‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 89 sur 154 · ÉTRENNES · texte numérisé non relu

ÉTRENNES

A GEOFFROY 'l

Tu te fâches, Geoffroy, courage i Ton courroux me divertit fort ; Car se fâcher , nous dit l'adage , Eût-on raison , c'est avoir tort.

(i) Deux mots sur ce qui m*a donné l'idée de cette plaisanterie. Mécontent de plusieurs procédés de Geoffroy, j'avais , dans la Revue de Van /JÇ(i8oi), introduit un certain Feuillet ennemi personnel de Voltaire , et j'avais mis dans sa bouche ce qu'on trouvait presque tous les jours dans le feuilleton du Journal de l'Empire. Geoffroy s'irrita de cette malice , et passa dans sou compte-rendu toutes les bornes de la critique; la différence d'âge m'empêcha de prendre les choses au sérieux, et, voulant mettre jusqu'au bout les rieurs de mon côté, je publiai en janvier i8o2 cette bagatelle qui eut plusieurs éditions.

Contre moi pour un badinage , Exhale ta sombre fureur , Moi, j'approuve assez ton usage; J'aime mieux, soit dit. sans humeur, Cent invectives pour l'auteur , Qu'une critique pour l'ouvrage (i).

Je suis trop méchant , à tes yeux !

Faudrait-il , pour combler tes vœux , Ou pour désarmer ta vengeance.

Faire, en implorant l'indulgence , Des vaudevilles vertueux , Des couplets remplis d'innocence , Qui finissent, faute de mieux, Par \ho7ineur et la hiertfaisaûce (2) ; Où l'auteur, avare de sel.

Prodigue le sucre et le miel ; A chaque instant , parle des roses , Ou des ÛQXXYS fiatchement écloses ; A son Momus sentimental , Interdit toujours l'épigramme , Et fait , pour ne dire aucun mal , Un ouvrage gai... comme un drame , Et malin comme un madrigal ?

Si ce genre a droit de te plaire , Moi, je n'y fus jamais enclin :

Voilà pourtant, j'en suis certain.

Le seul motif de ta colère.

Sur un théâtre un peu malin (3) ,

Tes yeux ont reconnu naguère Un dur, sec, froid, lourd écrivain, Un feuil liste, pédant sévère, Toujours content , lorsqu'il a nui , Qui , dans ses extraits monotones , Nous révèle , en quatre colonnes , Le secret d'imprimer Tennui , Fait de la critique un système (4) , De l'art dramatique un problème, D'Apollon un logicien , Et veut démontrer au parterre Que Zaïre a tort de lui plaire , Et qu'Jhire ne prouve rien (5).

Mon cher Geoffroy, je le confesse , Si, dans l'ouvrage qui te blesse.

C'est là celui que lu crois voir , J'aurais grand tort de t'en vouloir ; Tu fais l'éloge de ma pièce, La comédie est un miroir (6) ; Un tel miroir doit te déplaire.

C'est celui de la vérité ; Puisque je te l'ai présenté , Je suis un sot , la chose est claire (7). Je voudrais réclamer en vain Contre ce brevet de sottise ; Quoi que mon amour-propre en dise, Je dois l'accepter de ta main ; Toujours l'enfant que l'on baptise

Porte le nom de son parrain.

Ainsi, dans tes arrêts sévères, Sans pitié condamne au trépas Mes bagatelles éphémères ; De tes articles funéraires , Crois-moi , je ne me plaindrai pas ; Mais que t'ont fait tous mes confrères ? Raconte-moi leurs attentats (8).

Que t'ont fait les peintres aimables De la Matrone et de Scarron^ De Santeuil , Guillaume et Piron , Qui , dans leurs esquisses durables , Donnent de l'intérêt aux fables Et des charmes à la raison ?

Ils avaient droit à ta clémence.

Plus justes , plus prudens que moi , Ils ont tous imité la France, Et n'ont jamais rien dit de toi....

Pourquoi punis-tu leur silence?

Pourquoi , perroquet de Fréron (9) , Dans une analyse incivile , Viens-tu du poids d'un feuilleton Assommer tout le vaudeville (10)?

Pourquoi?... Mais , je le sais , vraiment Son nom seul te choque et te blesse , Le vaudeville, vieil enftmt Qui mord souvent lorsqu'il caresse, Toujours fin , pour être plus fort ,

Lance ses traits avec adresse ; Il sait immoler sans remord Les travers de plus d'une espèce , Et l'on dit que tu crains la mort.

Tu dois redouter sa férule Par un sentiment naturel ; Car Tennemi du ridicule Est ton ennemi personnel.

Mais en vain ton orgueil en gronde ; S'il te persiffle et s'il te fronde , Dès long-temps tu l'as mérité :

Se plaint-on d'être plaisanté , Quand on insulte tout le monde (ii)?

S'il faut m'expliquer clairement , S'il faut quitter, pour un moment, Le ton de la plaisanterie , Réponds-moi , quel est le talent Que chaque jour, à chaque instant, Ta plume injuste ne décrie?

N'as-tu pas, athlète impuissant, Attaqué, d'un air menaçant, Le Quintilien de la France (12), Qui, des beaux-arts en décadence, Soutient le trône chancelant , Et nous fait croire, en nous parlant, Que nous aurions dit ce qu'il pense?

Tu critiques tout ce qu'il dit , De tout ce qu'il dit tu profites ;

Tu le blâmes et tu le cites :

Mais lui seul le met en crédit.

Vingt fois, sans sa Correspondance , Ta feuille m'aurait endormi ; Elle assure ton existence , Et lu vis toujours, par vengeance, Aux dépens de ton ennemi (i3).

Du monde passons au théâtre ; N'as-lu pas, injuste censeur (i4)»

Insulté ce célèbre acteur Dont la France fut idolâtre, Dont Lekain fut le créateur?

IN'as-tu pas de mainte épilhète , Que le goût condamne et rejette , Accompagné le nom fameux De Spartacus ^ de Philoctète^ Dont nos regrets, dont tous nos vœux Ont su protéger la retraite (i5)?

JN'as-tu pas , froidement plaisant (16), Un jour disputé Tart de plaire A cet enchanteur séduisant, Qui joint la grâce à l'enjoûment , L'esprit à la gaîté légère , Et l'ironie au sentiment y Qui, de Thalie et du parterre, Sait ravir les doubles faveurs Et cache un fronl sexagénaire ' Sous une couronne de fleurs ?

C'est lui que ta censure outrage!...

Tu gardes ton froid persifflage, Pour le modèle des acteurs !.. .

Ce travers où l'orgueil t'entraîne, Est le profit de nos auteurs ; Les torts de la folie humaine , Les ridicules, les erreurs, Sont l'apanage de la scène 3 Et, pour que rien ne fût perdu , Moi, j'ai cultivé son domaine; Toi, tu l'as beaucoup étendu.

Tu le vois, j'étais loin de craindre Ton courroux pour moi sans danger ; J'étais bien sûr de me venger , Le jour où je voudrais jle peindre.

Je t'ai peint, je suis consolé ; Si ce portrait ji'est pas d'un maître , Il faut bien qu'il ait ressemblé, Car en voyant Feuillet paraître , Le public en masse a sifflé ; N'était-ce pas le reconnaître?

De tes deslins poursuis le cours ; Flatte les grands , fais-leur toujours Maint préambule amphigourique (17) ; Garde pour l'école tragique Un extrait anacréontique (18), Ou des conseils en calembourgs (19) , Et, dans ton supplément critique,

Sois immortel tous les deux jours (20).

Des fruits solides que tu cueilles ,

Nourris ton éruditioH ;

Des doux trésors que tu recueilles,

Augmente la collection ,

Et , pour notre éducation ,

Vends-nous de l'opium en feuilles,

Et l'ennui par souscription.

Prêche, analyse, décompose;

N'invente rien (21), juge de tout.

Juge de la grâce et du goût ;

Juge les vers , juge la prose ,

Juge les talens et l'esprit ;

Du moins il ne sera pas dit

Que tu juges ta propre cause (22V

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