‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 93 sur 154 · AUX GOBE -MOUCHES · texte numérisé non relu

AUX GOBE -MOUCHES

Vous qui trouvez que tout est bien ,

Qui ne craignez pas la satyre,

Et jamais ne doutez de rien ,

C'est à vous que je veux écrire.

Je vais vous dire votre fait.

Maisi de grâce , daignez permettre

Qu'avant de vous donner ma lettre ,

Je me donne votre portrait.

Qu'est-ce, en deux mots, qu'un gobe-mouche

Un homme crédule par goût ,

Ouvrant , pour mieux admirer tout ,

L'oreille , les yeux et la bouche ;

Un sot qui croit aveuglément, Dans sa simplicité naïve , Chaque nouvelle qu'il apprend ; Quoi que l'on dise ou qu'on écrive.

Rien n'étonne son jugement ; On lui fera croire aisément Que Contât , dans la comédie , Duchesnois, dans la tragédie, N'ont ni mérite ni talent.

Il vous assure bonnement , Et sans preuves même apparentes , Que tous les amis sont réels , Que tous les vins sont naturels Et toutes les femmes constantes; Un vrai gobe-mouche, en un mot, Tient, dans son humeur trop facile, Du bonhomme , de l'imbécile , Du Champenois et du badaud.

Voilà ceux à qui je m'adresse , Ceux à qui j'écris ; mais hélas î J'ai grand peur d'être bientôt las A force de mettre l'adresse.

En tout pays j'en aperçois , La sottise en grossit les listes , On n'a que l'embarras du choix :

Commençons par vous , nouvellistes.

Pendant la guerre, les combats Prêtent aux récits infidèles ,

Et depuis quinze ans, les nouvelles,

Par malheur, ne vous manquent pas;

Le méchant n'a pas grande gloire

Dans l'invention d'un récit ;

Dès qu'il fait courir un faux bruit ,

La sottise est là pour y croire.

En dépit de l'absurdité ,

Pour qu'un propos soit adopté ,

Et qu'il vole de bouche en bouche ,

11 suffit qu'il soit répété

En présence d'un gobe-mouche.

Le parlage leur est si cher,

Que, toujours henreux d'être ensemble,

Pendant les rigueurs de l'hiver,

C'est un café qui les rassemble,

Pendant l'été , c'est le grand air.

Pour la politico-manie,

Qui n'a pas entendu citer

L'arbre antique de Cracovie ,

Où les rentiers, à disputer,

Passaient les trois quarts de leur vie ?

Que vous devez le regretter,

Gobe-mouches infatigables ,

Toujours également portés

A prendre en juges équitables

Des fables pour des vérités ,

Et des vérités pour des fables !

C'est sous son dôme révéré,

Que Metra, fécond en miracles.

D'un cercle nombreux entouré, A long-temps dicté ses oracles.

Le voyez-vous , la canne en main , Décoré d'un nez respectable , Et plus fier qu'un consul romain , Tracer la veille , sur le sable , La bataille du lendemain?

Roi des badauds, dans sa balance, Il pèse les droits des Etats , Et fixe la prééminence De nos modernes potentats.

De leurs secrets dépositaire, Rien ne peut arrêter ses pas , Et son activité guerrière Fait marcher contre TAngleterre Le Grand-Turc , qui n'y pensait pas.

Plein de ses calculs politiques , Fier de ses plans diplomatiques, Toujours parlant, il va son train ; Mais avec fart géographique , Parfois il se brouille en chemin :

Son esprit , qui bat la campagne.

Transporte Berne en Allemagne , A Florence passe le Rhin ; Place le Danube en Espagne , Et Naples sur le Pont-Euxin...

Mais n'importe ^la confiance

N a point de soupçon importun :

Plus il manque de sens commun, Et moins on manque de croyance ; Le sot et bénin spectateur , La bouche béante , immobile , Prend pour paroles d'Evangile Tous les oracles du menteur, Et court bientôt, d'un pas agile.

Rendre et colporter par la ville Les contes bleus du narrateur.

O toi , dont le feuillage anti(|ue Vit tant de fois déraisonner Nos diplomates en boutique , Devait-on te déraciner?. . .

Vieil arbre, si des mains farouches Déshonorèrent tes rameaux , Si l'on composa des fagots De la dernière de tes souches , Console-toi ; les gobe-mouches A ton désastre ont survécu ; Avec toi leur immense empire Semblait devoir être abattu ; Mais non : loin qu'on ait pu leur nuire, Leur nombre encore s'est accru.

Ainsi, le peuple israélile.

Errant et paitout dispersé , A su , de son pays chassé, En tout pays trouver un gîte.

De ses coutumes , de ses lois ,

La terre entière est inondée ,

Et Ton rencontre en mille endroits ,

Quoiqu'on ait détruit la Judée ,

Presqu'autant de juifs qu'autrefois.

Ainsi, vous conservez vos droits ,

Gobe-mouches , que Thabilude

Réunit au café Valois ,

Et qui vous faites une étude

De déraisonner sur les lois ,

Sur nos guerriers , sur leurs exploits !

Vous pouvez en toute assurance

Lire déjà dans l'avenir ,

Et sur l'Empire qui commence ,

Radoter à n'en pas finir.

Les destins futurs de la France

Bien long-temps vont vous occuper...

Adieu , je vous quitte pour d'autres :

Maris Çaciles à tromper ,

A votre tour soyez des nôtres.

L'amour, qui redoute un lien ,

Que la servitude effarouche ,

Vous attrape sans examen ,

Et grâce à lui , le pauvre hymen

N'est bien souvent qu'un gobe-mouche.

Combien j'en aperçois encor

En littérature , en musique !

Gobe-mouche chamarré d'or ,

Gobe-mouche diplomatique...

Mais chut!... Ici parlons tout bas , Ou plutôt gardons-nous d'écrire ; On sait fort bien qu'en pareil cas , Très-souvent ce qu'on ne dit pas Indique ce qu'on pourrait dire.

Sur ce chapitre assez piquant , Devinez tout ce que je pense ; Pour moi , je m'en tiens prudemment A l'épigramme du ^silence.

Page 1