‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 92 sur 154 · SUR MA CHUTE · texte numérisé non relu

SUR MA CHUTE

Quoi! pour un ouvrage sifïlé Par une salle tout entière , Tu veux que , triste , désolé , Des arts je quitte la carrière !

Tu prétends que découragé Par un échec qui m'humilie , Infidèle au vœu qui me lie , Bien confus, mais non pas vengé , Je dois réclamer de Thalie Mon audience de congé :

(i) La chute de V Anglomanie , comédie-vaudeville en deux actes, que j'avais faite avec M. de Thésigny.

Sans doute une peur indiscrète Trouble ton cœur mal affermi ; C'est là le conseil d'un ami , Mais non pas l'avis d'un poëte.

Eh ! dis-moi , ne savais-je pas Que , sur la route du Parnasse , Très-souvent on fait des faux pas?

J'en ai fait un ; tel à ma place , Se plaignant d'être maltraité , Dirait partout que sa disgrâce Est une œuvre d'iniquité ; Il soutiendrait que le parterre N'écouta que le préjugé En livrant une injuste guerre A son ouvrage mal jugé.

De cette ressource commune L'orgueil emprunte le secours , Je n'y dois pas avoir recours ; Bannissant la plainte importune , Bien loin de croire aux cabaleurs , Je ne veux de mon infortune Accuser que les deux auteurs. Je dis les deux ; car, de ma chute Un autre partageant les coups , Ne me laisse pas seul en butte Aux traits dirigés contre nous ; D'une aussi douloureuse lutte, Il m'aide à supporter l'affront ;

277 — Je m'en rejouis sans malice ; Lorsque l'on doit entrer en liée , Il est doux d'avoir un second.

Je suis tombé, la chose est sûre, Je voudrais le nier en vain ; Plus d'un journaliste inhumain La veille imprima mon injure Dans sa feuille du lendemain.

Je suis tombe; que faut-il faire?

Irai-je, auteur mal inspiré, Au public déclarer la guerre , Et , comme l'époux égaré Qui dit ce qu'il aurait dû taire , Justifier par ma colère Les rieurs que j'accuserai?

Irai-je , maladroit critique , Par un sarcasme impolitique, Grandir des nains passionnés Qui dans quelques journaux morlS-nés D'un opium périodique , Enivrent tous leurs abonnés?

De leur acharnement comique Je dois mépriser les fureurs; Leur injure n'est pas publique .

Ils n'ont pour eux que leurs lecteurs : Qu'ils jouissent de leur victoire ; On s'est trompé lorsqu'on a cru Que, ne comprenant pas la gloire,

Je plaiderais pour la mémoire

De mon ouvrage disparu.

Dès aujourd'hui je le retire;

Du public respectant les droits ,

J'aurai du moins celui de dire

Qu'il ne l'a sifflé qu'une fois ;

Mais si ma douce obéissance

Cède à l'arrêt qu'il a dicté ,

Je puis du soin de ma vengeance

Charger un jour ma vanité.

Aux champs altérés de carnage ,

Dans les mains d'un vaillant soldai.

Si son ennemi qui Tabat

Enlève l'arme du courage ,

Le vaincu ne l'est qu'à demi;

Bientôt , plus fier, il se relève ,

S'élance , ressaisit le glaive

Et terrasse son ennemi.

Poëtes , voilà votre histoire ;

Dans Fart de Mars, dans l'art des vers.

Souvent le chemin des revers

Mène à celui de la victoire.

Et vous , critiques aguerris ,

Vous qui vous croyez bien sévères, .

Vous valez mieux que mes amis ;

Ils trouvent mes fautes légères ;

Vous les doublez ; je sens le prix

De ce service involontaire;

Votre injustice salutaire , Chez moi prévenant les erreurs , Au lieu de me nuire , m'éclaire , Et , dans le monde littéraire , Mes guides sont mes détracteurs.

Rendu par eux plus difficile , A. leur censure je devrai Des plans mieux faits, un meilleur style, Un goût plus sûr, plus épuré...

Si leurs lamentables ouvrages Ont tant de fois su m'endormir, Je chercherai dans leur plaisir Une réponse à leurs outrages , Et je veux , forçant leurs suffrages.

Les amuser pour les punir.

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