‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 86 sur 154 · SUR SA RENTRÉE · texte numérisé non relu

SUR SA RENTRÉE

Sur les affiches de la scène, On annonce à tous les Français Qu'après-demaîn dans ion domaine Tu dois rentrer par deux succès.

Si la promesse n'est pas vaine , Elle calme un trop juste effroi.

Les beaux-arts ont perdu leur roi (i); Ils tremblaient de perdre leur reine.

(i) Préville venait de mourir.

Parais, et lu verras, je croi^

Que parmi nous toujours on t'aime :

Nous sommes les mêmes pour toi,

Pour nous sois donc aussi la même.

Je m'en souviens, quand Babini

Qui, des grands chanteurs, suit les traces

Donna, fier de son nom en /,

Un concert composé de lui ,

Où l'on doubla le prix des places,

Comme la dose de l'ennui;

Un de nos lorgneurs du parterre

T'aperçut et cria : Bravo !

Au même instant , la salle entière

Retentit d'un si doux écho !

Cette flatteuse préférence

D'un auditoire impatient

Etait tout à la fois , je pense ,

Un éloge pour Ion talent ,

Un reproche pour ton absence.

C'était te dire poliment:

« Par quel caprice opiniâtre

» Ne pas vouloir s'abandonner

» Aux vœux d'un public idolâtre?

» Pourquoi venir prendre au théâtre ,

» Le plaisir qu'on peut y donner? »

Du public c'était le langage;

Je t'en conjure, entends sa voix ,

El jouis encor de tes droits , .

Puisqu'il t'offre encor son hommage.

Parais, el rejoins aujourd'hui Mole, que le théâtre honore Comme son chef et son appui , Ce Méchant que Paris adore , Ce Babillard qui parle encore Moins qu'il ne fait parler de lui.

Fleury, dans tous ses personnages, Sûr de charmer le spectateur, Fleury , ce conciliateur Des ennemis et des suffrages ; D'Azincourt, qui vient de payer Sa dette aux mânes de Clain ville.

Et qui s'embellit du laurier Dont il a couronné Préville ; Grandménil, qui sait à nos yeux Se montrer ce qu'il veut paraître ; Et Baptiste le glorieux.

Qui, de son talent, pourrait l'être ; Damas qui , d'un coupable feu (i), Dévoilant les profonds mystères , Est souvent faux dans ses manières, Et ne l'est jamais dans son jeu ; Devienne, qui fait disparaître

( I ) Rôle de Begears dans la Mère coupable.

L'art qu'elle cache sous des fleurs , Et prouve dans les Précepteurs Qu'elle n'a pas besoin de maître ; Vanhove , ce muet charmant , Qui s'exprime avec éloquence , Et qui choisit lé sentiment Pour interprète du silence; Mézerai, qui plaît, qui séduit Par sa grâce et par sa finesse, Près de qui l'on voudrait sans cesse Voir le cadran marquer Minuit [\).

Oui, voilà l'élite honorable, Dont l'ensemble à ton jeu brillant Doit donner un éclat durable :

Toujours au plus beau diamant Un entourage est nécessaire , Et sur la scène heureusement On ne veut pas de solitaire.

Ainsi , crois-moi : reste à Paris , Et ne va pas dans leurs provinces Chercher ces acteurs aguerris , Qui font tout à la fois les princes , Les pères nobles , les marquis , Et qu'on voit par un sort funeste,

(i) Jolie petite pièce, dont elle faisait le principal charme.

Trop mal payés pour se pourvoir.

Emprunter le matin la veste Qui doit les déguiser le soir.

Abandonne aussi ces actrices, Dont le talent s'est égaré , Ces intéressantes novices , Qui s'enivrent dans les coulisses Pour avoir l'air plus assuré; Toutes ces reines sans noblesse Qui , sans nul égard pour leur nom , Placent la halle dans la Grèce , Et, pour punir la maladresse D'un souffleur sans attention , Contre lui lâchent un juron Qu'on n'avait pas mis dans la pièce.

Pour toi ce spectacle est il fait?

Dois-tu courir de ville en ville , Du département de la Dyle Au département du Loiret?

La pesanteur provinciale Voit de travers et juge à faux ; Dans notre aimable capitale , On sent bien mieux ce que tu vaux.

Paris, modèle d'élégance, Donne le ton pour l'opulence , Pour les bogheys, pour les auleurs , Pour les décrets , pour Tinconstance, Pour les rubans et pour les mœurs ;

Enfin Paris est pour la France Ce que le lys est pour les fleurs ; On y craint Tennui que l'on chasse , On y combat plus que partout L'ignorance qui nous menace; Les beaux-arts dont tu suis la trace Y fixent le temple du goût; N'est-ce pas l'indiquer ta place?

EPITRE

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