D'UN PÈRE A SON FILS
Oui, je veux, éclairant votre inexpérience,
Vous apprendre , mon fils, cette aimable science,
Nœud solide et brillant de la société;
Ce commerce du cœur par Tesprit inventé ,
Cet art ingénieux qui prête à la parole
Un charme plus utile , un attrait moins frivole ,
Et nous offre souvent , en épurant nos mœurs ,
La raison embellie et les fruits sous le» fleurs.
Quel plaisir, quand l'hiver raiiienaiil la froidure. Par son aspect lug^ubre altrisle la nature, De rassembler autour de son ardent foyer De bons, de vrais amis, qui prompts à s'égayer, Et d'un fatal ennui préservant nos demeures , Par des contes joyeux hâtent le vol des heures !
Surtout n'admettez pas au cercle accoutumé Cet ennuyeux bavard qui , de tout informé , N'a pas , en répétant ses absurdes nouvelles , Le bonheur des échos , qui du moins sont fidèles ; Il cite à chaque instant , et cite toujours mal ; Son temple est un café , son oracle un journal : Evitez avec soin ce conteur lourd et triste.
Plus loin de vous encor repoussez l'égoïste Qui de son intérêt fait sa suprême loi, De ses phrases toujours le premier mot est moi; A peine est -il entré que Monsieur, pour la forme , De toutes les santés très-vaguement s'informe. Moi^ dit-il , Dieu merci , je me porte fort bien ; C'est qu'aussi , moi^ je prends un excellent moyen C'est de vivre pour moi; je n'ai ni fils , ni femme , Et ne tenant à rien , rien ne trouble mon ame. Je hais ce sot esprit de lui seul amoureux.
Malgré tous ses travers , j'aimerais encor mieux (x grossier campagnard, Lansbcrg dr ^i v>'nmtm<'
Qui ne parle jamais que du cours delà lune; Il prédit hardiment que les blés viendront tard; Pour les biens de la terre , il craint la Saint-Médard ; 11 annonce l'orage , et voit à certains signes Que le vent , cette nuit , fera geler les vignes. L'Almanach tout entier n'en saurait pas autant.
Défiez-vous aussi du rhéteur assommant , Qui , ne parlant jamais qu'analyse et synthèse , Dans un cercle d'amis prétend soutenir thèse , Disserte gravement sur le nouveau ballet, Nous cite Mallebranche à propos d'un sonnet , Et prend , fier de pousser un argument frivole , Le fauteuil d'un salon pour le banc d'une éeole. Qui veut toujours prouver, prouve qu'il est un sot. Pourquoi faire un discours , quand il suffit d'un mol? Ce n'était pas ainsi que l'heureux Fontenelle , Des causeurs de bon goût rare et piquant modèle , Par le charme attrayant de tous ses entretiens , Déridait la sagesse, embellissait des riens , Disait tout sans trop dire, et toujours sûr de plaire , Vieux, savait rajeunir sa gaîté séculaire. Ce n'était pas ainsi que le malin Piron , * Pour jamais de Procope illustrant la maison , Contre l'Académie , et Voltaire et le drame , Croisait habilement le fer de l'épigramme, Et , trouvant sans effort plus d'un bon mot cité , Improvisait gaîmentson immorlahlé.
Voilà , mon HIs , voilà les maîtres qu'il faut suivre. Mais c'est peu de l'espril , il faut du savoir-vivre ; Dans un cercle brillant , si vous êtes admis , De tous les invités faites-vous des amis , En préférant parfois leurs lumières aux vôtres : C'est prouver son esprit que d'en trouver aux autres Dans ce que vous direz soyez bref et précis , Poli dans la dispute , et clair dans vos récils ; Quand onprend desdétours, on peutseperdreenroule
Ecoutez quelquefois , afin qu'on vous écoute :
Ce monde est un échange , et , chacun pour son bien .
Dans ce commerce heureux doit mettre un peu du sien
N'imitez pas surtout ces jeunes gens futiles ,
Qui , nous assourdissant de leurs phrases stériles ,
Et prodiguant l'ennui d'un caquet importun,
Effleurent vingt sujets sans en traiter aucun.
Ils n'ont dans leurs propos ni règle ni mesure :
Au savant algébrisle ils parlent de peinture ,
Au peinrre de procès , de danse au général ,
Au vieillard, de l'amour, à l'homme en deuil, d'un ba!
Aux procureurs , vertus , et raison aux poètes ;
Fleurette au philosophe, et science aux coquettes ;
Evitez avec soin ce désordre insensé,
El ne parlez jamais qu'après avoir pensé.
Lorsque vous discutez , souffrez qu'on vous repond<'
Qui prétend briller seul , déplaît à lo-»» \o monde :
Trop de gens ont ce tort, qu'on ne peut excuser , Et tel parle fort bien , qui ne sait pas causer. Cet art a fait long-temps le charme de la France ; L'urbanité , le goût , la grâce , l'élégance D'un esprit toujours vif animaient la gaité. Cet heureux temps n'est plus ; la triste gravité Met partout à la mode , en dépit des critiques , Les reversis bourgeois , les whist soporifiques , Et l'avide intérêt fait ^ doublant ses tributs , Du temple des plaisirs le comptoir de Plutus. Mais du jeu cependant je conçois la manie ; Elle peut dispenser de savoir , de génie , Le jeu met de niveau l'ignorance et le goût ; Il faut peu de talent pour risquer un va-tout. Ah ! que j'aimais bien mieux ces brillantes soirées , Qui , sans aucun effort , s'écoulaient consacrées Au noble amusement d'occuper son loisir !
L'instruction semblait éclore du plaisir : Quel charme d'assister à ces luttes polies ,
Où l'éclair de l'esprit, où le feu des saillies.
Animaient , enflammaient les yeux des combatlans !
Je regrette aujourd'hui ces entreliens charmans.
On veut trop raisonner ; la politique austère
De nos jours est l'effroi de la gaîté légère ;
On disserte sans cesse , on bâille, on ne rit plus.
Le goût pourtant visite encor quelques élus ;
Parmi les plus fameux , puis-je oublier Delille?
Il cède au doux penchant de son esprit facile ,
Et nous dit un bon mot comme il fait un bon vers , Il fronde un ridicule , il attaque un travers , Ou , remontant pour nous le fleuve de sa vie, Fait oublier le temps comme le temps l'oublie ; Ses moindres entreliens valent de longs discours : Qui l'écoute un moment , profile pour toujours. En badinant , il pense ; en riant, il éclaire ; Et de Tart de causer il a fait l'art de plaire. On nous dit que bientôt un poëme cliarmant (i) , De la grâce élégante éternel monument , Contiendra de cet art l'aimable poétique ; De ce livre, mon fils , si voire esprit s'applique A pénétrer le sens , vous saurez découvrir Ce qu'il faut éviter , ce qu'on peut acquérir ; Ce travail veut du soin, et Delille au vulgaire En peut, sans nul danger, révéler le mystère. L'esprit ne s'apprend pas ; cet heureux indiscret , Même en le trahissant, gardera son secret ; Vous , toutefois, mon fils , à sa brillante école , Songez qu'il faut mûrir une tête un peu folle : De tout ce qu'il dira , faites votre profit , Son commerce enchanteur polira votre esprit... Telle on voit en été, sur le tapis de Flore,
(i) La Com'ersation. Cette épître a été composée quelque iemps avant la publication du poëme de Delille.
Près du lys embaumé , la tulipe inodore Tromper le connaisseur, et, par d'heureux emprunts, De la fleur qu'elle approche , exhaler les parfums.
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