‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 88 sur 154 · RÊVE D'UN AMANT · texte numérisé non relu

RÊVE D'UN AMANT

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Toi , qui , belle sans art et bonne sans faiblesse , Réunis la raison , la candeur, la gaîté ;

Toi qui, déguisant la sagesse

Sous les fleurs de l'amiénité ,

(i) Cette pièce a obtenu le prix de poésie proposé par le lycée Tellusson. Les juges étaient MM. Legouvé , Arnault, Vigée et Laya.

Joins aux grâces de la jeunesse Le jugement de la maturité, Permets que, des neuf sœurs empruntant le langage,

Je t'ouvre la route des cieux

En te racontant le voyage

Que j'ai fait au séjour des Dieux.

Sur l^aile des songes volages

Le plaisir amène les jeux ,

Et si la raison fait les sages ,

L'illusion fait les heureux.

Il était nuit.... dans une paix profonde L'univers assoupi ranimait ses ressorts ,

Et tout reposait dans le monde, Tout , excepté le crime et le remords.

Déjà sur ma faible paupière Le sommeil étendait un voile officieux , Lorsqu'entraîné soudain sur un char de lumière ,

Je crus me voir au séjour radieux , Où suivant au hasard les lois de leurs caprices , Parcourant des plaisirs le cercle illimité , Tous les Dieux enivrés d'un torrent de délices Savourent les douceurs de Timmortalité.

La gaîté , la vive saillie ,

Les chansons , les galans propos ,

Eloignaient la mélancolie, Et la raison sévère embrassait la folie Qui la faisait danser au bruit de ses grelots. Tout respirait le bonheur et Tivresse,

Quand l'amour vint troubler la commune allégresse :

« Par ses soupirs et ses sanglots » Ne m'abandonne pas , ô Vénus ! ô ma mère ! S'écria-t-il , « je viens implorer ton secours ;

)) Par ta tendresse qui m'est chère

» Console-moi des sots discours

» Et des outrages de la terre.

» Pour les mortels l'amour n'est plus qu^un jeu ;

» Epris d'un fantôme frivole ,

)) Sans honte ils délaissent le dieu

» Pour sacrifier à l'idole ;

» La mode et la légèreté

» Règlent leurs mœurs et -leur langage ;

» Infidèles par vanité ,

» Ils sont toujours faux par usage ;

» Asservis aux lois de l'erreur,

» Ils proclament leur inconstance ,

» Et s'abandonnent, sans décence,

» A des voluptés sans bonheur.

» A leurs yeux la vertu n'est plus qu'un vain scrupule,

» On rougit d'être époux-amant ,

» Et le glaive du ridicule

9 Assassine le sentiment.

') Songe que mon affront menace ta puissance, ) Ma mère, qu'on t'outrage en désertant ma cour,

» Et qu'enfin tu dois en ce jour

« Exercer la double vengeance

) De l'amour-propre et de l'amour.

« — Tu dis , mon fils, qu'au terrestre séjour » On déserte à l'envi les autels de ta mère ; ^) L'homme abusé poursuit une ombre imaginaire, ») Je vais pour le punir le forcer d'être heureux , » Car c'est par des bienfaits que se vengent les Dieux » Jaloux du rang que l'univers me donne, » Le temps veut détruire mes droits; ») Pour tromper se& efforts , je vais changer mes loiî » Et rajeunir l'éclat de ma couronne : » Oui, désormais , telle est ma volonté , » La malice et la fausseté » De mon temple seront bannies, » La tendresse et la vérité » Marcheront toujours réunies.

» Près de l'objet qu'il aura su charmer, » L'amant soumis , tendre et sincère , » N'aura d'autre secret pour plaire » Que celui de savoir aimer.

» Plus de ces romances maussades » Où des Céladons doucereux » Notent des paroles bien fades » Sur de petits airs langoureux.

>) Renonçant à ce froid ramage , » Qui nuit toujours au sentiment , » On ne chantera pas autant ^

» Et l'on aimera davantage.

» Ou si parfois un poète brillant » Veut peindre à la beauté l'ardeur qui le consume,

'- 24l — ' B II faudra que le goÛL préside à ses concerts,

» Que son cœur soupire ses vers , » Anime ses accens et conduise sa plume.

» Pour doubler le prix de l'amour,

» Le dieu propice du mystère

» Cachera les rayons du jour

» Sous un nuage salutaire.

» L'amanl au comble de ses vœux ,

» De son secret restant le maître,

» Sacrifîra pour être heureux

» Jusqu'à l'orgueil de le paraître.

» Entre mes favoris tout deviendra commun ,

» Bonheur, chagrin , plaisirs et peines ; '» Jouir sera leur sort, des fleurs seront leurs chaînes

» Et deux cœurs n'en feront plus qu'un. » Oui , mon fils , c'est ainsi que vengeant ton injure , » Arrachant aux mortels le bandeau de l'erreur, » Je veux leur enseigner le secret du bonheur » En leur dictant les lois de la nature. »

Vénus parlait encor, quand d'un songe aussi doux Je vis s'évanouir la séduisante image.

Et le réveil, de mon plaisir jaloux.

Désenchanta mes sens en m'en rendant l'usage. O toi ! qui joins aux fleurs d'un esprit cultivé De toutes les vertus le solide assemblage ; Toi , qui fais le tourment de mon cœur captivé ,

Réalise le charme à mes vœux enleyé ; Tu peux , pour mettre enfin la constance à la mode , De Vénus , avec moi , suivre le nouveau code ; Et , si tu veux , je n'aurai pas rêvé.

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