‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 87 sur 154 · A UNE COQUETTE · texte numérisé non relu

A UNE COQUETTE

DE SIX ANS (i).

O toi, donl j'aime, dont j'admire

La grâce , la naïveté ,

Les grands yeux , le joli sourire ,

Le naturel et la gaîté ;

Toi qui de la raison sévère ,

Dédaignant l'éclat importun ,

Possèdes si bien la manière

De n'avoir pas le sens commun;

(i) Nennctte de La G*** avait à peine six ans et ni^appclait son petit mari} Un jour, en allant voir sa mère, je trouvai Wennelte sur les genoux d'un de mes amis , et j'adressai cette épître à la gentille coquette.

Toi qui , folle par caractère , Et par humeur vive et légère , Mets tout ton bonheur à changer; Toi qui jouis , comme la mère , Du talent si rare de plaire , Sans avoir l'ennui d y songer.

Ah ! Nennette , combien ton âge Me fait envier ses douceurs !

D'une main novice et volage , Tu vas partout , cueillant des fleurs , De ce monde où chacun voyage , Ignorant les maux , les erreurs ; Tu ne sais pas encor , je gage , Qu'il existe des mauvais cœurs ?

Tu ne sais pas que la sottise A partout la place d'honneur ; Que la lâcheté se déguise Sous le masque de la candeur ; Que la méchanceté divise Un peuple aigri par le malheur ; Et que Imdécence est assise Sur le trône de la pudeur.

Tu ne sais pas que dans nos villes , On voit d'illustres inconnus, Du monde , fardeaux inutiles , Et que ces stupides Crésus, Méprisant l'indigence auguste , Portent les dépouilles du juste...

Qui n'a garde que ses vertus...

Tu ne sais pas... Mais je m'égare En te peignant tous ces malheurs ; Tu ris toujours , et moi , barbare , Je t'enseigne à verser des pleurs.

De ton sort garde la magie , Moi , je garderai mes leçons.

Pourquoi te parler d'élégie , Quand tu n'aimes que les chansons?, Ainsi, sur ce point je m'arrête; Mais un autre point m^nquiète , Et sur ce chapitre , je veux Que mon ame soit satisfaite :

Ton amour prévenant mes vœux , Par choix a daigné me sourire , Et ton cœur a fait un heureux A l'âge où l'on apprend à lire...

Soit , adore-moi , j'y consens ; Mais pourquoi , petite indiscrète , Pourquoi veux-tu de deux amans Fixer à la fois la conquête?

C'est fort bien fait d'être coquette , Mais c'est mal de l'être à six ans. • Je suis jaloux , je le confesse , Et , loin de souffrir un rival , Je veux faire avec ma maîtresse , De soins , d'amour et de tendresse , Un échange toujours égal.

Je veux que son cœur soit rebelle Au fat qui , toujours infidèle , Change de femme par ennui , Et partout ne parlerait d'elle Que pour pouvoir parler de lui.

Ton petit cœur n'a qu'une place , Garde-la pour un de nous deux , Et qu'au moins je sois , je le veux , En cas de gloire ou de disgrâce , Ou seul à plaindre, ou seul heureux.

Mais si ta vanité préfère Brûler des feux d'un double amour, Tu peux encor la satisfaire En nous accueillant tour à lour.

Je sais que mon rival t'adore , Eh bien ! pendant huit ans encore , Je le reconnais pour vainqueur.

Que de tes caresses badines , Seul il épuise la faveur, Que de tes bontés enfantines Seul il obtienne la douceur.

Quant à moi , je saurai me taire ; Heureux d'être surnuméraire , Sans me plaindre , je passerai Le temps d'un congé volontaire, .

Et patiemment j'attendrai Jusqu'à l'époque fortunée Où , soumise aux lois du désir ,

Ton ame nouvellement née Connaîtra l'instinci du plaisir ; Jusqu'au moment où la jeunesse , Te donnant un plus doux attrait , Réalisera la promesse Que Pen fanée aujourd'hui nous fait ; Alors , ma gentille Nennelte , Eloigne mon prédécesseur , Et, pour prix de ma tendre ardeur , Pour prix de ma flamme discrète, Que le signal de sa retraite Soit l'aurore de mon bonheur.

Songe , en un mot , queje réclame L'instant de ton premier soupir , Le noviciat de ion ame Et l'espoir de ton avenir.

LE

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