‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 90 sur 154 · SUR SON SILENCE · texte numérisé non relu

SUR SON SILENCE

Toi qui corrigées les défauts , Les ridicules et les vices , Toi qui sais faire des tableaux , Lorsque tant de peintres nouveaux Ne font jamais que des esquisses !

De grâce, apprends-moi donc, Collin, Pourquoi tu désertes la scène ; Apprends moi quel caprice enchaîne Ton talent, ta verve et la main ; Les sots qui craignent ta férule , Que lu savais si bien frapper, Sans retenue et sans scrupule, Désormais vont s'émanciper;

Oui , je gage que Ion absence Bientôt les encouragera ; Sitôt que le maître s'en va , Les écoliers sont en vacances.

« Mais, diras-tu, la courte liste » Des caractères épuisés » Au talent du meilleur copiste » N'offre que des portraits usés. »

C'est en vain que tu te récries , Le monde à tes brillans pinceaux Présente encor bien des folies , Et contient plus d'originalix Qu'on ne peut tracer de copies.

Offre-nous ce minutieux , Qui fait de tout une science.

D'un bal un objet sérieux , Qui s'arrête avec complaisance Sur des points superficiels , Et consacre son existence A des riens très-essenliéls, A des vétilles d'importance.

Offre-nous les défauts réels De cet indiscret susceptible, Par orgueil devenu sensible, Qui des autres toujours se plaint , Pour des chimères se tourmente, Et, souffrant des bruits qu'il invente, Réalise le mal qu'il craint.

Je sais bien que ces caraclères

Par eux-mêmes sont peu frappans;

Les détails en sont peu marquans ,

El les nuances trop Iq^ères.

Que t'imporle? En des plans bien faits,

Le cadre étroit de ces portraits

S'agrandit et se développe,

Et c'est pour grossir les objets

Qu'on inventa le microscope.

Du tien , Collin , songe à jouir ,

Puisque la nature elle-même

Le fil exprès pouV te Toffrir ;

H est si doux de se servir

Des prcsens de l'objet qu'on aime!

Qui pourrait cncor l'arrêter?

Ce n'est pas (du moins je Tcspcre)

Cette disgrâce passagère,

Dont tu ne dois pas t'affecter ;

Tour h tour indulgent, sévère,

Le public cbange en un instant,

Et quand tu peignis Y Inconstant ^

Tu connaissais bien le parterre.

Tomber est notre sort commun ,

Et cela doit peu nous surprendre ;

L'auteur ne saurait se délendre,

Les spectateurs sont cent contre un.

Cet ccliec aurait pu sans doute

Décourager un commencanl,

Qui n'aurait pas connu la roule,

Et qui serait mort en naissant.

Mais toi , fils aîné de Thalie,

Qui, de celte mère chérie'.

Dès long-temps as reçu pour dot

L'espril , la grâce , le génie ,

Tu peux, fier d'un aussi beau lot.

Du siort auquel ton art l'expose.

Subir la rigoureuse loi.

Q uand on est riche , on peut , je croi ,

Sans chagrin perdre quelque chose.

En le lisant , on te chérit :

Le cœur , le goût , les mœurs , tout gagne

Aux rêves que fait ton esprit ,

Et Paris souvent applaudit

Tes jolis Châteaux en Espagne,

Ainsi , reprends , aimable auteur ,

Ta plume qui, pour mieux séduire,

Sans aucun effort sait écrire

Des vers aussi purs que Ion cœur;

Travaille encor pour une scène

Où plus d'un acteur nous entraîne

Par un talent digne du tien.

C'est là que le titre d'artiste.

Titre qui souvent ne dit rien ,

Dans son éclat brille et sahsisle;

C'est là qu'avec ton optimiste^

On peut s'écrier : Toal csl bien !

Assure cncor par un ouvrage De vrais plaisirs aux speclaleurs , A Tauleur un nouveau suffrage, De nouveaux succès aux acteurs.

Songe bien que la France entière T'adresse aujourd'hui tous ses vœux j Collin , lu dois la satisfaire :

Un fils n''esl-il pas trop heureux D'offrir sa richesse à sa mère?

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