LA COQUETTE DE SIX ANS
Panégyriste intéressant De l'amour et de la morale, O toi , que d'un ton gémissant On entend crier au scandale,
(i) Voyez, page 232, Tépître à la Coquette de six ans. M. à Coapignj ayant pris ce badinage au sérieux, m'adressa une loi gue ëpître pour me prouver que je ne savais pas aimer. Je lui rt pliquai par l'épître qu'on va lire.
Chez moi tu blâmes franchement Un procédé dont tu t'offenses ; Tu fais fort bien assurément De plaider pour le sentiment , Puisqu'il t'a dicté des romances.
Mais sans raison tu t'es choqué, Sans raison ta muse trop tendre Met tout son esprit à défendre Ce que l'on n'a pas attaqué.
Quel est donc le mot qui te blesse , Dans mes petits vers innocens?
Tu dis que , sans délicatesse , J'ai quitté ma folle maîtresse Pour la reprendre dans huit ans :
Le fait est vrai , je le confesse ; Mais ce traité spéculateur Prouve l'excès de ma tendresse , Au lieu de prouver ma froideur.
Tu sais bien que lorsqu'on s'engage Dans les chaînes du Dieu malin.
Peine et plaisir, bonheur, chagrin , Tout se confond, tout se partage.
Quand on aime, on veut du retour ; Séduit y Ton veut aussi séduire, Et , dans le livre de l'amour.
C'est à deux qu'il est doux de lire.
Or, tu ne sais pas bien , je crois, L'âge de ma jeune coquette,
Il faut donc que je le répète :
Elle avait six fois douze mois , Le jour où je fis sa conquête.
Mais le temps marche, apprends , ami , Qu'un lustre , un grand lustre et demi, Aujourd'hui pèse sur sa tête.
Elle est à cet âge charmant Où sans sujet on rit , on pleure , Où le jour ne paraît qu'aune heure.
L'heure ne paraît qu'un moment ; Cet âge, aurore de la vie , Où le cœur est naïf et bon , Que l'on nomme âge de raison , Que j'appelle âge de folie.
Aurais-tu donc voulu , dis-moi , Que ma flamme prématurée L'exposât à trahir la foi Que par mégarde elle eut jurée?
De mon œil sévère et jaloux La surveillance eût été vaine ; J'aurais perdu mes soins, ma peine, Et bientôt l'ingrate en courroux.
D'amour aurait brisé la chaîne, Comme elle brise ses joujoux.
De riens toujours trop occupée , Elle eût oublié ses sermens , Et j'aurais eu peur trop long-temps De partager ses sentimens
Avec sa bonne et sa poupée.
J'ai donc pu sans avoir blessé La morale , ni la décence , Aux feux d'un amant empressé Abandonner son inconstance , Livrer à cet amant charmé Tous les écarts de son enfance, Et de son cœur inanimé Lui céder l'active indolence :
Céder ainsi , c'est obtenir, Et mon rival heureux d'avance-.
Obligé de se dessaisir En faveur de ma survivance , M'offrira dans sa récompense Un moyen sûr de le punir.
Je ne crains pas qu'il s'applaudisse De garder ce jeune trésor ; A son ame un peu trop novice Il ne pourra donner lessor, Et je n'ai pas peur qu'il jouisse D'un bien qu'elle n'a pas encor.
Oui, quand je songe à ma conduite, J'ai peine, je le dis sans fard, A comprendre qu'elle t'irrite ; Par calcul arrivant plus tard, J'aurai du moins eu le mérite De choisir la meilleure part.
D'ailleurs ce délai volontaire
— ^9^ — Prouve assez l'excès de mes feux ; L'auteur, l'amant pour parler mieux , Parfois apprennent à se taire. Parfois on gagne pour attendre :
Différer, c'est savoir jouir; Et même je tiens du désir Que l'art de doubler le plaisir Est souvent l'art de le suspendre.