‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 91 sur 154 · CENSEURS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

CENSEURS DRAMATIQUES

sous LE DIRECTOIRE (1).

Graves et nobles aristarqiies , Qui, de vos subtiles remarques, Désolez les pauvres auteurs, Par un décret nommés censeurs ,

(i) Je suis sûr que le titre seul de cette pièce fera sourire quelques lecteurs; on se demandera comment un ancien censeur dramatique a pu tourner en ridicule ses prédécesseurs. La réponse est bien facile : c'est que mes prédécesseurs ne sont pas, grâce à Dieu, mes confrères; ils avaient été chosis en 1795 par La Réveillèrc, Moulin, etc. , et moi je l'ai été vingt-cinq ans plus tard par le duc de Richelieu. J'ai un grand nombre de témoignages écrits qui prouvent que les hommes de lettres n'ont pas eu à se plaindre de moi ; et, en définitive, il y avait entre les censeurs du Directoire et ceux de la Monarchie la même différence qu'entre la Révolution et la Restauration.

Salul ! Vous m'exemptez, j'espère , Pour mon épîlre littéraire, D'ajouter la fraternité :

De ce protocole usité Le charme ne me séduit (juères , Par goût jamais je ne le prends.

D'ailleurs, entre nous, mes régens ÏNe sauraient être mes confrères; Salut!... Par un juste retour.

Frondant votre magistrature.

Je veux enfin avoir mon tour :

Vous me censurez chaque jour, 11 faut bien que je vous censure.

Vous méjugez sur un soupçon Au tribunal de la puissance ; Moi , je veux plaider ma défense Au tribunal de la raison :

Pardonnez-moi la différence.

Quoi ! rien ne résiste à vos coups?

C'est un crime qu'une saillie, Clio , Melpomène et Thalie Ne sont plus des muses pour vous.

A vos rêves philosopliiques Les auteurs se trouvent soumis , Et malgré leurs plaintes , leurs cris , Vous suidiai'gez leurs manuscrits De vos ratures des|>oliqucs.

Encor si le goùl présidait

A vos remarques doctorales , Et dans vos notes marginales , Si parfois le bon sens régnait!

Mais vous craignez leur influence ; Bien loin d'invoquer leur soulien , Et chacun hélas ! le voit bien , Vous écrivez en leur absence.

Je puis le prouver par des faits , Messieurs , je sais de vos nouvelles , Car certains chroniqueurs fidèles , De vous , m'ont conté de bons traits ; Franchement j'avais bien mes vues, En les retenant mot à mot ; Le premier supplice d'un sot Est le récit de ses bévues.

Excusez-moi, irès-chers régens , Si je viens ici sans scrupules , Pour m'égayer à vos dépens , Vous emprunter des ridicules :

Vous n'avez nul risque à courir.

Avec des fonds comme les vôtres , On peut prêter beaucoup aux autres , On ne craint pas de s'appauvrir.

Plus de prélude , et je commence Au temps où la sotte ignorance, Exilant tout de par ses lois , Aurait aussi voulu , je crois , Exiler l'esprit de la France.

Certain intrus , anli-savanl , De nos censures lilléraires, Alors nomme surintendant, Etait dans ce département Comme aux affaires-étrangères.

Il changeait, tronquait, se moquait Que les veis gâtés par ses notes Fussent barbares ou mauvais, Enfin ne fussent pas français , Pourvu qu'ils fussent patriotes.

Il mande Un jour certain auteur :

C'était cet écrivain tragique, Qui , s'élancant avec honneur Dans la carrière dramatique , A vingt ans sut à la crilique Dérober ses premiers essais , Et débuta par un succès.

C'est lui dont la plume éloquente Peignit , de Lucrèce expirante , Et les malheurs et les vertus , Et qui, nous glaçant d'épouvante, Aux yeux des spectateurs émus.

Fit tomber l'arme étincelante De la main terrible et sanglante De l'assassin de Marius.

Chez Tarislarque il se présente, o Citoyen , lui dit le censeur.

Je vous rends votre tragédie.

— Ah ! quel bonheur î que de bonté !

— Vous vous trompez , car votre ouvra^je Ne sera pas repi ésenté j

Je hii refuse mon suffrage.

— Pourquoi? — Vous avez un hymeii Dans votre ouvrage?... — Oui, citoyen.

— Cet hymen est fait par un prêtre ?

— Oui, citoyen. — Voilà le point , Des prêtres nous ne voulons point.

— Mais , citoyen , tout m'autorise...

— Eparffnez-moi cet aigument...

— La scène se passe à Venise.

— Et que m'importe? — En douze cent , Au palais du Doge. — Sottise !

Voici mon arrêt en deux mots :

Les prêtres ont causé des maux , Dont le souvenir doit déplaire.

Ayant donc un hymen à faire , Vous pouviez , et c'est là mon vœu , Faire ordonner ce mariage Ou par le notaire du lieu , Ou par le maire du village. »

L'auteur , à ce trait érudit , Trouve la réplique impossible , Et pris d'un rire inextinguible , Laisse échapper son manuscrit :

Il rit si fort que chacun rit -, Les commis , les garçons de salle,

Chacun en rit , c'est un scandale :

En l'écoulant on rit ici,

En en parlant je ris aussi ;

Et dans cent ans , la'chose est sure ,

On rira de cette aventure.

Ouelque temps après, ce censeur

Aperçoit dans le Déserteur

Certaine ariette incivique.

Qu'il faut remettre à la hauteur

D'un esprit pkis patriotique;

Il voit un mot qui lui déplaît :

Ze ?ï?f passait... fait la grimace,

Et, rayant ces mots, les remplace

Par ces autres : la loi passait.

Un autre s'afflige et s'effraie ;

11 voit des complots inouis

Dans les termes de la monnaie ,

Et proscrit le nom de Louis.

De grâce épargnez vos reproches ,

Et taisez-vous , censeurs amers ,

Puisqu'ils ne sont plus dans nos poches ,

Du moins laissez-les dans nos vers.

Ou si votre fierté s'attache

A rendre un poëme imparfait,

Ah ! du moins que le puhlic sache

Le tort que vous nous avez fait ;

Que souvent un ouvrage aimahlc

El défiguré sans raison ,

Quand il obtient votre vu bon , Par vous est rendu détestable.

Osez donc vous nionlrer, mais non ; Du goût vous disant les apôtres , Avec g^rand soin vous vous cacbez ; L'auteur vous voit pour ses péchés , Puis, il est sifflé pour les vôtres.

Ah ! ne gênez plus ses travaux , Des effets cherchez mieux les causes ; Ne faites plus la guerre aux mots En voulant conserver les choses.

S'il faut qu'enfin vous censuriez , Pouvez-vous manquer de victimes ?

Se peut-il que vous ménagiez Les libellistes anonymes , Tous ces auteurs aventuriers , Dans l'ombre cachant leur licence , Nous attaquant sous le manteau , Et qui , gardant l'incognito , Devraient bien garder le silence?

Voilà ceux qu^il faut désarmer ; Mais l'auteur gai d'un vaudeville , Qui court innocemment la ville , Est-il fait pour vous alarmer?...

L'esprit doit-il porter des chaînes?

Un couplet n'est pas un complot.

Laissez à Momus son grelot ; Croyez-moi , vous perdez vos peines ,

Car les chansonniers , dans leurs vers ,

Moissonnent au champ des travers,

Craindriez-vous pour vos domaines?

Mais , que dis-je? tout vous absout ,

Et quelle injustice est la mienne !

Ici j'attaque votre goût ,

Tandis que l'on peut , sur la scène ,

Aujourd'hui dire presque tout ,

Grâce au bon sens qui nous gouverne;

Un auteur Figaro moderne

Peut s'expliquer très-librement,

Pourvu que son vers sans audace

Ménage toujours l'homme en place ,

Le fripon et l'homme puissant ;

Ce lourd Midas se pavanant

De sa troisième banqueroute ,

Et le parvenu fainéant

Spéculant sur les pleurs qu'il coûte ;

Et ce nouveau riche si fier

Ayant , quoi que la foule en dise ,

L'opulence depuis hier,

Mais depuis long- temps la sottise.

L'auteur avare de ses traits

Doit oublier dans ses portraits

L'abus du pouvoir, le divorce ,

En vertu le crime érigé

Et le scélérat protégé;

Les grands mois dont on nous amorce ,

Les abus un peu liop communs, Les vols qu'on nomme des emprunts Et les soldats qu'on fait par force.

Hors ces points , qu'on tait prudemment. L'auteur a le droit de tout dire , Et , sans crainte au feu qui l'inspire , Peut s'abandonner noblement ; Reprenant tout son équilibre , L'esprit retrouve son essor; Sans doute il est déjà bien libre , Mais il sera plus libre encor ; Pour notre bonheur, notre gloire , Nous perdons notre Directoire, Et nous perdons nos Députés , Nos Cinq-Cents , nos amis et frères , Nos Anciens , qui ne l'étaient guères , Et nos clubs et nos comités.

Du bonheur les sources rouvertes Coulent sur un sol embelli , Et, déjà riches de nos pertes, Censeurs , nous vous perdrons aussi.

De jour en jour Paris se forme , Chacun respire, on ne craint plus Que la justice se rendorme ; Tous les gens de bien sont élus, On réforme tous les abus ; Je crains que l'on ne vous réforme ; Ou si , se laissant attendrir

Et renonçant à vous poursuivre , Quoique vous nous fassiez mourir, On consent à vous laisser vivre , Du moins , ne voulant plus souffrir Les torts d'une ignorance extrême , Je demande à voir établir En France un tribunal suprême , Dont les jugemens soient meilleurs , Et dont réquité soit plus sûre Pour corriger les correcteurs Et pour censurer la censure.

Page 1