêt.

Au noble désir d'être utile , Il consacra tous ses talens , Et sut , ordonnateur habile , Réparer les lorts de son style (i)

( I ) Le style «le Sedaine dans plusieurs de ses opéras-comiques est au-dessous de la critique :

Votre peine redouble El semble s'augmenter.

Par la sagesse de ses plans (i).

Cette poétique fumée , Que l'on appelle renommée, Ne captiva pas son esprit ; De la morale ardent apôtre, En la prêchant , il écrivit Pour son plaisir et pour le nôtre.

Dans ie Déserteur:

Mourir n'est rien ; c'est notre dernière heure. Âh ! ne faut-il pas que Ton meure.

Chaque minute, chaque pas Ne conduit-il pas Au trépas ?

Et dans le Magnifique :

Pourquoi donc ce Magnifi^</e , Que je n'ai vu que deux fois , Sur mon cœur a-t-il des droits?

C'est en vain que je m'applique A n'y réfléchir jamais.

(i) Scdaine a dû ses saccès à sa connaissance parfaite di théâtre ; tous ses effets étaient calculés avec un art que très-pei d'auteurs ont possédé au même degré que lui. Le rire ou les larm( arrivaient toujours aux endroits où il les avait prévus. Après première représentation de Rose et Colas , un acteur étant vem lui dire que la scène principale de l'ouvrage avait paru un pei longue: « C'est possible^ lui répondit Sedaine , mais jouez-la plus » doucement, elle paraîtra plus courte. » Il ne se trompait pas , le lendemain les deux interlocuteurs jouèrent moins vite; ils prirent, ce qu'on appelle au théâtre, des temps, et la scène alla aux nues.

Du temps jaloux il fut vainqueur , Et sans acheter sa victoire , En cherchant le chemin du cœur, Il trouva celui de la gloire.

Chacun sait qu'avant de finir Le cours brillant de sa carrière , Par une feuille meurtrière , Il fut immolé sans mourir; Dans plus d'un journal littéraire, Il lut son extrait mortuaire , Que l'on avait antidaté ; Puis en lisant le Nécrologe , Il s'arrêta sur un éloge Qui chatouillait sa vanité.

Chacun le regretta d'avance.

Vivant on le vit recueillir Les pleurs précoces de la France , Et seul il eut la jouissance D'anticiper son avenir.

Mais, enfin ce tyran sévère.

Par qui tous les hommes détruits , Sont confondus dans la poussière , Le trépas, en priva la terre, Et réalisa nos ennuis.

Aussitôt aux rivages sombres Parvint le récit de sa mort , Et tous les colporteurs des ombres Allaient , venaient , criant bien fort

Voilà celte grande nouvelle , Certaine et même officielle , Qui dit que nous verrons demain Venir un ci-devant humain , Jean Sedaine , auteur estimable , Bon ami , poëte agréable , Homme d'esprit , quoiqu'il ne fut Pas encore de l'Institut.

Réveillés par ces cris funèbres , Quelques défunts , très-curieux De voir l'habitant glorieux Qui vient visiter leurs ténèbres, Pour regarder , ouvrent les yeux; Car de tout temps les morts fameux Ont aimé les vivans célèbres.

Déjà la rame sans efforts A fendu ces eaux léthargiques , Dont les replis soporifiques Enveloppent les sombres bords ; La barque approche de la rive.

De toutes parts est entendu Ce cri soudain : Sedaine arrive , 11 descend , il est descendu.

Qui pourrait peindre son délire , En voyant ce monde nouveau , Où tous les mortels qu'on admire Font un trône de leur tombeau !

Là , deux ou trois siècles de gloire ,

Que l'avare bonté des Dieux Avait dispersés dans l'histoire, En un seul point , frappent les yeux , Là , vit Félite réunie

Des grands hommes de tous les temps :

C'est là le chef-lieu du génie Et le rendez-vous des talens ; Là , Théophrasle et La Bruyère Quittent leur prisme observateur El se promènent sans rien faire , En voyant que , pour leur malheur , Les morts ont un bon caractère ; Là , ces poètes créateurs , Euripide , Sophocle , Homère , (Corneille , Racine et Voltaire Entrelacent leurs noms vainqueurs Avec ceux des héros sublimes Vivans dans la postéritl^ , Et qui tous doivent à leurs rimes Leur seconde immortalité ; Là , s'accompagnant sur sa lyre , En l'honneur de l'aveugle Dieu , Le tendre Anacréon soupire Des vers que répète Chaulieu ; Là , le pur , l'élégant Virgile Admire son rival absent , Et , ne pouvant pas voir Delille , S'en dédommage en le lisant ;

Là , tout auprès de Deshoulièrc , Théocrite lui peint ses feux , Et Jui parle encor , quoique vieux , Comme l'on parle à sa bergère ; Là , du sévère Despréaux , Horace regrettant le style , Voit dans ce censeur difficile •

Un riche couvert de lambeaux , Qu'il appelle voleur habile ; Là , le tendre Ovide et Bernard Embrassent leur maître Epicure, * Et conviennent un peu trop tard Qu'ils ont eu tort de. faire un art Des préceptes de la nature.

Sedaine, qui voulait , dit-on , Prouver aux morts sa bonhomie, Et faire oublier à Piron Qu'il était de l'Académie, D'un air humble , modeste et doux , Fait à chaque nouveau confrère Un salut, et tombe à genoux Devant La Fontaine et Molière.

Il voulait à leurs yeux surpris Peindre son extase profonde , Mais tous les défunts beaux esprits Demandent ensemble à grands cris Des nouvelles de l'autre monde.

Quoi ! vous parlez tous à la fois ,

Dit-il alors à Tassistance; Vous croyez-vous à Paudience?

De grâce ménagez ma voix , Et , s'il se peut , faites silence 5 Je vais , selon votre désir , Peindre à l'amitié qui me presse, Le pays qui m'a vu mourir :

Son image me suit sans cesse, Quoiqu'absent je vais vous l'offrir, Comme un amant , de souvenir , Fait le portrait de sa maîtresse.

Je laisse la sévérité Au censeur qui fronde et diffame ; je serai vrai , sans âpreté ; Mais je crains que la vérité N'ait un peu l'air de l'épigramme :

Des mains de la divinité , Le Français reçut en partage L'esprit , la valeur , la gaîté , La grâce aimable du langage, Le bon ton , la vivacité ; Mais ce peuple si bien traité , De ses dons prodigue l'usage , Et c'est un vieil enfant gâté Qui dissipe son héritage.

Son goût est toujours incertain ; Un rien l'endort, un rien l'éveille, Souvent ses amis de la veille

Ne sont plus ceux du lendemain.

Jadis le Cid, Phèdre et Mérope Régnaient sur les cœurs attendris , Le Tartuffe et le Misantrope Faisaient le bonheur de Paris.

Toutes ces pièces douairières , Par leurs beautés trop régulières, Font fuir les nouveaux spectateurs ; Aujourd'hui la foule préfère Le sombre , les belles horreurs , Et sur l'affiche journalière , Le nom, le seul nom de Molière , Ruine les entrepreneurs.

On n'aime que les drames tristes , Où l'auteur évoque les morts Et fait jouer raille ressorts Entre les mains des machinistes.

Veut-on inspirer Tintérêt?

Cherche-t-on le commun suffrage? On donne un acte à grand effet , Qui , d'effroi , glace à chaque page Jusquesà celui qui le fait.

On y voit meurtres et ravages , Assassinais , ballets , orages, Enlerremens et mariages , Evolutions et naufrages , Speclres, démons, anthropophages.

Sorciers , lutins, et cœtera.

L'auleur de ce mélange-là

Le nomme grande pantomime,

Aussitôt ce monstre sublime

Par les juges est approuvé;

Il paraît, et chacun y vole ,

Disant que , pour être achevé ,

Il ne lui faut que la parole.

En vain quelques auteurs fameux ,

Amans chéris de Melpomène ,

Veulent agrandir son domaine

En transmettant à nos neveux

Quelques chefs-d'œuvre pour la scène.

De ces athlètes généreux

On épuise la résistance ;

La sottise , de la raison ,

Précipite la décadence.

Epfcharis , Agamemnon ,

Sont désertés par Tignorance ;

Marins et la Mort d'Abél

Plaisent moins que Cadet- Roussel ;

Thalie a perdu son empire ;

On ne rit plus à Turcaret ;

On ne pleure plus a Zaïre ;

On quitte Talma pour Brune! :

Paris , blasé par mainl caprice ,

Poursuit Madame Angot partout,

Et le Désespoir de Jocrisse

Est aussi celui du bon goût.

a C'en est trop , dit avec colère Boileau qui suspend ce récit , Puisqu'il est prouvé que la terre Et nous méprise et nous proscrit, Vengeons-nous à notre manière Et punissons nos ennemis ; Moi, pour ma part , je vais écrire Une longue et bonne satyre Sous le nom du noaveaii Paris, — Votre noble courroux m'inspire , Dit Piron , contre les vivans Moi , je vais faire un vaudeville Hérissé de traits bien piquans :

Chacun de vous , pour m'être utile , Aux miens unira ses talens.

D'abord il faudra que Sedaine Se charge d'arranger la scène ; Je ferai les couplets mordans ; Pour notre bien commun , je laisse Le couplet galant à Favart , A Vadé le couplet poissard; Panard , comme dans sa jeunesse , Tournera le couplet moral , Et , pour amoureux de la pièce , D'avance je retiens Clairval. »

Ce projet plut , comme on peut croire , On s'empressa de l'adopter, Et déjà les morts , pour leur gloire,

Travaillent à l'exécuter.

Ah ! mes amis , ah ! quel ouvrage ,

Que celui qu'ils vont faire entr'eux î

Il aura tout ; sujet heureux

De la vertu sans étalage , ^

Des traits piquans , ingénieux ,

Et de l'esprit sans verbiage ;

Il joindra les leçons aux jeux ,

La morale au fin badinage ,

Et fera périr tous les sots

Sous l'aiguillon du persifflage

Et sous la verge des bons mots. ^

O vous tous que le goût éclaire ,

Vous voudriez , je le conçois ,

De ce chef-d'œuvre littéraire

Connaître au moins quelques endroits.

Consolez-vous , du noir rivage

Je l'attends, et vous promets bien ,

Quand il aura fait le voyage ,

Que je vous lirai cet ouvrage

Pour vous dédommager du mien.

EPITRE

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