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ET DES EXÉCUTIONS

La question que je me propose de traiter dans ce chapitre est une des plus importantes que l'on puisse soumettre à la méditation des hommes.

Parmi ceux qui demandent que la peine de mort soit abolie , les uns sont dirigés par un véritable amour de l'humanité ; ils croient de trèsbonne foi que la société n'a pas le droit de retrancher de son sein un de ses membres , quelque corrompu , quelque vil , quelque criminel qu'il puisse être. Dans leur opinion, la gravi té du forfait et le rang de la victime ne doivent point faire déroger à ce qu'ils appellent les principes. Ainsi, que l'on se nomme Ravaillac , et qu'on ait tué

son roi , que l'on se nomme Dautun et qu'on ait tué son frère , on ne peut pas être immolé par le glaive des lois : la société a, tout au plus , des droits sur votre liberté; elle n'en a aucun sur votre existence \ et ces philantropes , regardant les frémissements d une âme tendre comme une inspiration du ciel , prétendent que le sang ne doit jamais venger le sang , et qu'en rayant un homme de la liste des vivants , pour punir un premier crime , on en commet un second. Si, en soumettant ces raisonnements à l'épreuve sérieuse d'une analyse profonde , on vient à découvrir qu'ils sont forcés et même dangereux, on ne pourra du moins refuser son estime à ces hommes de bonne foi , qui , en cédant à l'impulsion d'une sensibilité trop vive peut-être, ont écrit d'après une intime conviction , et n'ont été trompés que par leur cœur. Il serait difficile d'accorder la même confiance à ces écrivains aventuriers qui ne voient dans une question ardue qu'une thèse brillante , et qui ne voudraient faire triompher leur système que pour faire répéter leur nom. Ils ne veulent plus que ce qui a été , soit ; c'est là tout leur plan , c'est là le but de leurs déclamations philantropiques ; c'est pour l'intérêt de leur amour-propre bien

— 227 T plus que pour celui de l'humanité qu'ils entassent brochure sur brochure ; enthousiastes sans passions , ils ont des pleurs de commande , ils suent à froid , et si l'on descendait dans leur cœur , on le trouverait aussi vide que leur tête. Les plus grands écrivains de l'antiquité, Platon , Aristote , Cicéron , Sénèque et Plutarque sont bien d'accord sur la nécessité du dernier supplice , et ils citent à l'appui de leur opinion des preuves irrécusables (i). C'est à la fin du XVIIIe siècle que deux hommes d'un célébrité bien différente commencèrent à écrire , l'un à Paris, et l'autre à Naples (2), contre la peine

(i) a Un homme mérite la mort , dit Montesquieu (Esprit des Lois, liv. XII , chap. 4) > lorsqu'il a ôté la vie ou qu'il a entrepris de l'ôter. »

D'Alembert , dans sa réponse au célèbre avocat Vergani, qui a réfuté d'une manière victorieuse le Traité des délits et des peines , dit en propres termes : « Quoique je pense que les législateurs ont souvent abusé de la peine de mort , je ne voudrais cependant pas assurer que jamais on ne doive employer ce moyen pour réprimer le crime. »

(2) Le marquis de Beccaria fit paraître, vers l'année 1780, un ouvrage intitulé : Trattato dei delitti e délie pcne ( Traité des délits et des peines ) , où il se prononçait contre' la peine de mort.

de mort. Jean- Jacques fit des prosélytes parmi ceux qui , séduits par la magie enchanteresse de son style, adoptaient sans examen toutes ses doctrines , tous ses principes , et croyaient à Rousseau, comme un chrétien à l'Evangile. Beaucoup d'entre eux, éclairés par l'étude et l'expérience , étaient tout surpris à quarante ans de ce qu'ils avaient pensé à vingt-cinq , et leur âge mûr récusait le témoignage de leur jeunesse. Quant au philosophe napolitain , ses théories reposaient plutôt sur des phrases que sur des faits ; on en sera convaincu quand on aura lu le passage le plus saillant de son livre : «Che debbon pensar gli uomini nel vedere i savi magistrats e i gravi sacerdoti délia giustizîa che con indifférente tranquillità fanno strascinare con lento apparato , un reo , alla morte , e mentre un misero spasima nella ultima angoscia , aspeltando il colpo fatale , passa il giudice con insensibile fredezza, e for £ anche con segreta compiacenza délia propria autorità , a gustare icommodi^ e i piaceri délia vita.

(( Ah (diranno essi), questi leggi non sono che i prétest i délia forza. Le meditate e crudeli forrnalità délia giustizia non sono che un linguaggio di convenzione per immolarci con mag-

giore sicurezza. » ( Del delitti et délie pêne , carte 129 eti3o.) — «Que doivent penser les hommes en voyant que de sages magistrats et de graves ministres de la justice font exécuter à mort un coupable avec toute la tranquillité de la plus complète indifférence , et dans le plus grand appareil ? Que doivent-ils penser en voyant qu'au même instant où ce malheureux , livré aux plus cruelles angoisses , attend le coup fatal, le juge passe près de lui sans s'émouvoir, peutêtre même avec un secret orgueil de voir l'effet de sa puissance , et court se livrera toutes les jouissances de la vie. Ah ! n'en doutons pas , ils diront que ces lois ne sont qu'un prétexte imaginé par la force , et que ces formalités cruelles et étudiées , inventées par la justice , ne sont qu'un langage de convention pour nous immoler plus sûrement. »

Il faut être juste, cette philippique ambiteuse ne renferme absolument que de vaines paroles : sunt verba et voces , prœtereaque nihil.

Pourquoi M. le marquis de Beccaria supposet-il que les juges font exécuter un coupable avec une complète indifférence? Ne savons-nous pas au contraire qu'un magistrat, au moment où il prononce une sentence capitale, éprouve la plus

— s3o — vive émotion, et que souvent même sa voix s'altère au point qu'on n'entend plus ce qu'il dit. On en a vu se trouver mal en ce moment terrible , et ne reprendre qu'avec peine la force nécessaire pour accomplir leur ministère redoutable. Cette accusation d'insensibilité est donc une calomnie contre la magistrature. Pourquoi le noble criminaliste veut-il aussi que le juge passe auprès du coupable au moment où il expire, et pourquoi surtout prétend-il qu'il éprouve une secrète joie de ce que ce malheureux meurt par l'effet de sa puissance ? Le magistrat a rempli son devoir , sans haine et sans crainte ; la calomnie ne doit pas être le prix de son courage.

La grave question qui m'occupe fut discutée mûrement par la première de nos assemblées. Les orateurs les plus célèbres de l'époque soutinrent, avec un grand luxe d'érudition et une grande force de logique , les deux opinions opposées. Un des adversaires de la peine de mort se fit surtout remarquer par les accents pathétiques d'une sensibilité dont il ne pouvait maîtriser les élans. « La raison, disait-il, nous crie que les jugements humains ne sont jamais assez sûrs pour que la société puisse donner la mort à un

homme condamné par d'autres hommes sujets à l'erreur. Ravir au criminel la possibilité d'expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui fermer impitoyablement tout retour à l'estime de soi-même , c'est, a mes yeux , le plusl wrrible raffinement de la cruauté. » De qui sont ces paroles remplies d'une morale si douce , et d'une tolérance vraiment angélique? de Roberspierre !

C'est après avoir réfléchi long-temps sur cette question, c'est après l'avoir envisagée sous toutes ses faces, que j'ai acquis la conviction de la nécessité indispensable de la peine de mort.

C'est pour le repos de tous que je crois politique de la maintenir. Il faut se préserver d'une tolérance irréfléchie , qui . loin de réprimer les crimes , ou d'en diminuer le nombre , ne tend qu'à les multiplier. Je vois dans un coupable que Ton condamne un exemple donné , et non pas un homme puni. Le véritable magistrat doit imposer quelquefois silence à son coeur pour n'écouter que sa raison \ ce n'est pas avec de la sensibilité que l'on gouverne les empires. Il ne faut être ni cruel ni faible; il faut être juste. Un scélérat compte pour rien un châtiment, tant qu'il conserve u^e espérance: Ce qu'il redoute le

plus , ou , pour mieux parler, tout ce qu'il redoute , c'est la mort, la mort qui ne laisse plus de ressources que dans un avenir auquel il ne pense pas, auquel il ne peut pas croire. Enlevezlui cette crainte , il n'en aura plus aucune. Il commet le crime sans être retenu par aucun frein. S'il parvient à fuir, il échappe à la peine ; s'il est pris , il échappe à la mort , et conserve l'espoir d'une seconde évasion. Tout est pour lui chance favorable.

Croit-on d'ailleurs que celui dont un monstre aurait assassiné le père, le frère, l'ami, laisserait ce crime impuni , s'il ne savait que la société , représentée par les organes des lois , se dispose à le venger? C'est cette idée seule qui retient son bras ; épargnez la vie du meurtrier, il la lui ôtera; les parents de ce dernier se vengeront à leur tour; les ressentiments héréditaires, les haines atroces se perpétueront ainsi dans les familles , et vous aurez dix assassinats au lieu d'un supplice légal. Plus on a d'humanité, et plus on doit désirer qu'un assassin soit puni de mort; c'est une garantie pour la société.

Nous ne devons pas craindre que cette peine soit appliquée trop légèrement avec des mœurs comme les nôtres , et avec l'institution du jury.

N'avons-nous pas de fréquents exemples d'assassins reconnus tels , sur des preuves plus claires que le jour, luce clariores, et qui n'ont été condamnés qu'aux travaux forcés , par suite de la déclaration des jurés y qui , usant de leur omnipotence, avaient écarté la préméditation ? Puisque nous pouvons compter sur l'indulgence des hommes , ne nous effrayons pas de la sévérité des lois.

Soit que l'on m'accorde ou non que la peine de mort est utile comme l'épouvantail du crime, je me hâte d'ajouter que je ne veux aucune extension pour ce châtiment. La mort , pour celui qui a donné la mort, c'est là, selon moi, tout ce qu'exige la société. Quelque grave que soit le crime de fausse monnaie, je m'opposerais formellement à ce qu'il fûtpuni de la peine capitale. On ne peut, à mon avis, demander du sang qu'à celui qui en averse. Je voudrais aussi qu'il n'y eût d'aggravation de peine que pour un seul cas, ce Jui du parricide. Oter la vie à celui de qui on l'a reçue est un si monstrueux attentat que la main qui a commis le crime doit disparaître avant le criminel lui-même. Hors ce seul cas, je crois que l'on ne doit ajouter au dernier supplice rien qui en augmente la douleur; tout raffine-

ment en ce genre est une barbarie , et la barbarie est un excès comme l'impunité.

Un des grands arguments des adversaires de la peine de mort, c'est que la vue des supplices endurcit le cœur, et^qu'une nation qui s'accoutume à ce spectacle devient cruelle. C'est sans doute un penchant honteux que celui qui pousse le peuple a une exécution ; mais est-il raisonnable de supprimer la peine de mort, uniquement pour ôter un aliment à la curiosité barbare? 11 faut que le besoin des émotions vives soit bien impérieux chez les hommes, cardans tous les temps on a vu la foule autour des échafauds, et les femmes , elles-mêmes , ont recherché avidement ce plaisir cruel. Qui ne se rappelle ces beaux vers du plus grand poète satirique qui ait existé depuis Boileau?

Vous connaissez Iris , chacun la prône et l'aime •

C'est un cœur , mais un cœur.... c'est l'humanité' même.

Si d'un pied étourdi quelque jeune évente

Frappe , en courant , son chien qui jappe, épouvanté,

Vous la verrez mourir de tendresse et d'alarmes :

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes ,

Il est vrai ; mais aussi , qu'à mourir condamné

Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné ,

Elle ira la première à cette horrible fête

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.

On se rappelle que le célèbre La Condamine avait la manie des exécutions. Il s'y était pris un peu tard pour voir Damiens sur la roue ; il accourait tout essoufflé , lorsque le bourreau, l'apercevant dans la foule , et voulant qu'il fût bien placé , dit aux curieux : « Laissez passer monsieur ; c'est un amateur. » Je ne puis concevoir, je l'avoue , comment on a l'affreux courage , encore moins la curiosité , d'assister à cette sanglante catastrophe ? Une seule circonstance peut, sinon justifier, au moins expliquer ce désir cruel; c'est lorsque le glaive des lois frappe l'assassin d'un être qui nous fut cher. Je ne puis jamais me rappeler sans frémir le mot si extraordinaire d'une mère , dont Roberspierre avait fait périr les deux fils. Elle voulut, le 9 thermidor, se convaincre par ses yeux que ce monstre était mort; et lorsque sa tête tomba , elle cria de toutes ses forces : Bis.

Le goût des exécutions est si vif à Paris qu'il prête aux spéculations , et l'on assure que le propriétaire d'une maison située sur la place de Grève répondait à quelqu'un qui se plaignait du prix trop élevé d'un appartement qu'on lui montrait : « Réfléchissez donc qu'il est parfaitement exposé , et que les jours de grandes exécutions.

je loue chaque fenêtre ioo francs. » On aurait dit qu'il s'agissait d'une loge de face.

S'il est impossible de réprimer un penchant aussi odieux , il est au moins du devoir d'un gouvernement sage de ne pas l'encourager; et après avoir démontré la nécessité delà peine de mort, je demanderai avec instances que Ton empêche le peuple d'assister aux exécutions. Un des moyens les plus efficaces est de défendre aux crieurs publics d'annoncer le jour fatal. Les oisifs, n'étant pas prévenus , iront s'amuser ailleurs , et les ouvriers ne seront pas tentés de quitter des travaux utiles pour satisfaire une curiosité féroce. Les passants pourront voirie criminel, pendant qu'on le conduit de la prison à l'échafaud ; le plaindre , s'il paraît ouvrir son âme au repentir; et le plaindre bien plus encore, si son attitude semble défier a la fois la justice humaine et la justice divine. Que ceux qui seront sur la route, pendant ce trajet si court et si long, fassent des réflexions salutaires sur la triste fin de celui qui est arrivé a tous les crimes, en passant par tous les vices; voilà comment cette mort sera vraiment utile , et comment elle pourra tourner au profit de la morale publique; mais la vengeance des lois ne doit par aller plus loin.

Quand ce malheureux arrivera sur la place d'expiation, l'humanité veut qu'une force imposante en écarte cette foule avide, qui accourt moins pour l'exemple qu'on va donner que pour le sang qu'on va répandre : le grand coupable que la société tout entière rejette de son sein se prépare à subir la peine qu'il a méritée ; venir contempler froidement les convulsions de son agonie , c'est commettre une lâcheté gratuite ; il ne doit avoir pour témoins , dans ce moment suprême, que Dieu qui le juge, le prêtre qui le console , la garde qui l'environne , et le bourreau qui le frappe (1).

(1) Dans les premiers mois de la révolution de i83o, Louis- Philippe avait dit que V abolition de la peine de mort était son vœu le plus cher. Cette pensée philantropique n'a pas eu de suite.

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La Bourse est un grand marché d'or, d'argent îtde papier. Pendant la révolution , le marché était devenu une halle ; la création des assignats lonnait une grande facilité aux agioteurs pour l'exercice de leurs jeux spéculatifs : il y eut des fortunes immenses improvisées, comme du temps le Law. Un des banquiers les plus riches de *aris m'a dit qu'il était arrivé de sa province ivec 20 louis en or, qu'il les avait vendus, :t qu'ensuite il avait continué ce genre d'o- >érations ; il n'eut pas à s'en repentir, car trois ins après , il avait 4003°00 livres de rente. tb uno disce. . . .

Le 20 octobre 1790, on supprima les quatrevingts agents de change qui existaient par décret intérieur, et on chargea le comité de salut public

et des finances d'en nommer vingt-cinq, dont vingt destinés aux opérations et négociations en banque ou papier sur l'étranger, dans Paris ; les cinq autres, à l'achat et vente des espèces monnayées et matières d'or et d'argent. Deux mois après (le 20 décembre 1795), le directoire fit fermer la Bourse, et motiva cette singulière résolution par le message suivant qu'il adressa au conseil des cinq-cents.

« Citoyens législateurs, des faits nombreux prouvent qu'au lieu d'être un centre de réunion propre à faciliter les opérations du commerce , la Bourse est devenue un repaire de brigands et de conspirateurs coalisés pour s'emparer de la fortune publique et des fortunes particulières- Il est prouvé que plusieurs d'entre eux ont offert, du louis , un prix plus élevé que celui pour lequel il leur était présenté , et qu'il s'est formé , parmi ces affameurs publics , une association décidée à sacrifier un grand nombre de millions pour empêcher les choses de prendre leur cours naturel, et pour faire échouer les mesures de finances les mieux combinées. Leur audace est telle qu'hier encore ils ont osé résister à l'action de la police , chargée de faire exécuter les

règlements, et ce n'est qu'avec peine que la force armée a pu les contenir.

a Dans cette position , le directoire a cru qu'il était pour lui d'un devoir rigoureux de faire fermer la Bourse jusqu'à nouvel ordre, et il a pensé aussi qu'il devait vous faire part et de la mesure et des motifs qui l'ont déterminée, afin de signaler les sangsues publiques auxquelles nous devons la plus grande partie de nos maux.

«&gWREWBELL , président. »

Quelques mois après, la Bourse fut rouverte, . et les mêmes désordres continuèrent. On n'oubliait rien pour augmenter le discrédit des assignats et des mandats; les nouvelles les plus absurdes étaient colportées à dessein , et même imprimées dans des bulletins fabriqués , et jetaient le trouble dans les opérations financières. Ce n'était pas un commerce, c'était un jeu scandaleux , une suite de paris ou toutes les chances semblaient égales , mais où l'adresse triomphait toujours.

En 1 800 , le premier consul menaçant d'une

:nquête un homme qui avait fait une fortune

prodigieuse en très-peu de temps, celui-ci fit

cesser tous les reproches par cette ingénieuse

réponse : « Je me suis enrichi d'une manière bien simple ; j'ai acheté des rentes le 17 brumaire , et je les ai vendues le 19(1).» La présence d'esprit du flatteur sauva la fortune du parvenu.

En f8oi, quand l'ordre commençait à renaître , on voulut organiser les bourses de commerce, et le discours de l'orateur du gouvernement (2) prouve a quel point les abus s'étaient multipliés.

« Il est temps, disait-il, de remédier aux maux pressants qui ont été le résultat d'une liberté indéfinie.

« Toutes les bourses de commerce offrent le spectacle décourageant du mélange d'hommes instruits et probes avec une foule d'agents de change ou de courtiers, qui n'ont pour vocation que le besoin , pour guide que l'avidité , pour instruction que la lecture des affiches, pour frein que la peur de la justice , pour ressource que la fuite et la banqueroute.

« Le crédit public et particulier est arrêté dans son essor, contrarié dans ses développe-

(1) On sait que Bonaparte renversa le directoire et s'empara du gouvernement , le 18 brumaire.

(2} Le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely.

ments par la composition scandaleuse et effrayante de ces agents , qui , a Paris , sont au nombre de six cents et plus , qui se rendent arbitres des cours , en vendant , en achetant ce qu'ils n'ont pas, peut-être ce que personne n'a, ce qu'ils savent ne pouvoir livrer, ce qu'ils savent bien plus sûrement encore ne pouvoir payer, qui s'interposent entre le véritable vendeur et le véritable acheteur, qui gênent , embarrassent , étouffent les transactions de toute espèce.

« C'est cette classe qu'il faut expulser de tous les grands marchés de commerce qui vont s'ouvrir. »

C'est en effet contre ces frelons qui voudraient piller le miel de la ruche que tous les règlements intérieurs ont été dirigés : est-on parvenu sinon à les chasser, du moins à les comprimer? Le tableau suivant mettra le lecteur à même d'en juger.

Trois classes bien distinctes fréquentent la Bourse, et font des spéculations : i° les capitalistes : ceux-là n'y vont que pour placer leurs fonds , en achetant et revendant d'un mois à l'autre, ce qui s'appelle report. Quant à l'intérêt de l'argent , depuis bien long - temps c'est un

genre de placement qui ne donne que trois ou quatre pour cent par an ; mais le manque d'autres affaires, le danger des dépôts, le peu de sûreté de certaines hypothèques , la nullité des transactions commerciales , tous ces motifs réunis font que les capitalistes aiment mieux se contenter d'un intérêt minime. L'état de l'Europe, la paix générale, l'imperturbable tranquillité du pays (j), la sécurité de la dette et la moralité des engagements , offrent des garanties aux riches financiers , et les grandes fortunes vont aux fonds publics.

2° La seconde classe se compose des agioteurs ; c'est un état comme un autre : à ce jeu de hasard et d'adresse, le bénéfice est au plus fin ; on vend et rachète dans la même bourse, on appuie les variations sur la crédulité des masses. Une lettre de Constantinople, de Londres ou de Vienne, fausse ou vraie ; la mort d'un souverain,, la naissance d'un prince , amène quelquefois 5o c. de hausse ou de baisse en une heure; la joie , la douleur, l'espérance , tout s'escompte ; les fonds montent ou descendent comme une

(i) Il est essentiel d'observer que cet ouvrage a été publié six mois ayant la révolution de juillet

décoration de théâtre : deux ou trois cents joueurs figurent dans cette comédie. En dix minutes, 5 ou 6oo5ooo fr. changent de mains, seulement c'est à la fin du mois que les trente jours de jeu sont réglés, et le 5 de chaque mois, qu'on appelle le jour de liquidation , on paie les différences dues , on les reçoit si on a bien joué , ou, ce qui n'arrive que trop souvent, le joueur promet de payer, ne s'en souvient pas toujours, et l'agent de change n'a plus aucun moyen de remboursement, puisque les tribunaux, comme on le verra plus bas, lui refusent leur protection.

La troisième classe des joueurs , et quelquefois c'est la plus nombreuse de toutes, se compose des niais suivant la Bourse. Ils y viennent vendre ou acheter, d'après les articles des journaux. Le nombre varie de cinquante à cinq cents , selon l'importance des nouvelles. Un changement de ministère amène les cinq cents; ils se laissent quelquefois influencer parles agents de change , car, il faut être de bonne foi, un agent de change conseille souvent a son client de vendre ou d'acheter,suivant la situation de ses affaires, la crainte du lendemain, et la peur de n'être pas payé.

Viennent ensuite , comme pour fermer la marche, trente ou quarante marrons, exploitant

à bas bruit , et dans l'ombre , excepté trois 011 quatre qui ont le privilège de faire des affaires avec les agents de change, par convention entre eux. Tel est le tableau esquissé, mais exact, que présente ce temple du hasard , où tant de gens viennent sacrifier. L'esprit d'agitation qui tourmente notre pays depuis cinquante ans , qui pousse chacun hors de sa sphère , a mis toutes les ambitions en mouvement, et leur a fait chercher tous les moyens de se satisfaire. Quand une nation est assise et classée , chacun ne peut prétendre qu'à être le premier parmi ses égaux : le travail, l'ordre, l'économie, sont les moyens qui conduisent à ce but ; mais quand une société est tellement corrompue qu'elle touche à sa dissolution, quand tous les rangs sont confondus, les passions aventureuses ont besoin de moyens plus prompts et les saisissent partout où elles peuvent les trouver, au risque de périr. La Bourse est un champ vaste; on s'y précipite. Il est vrai que le Palais-Royal et Frascati offrent des jeux dont les chances sont plus égales , et les effets moins dangereux ; mais les bienséances sociales, le r/ecorum, éloignent de ces maisons publiques tous ceux qui veulent avoir une patente honorable de joueurs; la Bourse leur convient, c'est un ren-

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dez-vous auquel ils ne manquent jamais ; ces oscillations calculées, ce mouvement perpétuel, ont du charme pour eux, et rien dans leur esprit n'est comparable à cette bascule financière , quoiqu'elle finisse souvent par des chutes. Ce désir effréné d'arriver à la fortune , que l'on pourrait appeler fièvre de l'or, ne se ralentit jamais ; mais quelquefois se fait sentir avec redoublement. C'est ainsi que, de 1820 a 1824, une sorte de fréhésie s'était emparée de toutes les classes de la société. Plusieurs agents de change , qui avaient tenté leurs clients par l'appât des intérêts les plus élevés, s'étaient approprié la fortune de ces victimes imprévoyantes. Bientôt leur banqueroute se déclara , et leur bilan fit connaître des noms dont la France fut tout à la fois surprise et indignée. Des officiers généraux , des magistrats , des grands dignitaires, des membres de la chambre haute , des notaires , des manufacturiers , figuraient sur cette liste funéraire , et la ruine d'un grand nombre de familles fut le châtiment, trop cruel peutêtre, mais certainement bien mérité, de ces ambitieux ingrats qui, comblés des faveurs de la fortune, voulaient arracher au lieu d'obtenir, et qui, en poursuivant un intérêt chimérique , vi-

rent s'échapper une fortune réelle. Effrayés des banqueroutes de leurs confrères, quelques agents de change citèrent , devant les tribunaux , ceux de leurs clients qui , après les avoir chargés de jouer en leur nom sur les fonds publics, ne leur remboursaient pas leurs avances. Un procès célèbre occupa long-temps les premières cours du royaume. Le motif du jugement rendu, qui est devenu, pour ainsi dire, la jurisprudence des tribunaux, est exposé ainsi qu'il suit :

« Considérant qu'en aucun cas l'agent de change ne peut avoir d'action contre son client, puisqu'il est tenu d'avoir les mains garnies , en opérant pour lui ; que la stricte exécution des lois et règlements , sur cette matière , peut seule mettre un frein à cette ardeur immodérée de s'enrichir , qui s'est emparée des pères de famille , lesquels, au lieu de se livrer à des professions honnêtes et utiles, se précipitent dans des opérations désavouées par la morale , et toujours suivies d'une ruine complète ou d'une fortune scandaleuse ; déclare... (i) non recevable dans sa demande. »

Quelque imposante que soit l'autorité d'un

(i) C'est le nom de l'agent de change.

tel arrêt, plusieurs personnes ont pensé, et j'avoue que c'est aussi mon opinion, que le jugement intervenu, loin de mettre un frein à cette ardeur que l'on veut modérer , l'a rendue plus vive et plus ambitieuse. Si les dettes de la Bourse étaient regardées comme des engagements sérieux , bien des gens, ne s'exposeraient pas à les contracter. Si les agioteurs étaient traités avec la même rigueur que les commerçants , ils ne se livreraient pas à des spéculations téméraires ; mais on a considéré les engagements de la Bourse comme des dettes de jeu : c'était y appeler les joueurs; ils ont répondu et répondent tous les jours à l'appel.

Quels moyens efficaces pourrait-on employer pour réprimer cette ardeur toujours croissante? Ce serait peu d'avoir signalé le mal , si je ne cherchais pas à indiquer le remède ; c'est le but de mon ouvrage , c'est mon devoir, et je le remplirai avec le zèle que donne le désir d'être utile.

11 faut d'abord reconnaître avec douleur qu'il est de l'essence des habitants des grandes villes de jouer et de spéculer ; l'espoir de passer presque subitement, sans peine et sans travail, de la médiocrité à l'opulence , les tentera toujours,

-*So ;

et l'on ne pourra jamais les empêcher de disposer de leur fortune , comme ils le jugeront convenable : il faut seulement veiller, par des moyens actifs, à ce qu'ils ne puissent ni s'enrichir , ni se ruiner sur parole.

Je proposerai donc, i° que tout agent de change, en prenant l'investiture de sa charge, s'engageât a ne jamais faire de marché à terme, sans avoir, au préalable , l'argent , s'il achète , ou les inscriptions en mains , s'il veut vendre.

2° On pourrait décider que le syndicat des agents de change recevrait en dépôt les sommes d'écus , quand on voudrait acheter , ou les inscriptions quand on vendrait à terme.

3° On pourrait donner avis aux agents de change que leurs faillites seraient considérées comme des banqueroutes frauduleuses , puisqu'elles prendraient leur source dans la violation des lois qui leur défendent, sous des peines sévères , de faire , soit directement , soit indirectement , aucune espèce <Je négociations pour leur propre compte , et qu'en cela , elles sont frauduleuses ; qu'elles méritent d'ailleurs ce nom, puisque , pour se soustraire aux peines indiquées par les règlements , ils sont obligés de cacher soigneusement toutes les opérations

de commerce , auxquelles ils ne peuvent se livrer pour eux-mêmes qu'en violant les dispositions formelles de la loi(i).

Il est hors de doute que les agents de change, avertis et persuadés qu'en cas de faillite le ministère public n'attendrait pas la plainte ou la dénonciation des parties intéressées, et les poursuivrait comme banqueroutiers frauduleux , tiendraient scrupuleusement leur parole. Ceux qui sont honnêtes, et c'est le plus grand nombre, seraient retenus par le sentiment de l'honneur ; les autres le seraient par celui de la crainte; c'est alors , et seulement alors , que la Bourse, ramenée à sa véritable institution, sera ce qu'elle doit toujours être, un lieu de réunion où tous les contrats peuvent se faire avec promptitude, et où la communication avec les négociants d'une même place provoque , sans aucun risque, les spéculations sur les effets publics ; la Bourse enfin deviendra le centre des lumières et de la probité , et ne pourra plus être , ce qu'elle

(i) Ces principes sont parfaitement développes dans la circulaire adressée par le grand-juge à tous les procureurs généraux , en i8o5.

a été quelquefois , l'effroi des familles , le grand bazar de l'intrigue , et le rendez-vous des agioteurs (i).

(i) En signalant quelques-uns des dangers qui résultent des opérations de bourse , je crois juste de déclarer que la compagnie de MM. les agents de change , représentée par les syndics les plus estimés , offre au public toute la sécurité possible.

iDi waviu

C'est surtout parmi les ouvriers des grandes villes et le peuple des campagnes que l'usure exerce ses ravages : profitant des besoins des malheureux paysans , dont un incendie a consumé la chaumière , dont la grêle a ravagé les champs , dont l'épizootie a détruit les troupeaux, l'usure accourt, fléau pire que tous les autres, pour envenimer les plaies au lieu de les guérir, et pour consommer par la perfidie la ruine commencée par le malheur. Ce calcul abject et sordide ôte à l'agriculture toutes ses ressources, dessèche l'industrie , et tue le commerce et les manufactures. Il est donc d'un intérêt immense que l'on ajoute aux lois ce qui peut leur manquer pour remédier h des maux pressants , qui tour-

mentent sans relâche une partie si intéressante de la population française.

Depuis l'origine de la monarchie, nos rois se sont toujours prononcés avec force contre l'usure. Louis IX, Philippe de Valois, Louis XII et ses successeurs , ont tous renouvelé , pour la réprimer, les ordonnances les plus sévères , sans pouvoir la détruire; c'est une espèce de rouille qu'il est difficile d'enlever, qui ronge et consume tout.

Dans les temps malheureux qui ont pesé sur la France , et où tous les vices prenaient une enseigne , l'usure s'annonçait par des écriteaux et des affiches. La génération présente aura peine à croire (puisque ceux qui l'ont vu le croyaient à peine) que des prêteurs effrontés faisaient imprimer dans les journaux des avis portant « qu'ils offraient au public de l'argent, à raison d'un pour cent d'intérêt par décade. »

D'autres fripons , plus audacieux encore , demandaient à des jeunes gens, trop confiants, des lettres de change , en leur promettant qu'aussitôt après , ils leur donneraient de l'argent. Ces jeunes gens sans expérience souscrivaient les effets qu'on avait exigés d'eux , et quand il les avaient signés , en demandaient les fonds.

2JD

On différait de jour en jour, sous divers prétextes , de les leur remettre , et lorsque le moment de l'échéance arrivait, on exigeait le paiement de la lettre de change, dont on ne leur avait pas remis le montant , et il fallait qu'ils payassent, pour éviter la prison. Ce fait , je l'avoue, paraît incroyable , mais j'atteste sur l'honneur qu'il est de la plus exacte vérité ; je n'avance

tn sans preuve, et si le respect que j'ai pour familles me permettait de produire des témoignages , personne ne serait tenté de les récuser.

Le tribunal de police correctionnelle de Paris a condamné , en 1824 , des usuriers qui prêtaient à des marchands et marchandes des halles, a raison de cent vingt pour cent par an, c'est-àdire qu'on prétait 25 ou 5o francs pour deux mois, et que les emprunteurs faisaient des bons de 3o ou 60 payables à raison d'un franc par jour.

Il existe même des usuriers dans le genre burlesque , et tout le monde se rappelle l'histoire si plaisante d'un juif mis en cause pour avoir voulu réclamer, d'un jeune clerc de notaire, une somme de 10,000 francs qu'il disait lui avoir prêtée. Il fut prouvé aux débats qu'il lui avait donné 5o louis en or, et que > pour par-

faire les 10,000 francs, il l'avait forcé cfe prendre nne pacotille de serinettes et un chameau vivant. Les juges réduisirent la créance de moitié, et condamnèrent le juif a 10,000 fr d'amende.

Il existe une autre classe d'usuriers que j'ap pellerai les usuriers honteux ; ce sont peut-être les plus dangereux , parce qu'ils font aussi bien, et mieux que les autres , tomber leurs dupes dans le piège , et savent échapper à la loi. Ils ont les profits du vice , et ne craignent pas le châtiment.

Tels sont ceux qui, en vous prêtant, comprennent l'intérêt usuraire dans la somme même énoncée par le billet qu'ils vous font souscrire, de manière qu'il serait impossible en justice de les convaincre , et que votre dette et leur vol sont indivisibles.

Tels sont encore ceux qui , vous vendant à crédit, vous forcent d'acheter leur marchandise le double , ou au moins un tiers de plus qu'elle ne vaut : c'est une manière sûre de prêter à vingt ou trente pour cent par an ; si elle ne met pas à l'abri du reproche , elle met à* l'abri des poursuites.

La difficulté n'est pas de faire des lois , mais

de rendre l'application facile et la peine efficace. Je n'ai pas prétendu écrire un traité sur l'usure, j'ai "voulu seulement offrir un texte aux méditations du législateur ; je finirai ce chapitre comme je l'ai commencé, en appelant l'attention du gouvernement et la bienveillance de tous les philantropes sur les dernières classes du peuple des villes et des campagnes ; il faut que la bienfaisance publique , si ingénieuse dans ses découvertes , et si variée dans ses ressources , trouve quelque moyen d'arracher aux vampires de l'usure les victimes qui les alimentent. Puisque les lois prohibitives manquent leur effet , on doit essayer de rendre ces lois même inutiles. Ne pourrait-on pas créer , dans chaque chef-lieu de canton , une caisse hypothécaire , dont les administrateurs consentiraient à prêter aux artisans et aux cultivateurs , à un intérêt fort au-dessous de celui des Monts-de-Piété (i)?

(i) M. de Montyon, qui a pris si souvent l'initiative des nobles pensées , avait proposé , en 1817 (voyez sa Vie) , une prime de 5, 000 francs, pour une société charitable qui prêterait, sans intérêt^ aux différentes classes du peuple. Personne ne s'est présenté. 11 ne faut pas placer la vertu trop haut, pour que l'on puisse y atteindre.

— a58 — Il suffirait qu'un homme généreux donnât l'exemple , il aurait bientôt des imitateurs. Dans notre pays, si les vices sont contagieux, les vertus sont fécondes (i). Les ouvriers et les agriculteurs , sûrs de pouvoir opposer à des malheurs imprévus des ressources qui n'auraient rien d'onéreux , se livreraient au travail avec plus de sécurité , et n'auraient plus recours aux usuriers qui les dévorent ; ceux-ci , à leur tour , s' apercevant qu'on leur enlève leur proie , et ne voulant pas garder leurs capitaux , les emploieraient à des spéculations utiles , ou à des fondations honorables : bien des pauvres seraient moins à plaindre , quelques riches seraient plus estimés ; tout le monde y gagnerait. Des esprits chagrins diront peut-être que ce n'est là qu'un beau rêve ; je ne sais pas ainsi désespérer de l'humanité ; elle a tant d'amis en France , que le bien qu'on y propose n'est jamais une utopie.

(i) Depuis que le testament de M. de Montyon nous a révélé ses immenses largesses envers les hospices , deux hommes de bien y M. Boulard , ancien tapissier , et M. Brézin , fondeur , ont laissé à la même administration des sommes très-considérables.

©s &à îîibm^is mm astVAEtQ8<

J'étais sorti de chez moi, par un de ces temps froids et humides du mois de novembre, lorsque je rencontrai cinq ou six petits ramoneurs qui me demandèrent l'aumône. Tout surpris de ce qu'au moment où l'on annonce la destruction de la mendicité , on la permet à des enfants dont on favorise ainsi les inclinations vicieuses au lieu de les étouffer, je me livrais a mes réflexions , lorsque j'aperçus , au coin dune rue , un de leurs camarades , blotti contre le mur ; il ne demandait rien , et sanglotait de

utes ses forces comme s'il lui fût arrivé un grand malheur. Je lui frappai légèrement sur

t, il se leva , et je vis de grands yeux

bleus , noyés de larmes , et une figure douce et pleine d'expression , qui ajouta , sans que je m'en rendisse compte , a l'intérêt que ce pauvre enfant m'inspirait. Je lui dis de me suivre, et je le conduisis dans une maison voisine ; c'est là que demeure mon meilleur ami, M. de Surville, un de ces hommes rares qui pensent toujours, en s'éveillant , au bien qu'ils feront dans la journée , et qui semblent avoir pris pour devise ce joli vers de Martial ;

Quas dederis , solas , semper habebis opes.

« Ce que nous donnons est la seule chose qui nous reste. »

Il remplit une de ces places qui n'éveillent pa< l'ambition et qui n^excitent pas la jalousie parce qu'elle occupe beaucoup, et qu'elle ne rapporte rien ; il est administrateur du bureau de charité. — « Mon ami, lui dis-je en entrant , je t'amène un pauvre enfant qui meurt de froid ; permets d'abord qu'il se chauffe, ensuite tu le feras causer , et nous verrons s'il dit la vérité. — Oh que oui , que je la dirai , répondit l'enfant en essuyant sa dernière larme ; on la dit toujours quand on n'a pas fait de mal.

2ÔI

l'administrateur.

C'est bien , mon ami , c'est très-bien ; voyons d'abord , quel est ton nom ?

JOSEPH

Je m'appelle comme mon père, Joseph Benoît.

l'administrateur.

Et de quel pays es-tu ?

JOSEPH

Je suis de Viverolles , en Auvergne , à quinze lieues de Clermont.

l'administrateur.

Quel est l'état de ton père ?

JOSEPH

Il fait des fromages qui sont bien bons tout de même ; mais il faut en vendre beaucoup , quand on a douze enfants.

l'administrateur.

Douze enfants !

JOSEPH

Ni plus, ni moins. L'aîné a vingt-cinq ans : et moi , qui suis le dernier , j'aurai neuf ans à la Saint-Nicolas.

l'administrateur.

Et tes parents t'ont laissé venir tout seul à Paris ?

JOSEPH

J'aurais bien mieux aimé y venir tout seul , mais on m'a loué à un ancien ramoneur qui n'est pas bon tous les jours.

l'administrateur.

Comment, on t'a loué ?

JOSEPH

Oui, monsieur, c'est comme ça qu'on fait dans notre Auvergne : quand un père est trop pauvre pour nourrir ses garçons , il les envoie dans la grande ville avec un conducteur, qui lui donne une vingtaine d'écus par tête d'enfant , et qui leur apprend leur état.

l'administrateur.

Voilà un genre de commerce bien moral.

JOSEPH

Dam! c'est pas l'embarras, un père est bien embarrassé.

l'administrateur.

Et travailies-tu beaucoup à Paris ?

JOSEPH

Oh ! je ne me repose guère; il y a des journées où je gagne jusqu'à 7 et 8 fr.

l'administrateur.

7 et 8 francs ! tu dois pouvoir mettre de côté pour tes parents.

I JOSEPH

Un instant , c'est que ça n'est pas pour moi , 'est pour mon conducteur, le père Rafflard , et encore il trouve que ce n'est pas assez.

I l'administrateur.

Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure quand u es entré chez moi ?

JOSEPH

C'est justement ça ; nous avons tous les jours les raisons ensemble. Il a voulu que je lui donne ont ce que je gagne ; je lui ai donné , pour ne pas avoir de dispute, et à présent il veut.... il veut.... (Ici le pauvre enfant ne pouvait pas continuer, les sanglots étouffaient sa voix.)

l'administrateur.

Allons, allons, remets- toi, et dis - moi tout, peut-être te serai -je utile.

JOSEPH

Eh bien , monsieur, il veut.... il veut que je demande l'aumône , pour que je lui donne plus d'argent.

l'administrateur.

L'infâme !

joseph {avec force).

Mais je lui ai juré que jamais, jamais je ne de-

manderais; parce qu'il est voleur, ce n'est pas une raison pour que je sois mendiant ! l'administrateur.

J'aime cette colère , elle prouve que tu as de Famé.

JOSEPH

Oh ! que oui , j'en ai mais lui , il n'en a

guère ; il est brutal comme tout , quand il a vu que je ne voulais pas mendier, il m'a battu , il m'a battu... il m'en a donné sur les épaules, sur la tête... il m'a fait bien mal, et c'est pour cela que je pleurais !

- l'administrateur.

Pauvre enfant!... Sois tranquille, tu ne pleureras plus ; donne-moi d'abord son adresse.

JOSEPH

Rue Mouffetard, n° 6.

l'administrateur.

J'y serai dans une heure.

joseph {effraye).

Est-ce qu'il faudra que j'y aille aussi ?

l'administrateur.

'Non, non, j'irai tout seul, et quant à toi, mon enfant, ne t'inquiète plus de rien , je me charge de tout; je sais bien où je t'aurais mis il y a six

mois ; par malheur cette maison n'existe plus (i ), mais tu resteras ici.

joseph (transporté).

Oh ! quel bonheur !

l'administrateur.

Il y a là-haut une petite chambre auprès de

(i) L'établissement dont on veut parler a réellement existé, me d'Orléans-Saint-Marcel , n° 29 ; il avait, été créé dans les vues les plus nobles et les plus philantropiques; on y accueillait avec bonté et Ton y traitait avec douceur les enfants que leurs parents envoyaient de Savoie ou d'Auvergne, pour exercer à Paris la profession de ramoneurs. Ils y étaient bien couchés , bien nourris , recevaient un commencement d'instruction , et travaillaient assez pour mettre de côté un peu d'argent qu'ils rapportaient au printemps dans leur pays. Cette institution était régie par les soins d'un conseil composé de MM. Olivier, curé de Saint-Étienne du Mont ; le comte de Breteuil , pair de France ; David , administrateur des douanes 5 Le Bouetté , gentilhomme ordinaire du roi , et le baron de Brandois : tout semblait donc lui promettre succès et durée ; cet espoir ne s'est pas réalisé faute de fonds • mais , quoique la tentative ait échoué, il serait à désirer que quelques personnes bienfaisantes, qui réuniraient aux talents administratifs la faculté de pouvoir exposer quelques capitaux , voulussent , en profitant de la première idée , relever un établissement qui ne peut manquer d'être utile à l'humanité.

celle du vieux Picard , cocher dans ma famille depuis quarante ans ; tu l'occuperas. Picard te montrera à lire et à écrire ; il te conduira* le dimanche au catéchisme, rue du Bac, aux Missions étrangères (i) ; je te ferai apprendre un état, et dans trois ou quatre ans , quand je t'aurai mis à même de ne plus être à charge à tes parents , tu retourneras auprès d'eux ; tu soigneras ta vieille mère , et tu m'écriras quelquefois que tu es heureux. »

Le petit Joseph pleurait aussi fort qu'en arrivant , mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Mon ami , pour se dérober à sa reconnaissance ,

(i) On sait que rétablissement des petits Savoyards a e'té crée', en 1732, par l'abbé de Pontbrillant , aumônier du roi ; ses successeurs ont été l'abbé de Fénélon , neveu de l'archevêque de Cambray, et l'abbé Legris— Duval , dont le nom est si cher aux malheureux. Le but de l'institution est de soustraire, à la corruption les jeunes enfants de la Savoie qui viennent à Paris. Ils se réunissent à des jours fixes , au nombre de cinq ou six cents ; on leur donne des leçons de lecture et d'écriture, et quelquefois on décerne des médailles à ceux qui montrent le plus de zèle et d'application. Cet établissement a été dirigé depuis par M. Bordier , que M. l'abbé Legris-Duval , à son lit de mort , a prié de lui succéder et de ne jamais abandonner ces pauvres enfants.

me pria de le conduire au vieux Picard, et se rendit chez ce conducteur si dur et si méchant. Il arriva précisément rue Mouffetard , au moment où il rentrait chez lui , entouré de quelques-uns de ces pauvres enfants qui lui sont confiés,

Et dont la main légèrement essuie

Nos longs canaux engorgés par la suie (1).

M. de Surville n'eut pas besoin de demander son nom. Sa brutalité le lui révéla. Ce misérable était presque sur le seuil de sa porte , lorsqu'il s'aperçut qu'un de ses élèves était resté à dix pas en arrière , pour écouter un chanteur : furieux, il s'élance, le prend par le bras, et pour le faire aller plus vite , lui donne de grands coups de pied; le petit malheureux criait et pleurait à fendre le cœur , mais rien ne pouvait attendrir ce monstre à figure humaine ; plus l'enfant demandait grâce; plus il le frappait, en lui disant : « Ah! drôle , je te ferai voir si c'est pour entendre des chansons qu'on t'a envoyé à Paris. » M. de Surville eut bien de la peine à contenir son indi-

(1) Voltaire.

gnation , mais il avait intérêt a ne pas éclater pour mieux assurer l'exécution de son*projet. Il attendit que toute la bande eût défilé , suivit le conducteur et monta , ou plutôt gravit presque immédiatement un mauvais escalier bien raide et bien sale , dans une allée étroite et obscure ; parvenu au sixième étage , la porte allait se refermer sur lui , lorsqu'il demanda à parler à M. Rafflard : « C'est moi-même , lui répondit le conducteur, donnez-vous la peine d'entrer. Monsieur appartient sûrement a quelque administration ; s'il veut faire un marché de ramonage à l'année, j'ai tout ce qu'il faut pour le contenter, mes prix sont modérés^ et mes enfants n'ont jamais eu de reproches pour leur ouvrage. » Tout en laissant échapper ce flux de paroles , M. Rafflar avait fait passer l'étranger dans sa chambre et lui avait offert une chaise. Quand ils furent seuls , cet étranger lui dit : « Je viens vous apporter de l'argent.

M. RAFFLARD.

De l'argent, soyez le bien venu ; je ne m'y attendais pas, mais je vous remercie toujours. l'administrateur.

Ne me remerciez pas encore, peut-être ne serez-vous plus si content tout à l'heure.

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