AUX GOBE -MOUCHES
Vous qui trouvez que tout est bien ,
Qui ne craignez pas la satyre,
Et jamais ne doutez de rien ,
C'est à vous que je veux écrire.
Je vais vous dire votre fait.
Maisi de grâce , daignez permettre
Qu'avant de vous donner ma lettre ,
Je me donne votre portrait.
Qu'est-ce, en deux mots, qu'un gobe-mouche
Un homme crédule par goût ,
Ouvrant , pour mieux admirer tout ,
L'oreille , les yeux et la bouche ;
Un sot qui croit aveuglément, Dans sa simplicité naïve , Chaque nouvelle qu'il apprend ; Quoi que l'on dise ou qu'on écrive.
Rien n'étonne son jugement ; On lui fera croire aisément Que Contât , dans la comédie , Duchesnois, dans la tragédie, N'ont ni mérite ni talent.
Il vous assure bonnement , Et sans preuves même apparentes , Que tous les amis sont réels , Que tous les vins sont naturels Et toutes les femmes constantes; Un vrai gobe-mouche, en un mot, Tient, dans son humeur trop facile, Du bonhomme , de l'imbécile , Du Champenois et du badaud.
Voilà ceux à qui je m'adresse , Ceux à qui j'écris ; mais hélas î J'ai grand peur d'être bientôt las A force de mettre l'adresse.
En tout pays j'en aperçois , La sottise en grossit les listes , On n'a que l'embarras du choix :
Commençons par vous , nouvellistes.
Pendant la guerre, les combats Prêtent aux récits infidèles ,
Et depuis quinze ans, les nouvelles,
Par malheur, ne vous manquent pas;
Le méchant n'a pas grande gloire
Dans l'invention d'un récit ;
Dès qu'il fait courir un faux bruit ,
La sottise est là pour y croire.
En dépit de l'absurdité ,
Pour qu'un propos soit adopté ,
Et qu'il vole de bouche en bouche ,
11 suffit qu'il soit répété
En présence d'un gobe-mouche.
Le parlage leur est si cher,
Que, toujours henreux d'être ensemble,
Pendant les rigueurs de l'hiver,
C'est un café qui les rassemble,
Pendant l'été , c'est le grand air.
Pour la politico-manie,
Qui n'a pas entendu citer
L'arbre antique de Cracovie ,
Où les rentiers, à disputer,
Passaient les trois quarts de leur vie ?
Que vous devez le regretter,
Gobe-mouches infatigables ,
Toujours également portés
A prendre en juges équitables
Des fables pour des vérités ,
Et des vérités pour des fables !
C'est sous son dôme révéré,
Que Metra, fécond en miracles.
D'un cercle nombreux entouré, A long-temps dicté ses oracles.
Le voyez-vous , la canne en main , Décoré d'un nez respectable , Et plus fier qu'un consul romain , Tracer la veille , sur le sable , La bataille du lendemain?
Roi des badauds, dans sa balance, Il pèse les droits des Etats , Et fixe la prééminence De nos modernes potentats.
De leurs secrets dépositaire, Rien ne peut arrêter ses pas , Et son activité guerrière Fait marcher contre TAngleterre Le Grand-Turc , qui n'y pensait pas.
Plein de ses calculs politiques , Fier de ses plans diplomatiques, Toujours parlant, il va son train ; Mais avec fart géographique , Parfois il se brouille en chemin :
Son esprit , qui bat la campagne.
Transporte Berne en Allemagne , A Florence passe le Rhin ; Place le Danube en Espagne , Et Naples sur le Pont-Euxin...
Mais n'importe ^la confiance
N a point de soupçon importun :
Plus il manque de sens commun, Et moins on manque de croyance ; Le sot et bénin spectateur , La bouche béante , immobile , Prend pour paroles d'Evangile Tous les oracles du menteur, Et court bientôt, d'un pas agile.
Rendre et colporter par la ville Les contes bleus du narrateur.
O toi , dont le feuillage anti(|ue Vit tant de fois déraisonner Nos diplomates en boutique , Devait-on te déraciner?. . .
Vieil arbre, si des mains farouches Déshonorèrent tes rameaux , Si l'on composa des fagots De la dernière de tes souches , Console-toi ; les gobe-mouches A ton désastre ont survécu ; Avec toi leur immense empire Semblait devoir être abattu ; Mais non : loin qu'on ait pu leur nuire, Leur nombre encore s'est accru.
Ainsi, le peuple israélile.
Errant et paitout dispersé , A su , de son pays chassé, En tout pays trouver un gîte.
De ses coutumes , de ses lois ,
La terre entière est inondée ,
Et Ton rencontre en mille endroits ,
Quoiqu'on ait détruit la Judée ,
Presqu'autant de juifs qu'autrefois.
Ainsi, vous conservez vos droits ,
Gobe-mouches , que Thabilude
Réunit au café Valois ,
Et qui vous faites une étude
De déraisonner sur les lois ,
Sur nos guerriers , sur leurs exploits !
Vous pouvez en toute assurance
Lire déjà dans l'avenir ,
Et sur l'Empire qui commence ,
Radoter à n'en pas finir.
Les destins futurs de la France
Bien long-temps vont vous occuper...
Adieu , je vous quitte pour d'autres :
Maris Çaciles à tromper ,
A votre tour soyez des nôtres.
L'amour, qui redoute un lien ,
Que la servitude effarouche ,
Vous attrape sans examen ,
Et grâce à lui , le pauvre hymen
N'est bien souvent qu'un gobe-mouche.
Combien j'en aperçois encor
En littérature , en musique !
Gobe-mouche chamarré d'or ,
Gobe-mouche diplomatique...
Mais chut!... Ici parlons tout bas , Ou plutôt gardons-nous d'écrire ; On sait fort bien qu'en pareil cas , Très-souvent ce qu'on ne dit pas Indique ce qu'on pourrait dire.
Sur ce chapitre assez piquant , Devinez tout ce que je pense ; Pour moi , je m'en tiens prudemment A l'épigramme du ^silence.