‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 22 sur 34 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Les gouvernements créés par les hommes sont faits à leur image ; comme eux , on les voit naître , croître et se fortifier par l'habitude; parvenus à leur maturité , ils restent quelque temps dans un heureux et brillant équilibre , sans rien perdre et sans rien gagner ; mais enfin , la jeunesse disparaît, l'équilibre se rompt, chaque

jour leur enlève un avantage, leurforce s'épuise, ils décroissent , s'affaiblissent , et meurent.

Telle a été en abrégé l'histoire du gouvernement monarchique. Les guerres malheureuses de i^ ii avaient obscurci les dernières années du règne de Louis XIV, le régent vint aggraver la situation, et le papier du célèbre Law acheva la ruine de l'état; les ministres de Louis XV, pour remédier au mal, eurent recours à des emprunts fréquents : c'était creuser l'abîme pour le combler. Cette ressource onéreuse ressemble au baume de ces charlatans qui paraît d'abord soulager le blessé , mais qui agrandit la plaie au lieu de la feimer : celle de la France devint bientôt incurable ; au désordre des finances se joignit cet esprit de vertige et d'indépendance, qui depuis cinquante ans semble planer sur toute l'Europe, comme un génie malfaisant. Les novateurs redoublèrent d'audace , et, vers la fin du règne de Louis XV , ils attaquèrent ouvertement les grands principes religieux et politiques. En France, un ridicule est pire qu'un vice : ils le savaient ; aussi , était-ce par des plaisanteries qu'il affaiblissaient le respect dû aux institutions les plus sacrées. C'est au milieu de cette corruption générale que Louis XVI arriva au trône, et

l'on peut dire qu'il était presque détrôné en y montant (1). La guerre d'Amérique acheva d'épuiser les ressources du royaume. En vain le roi voulut se prêter à tout ce qui pouvait en créer de nouvelles ; il n'était plus temps. Il tint des lits de justice , assembla les notables , et enfin convoqua les états - généraux. Il croyait sans doute que cette déférence loyale aux intérêts de la France et aux besoins de l'état serait une

(1) Tout le monde connaît cette fameuse chanson du chevalier Delisle :

Air : La bonne aventure.

Vivent tous nos beaux esprits , .

Encyclopédistes , etc.

Ces couplets, composes en 1776 , étaient la prophétie exacte de la révolution de 178g.

Le dernier surtout est remarquable.

A qui devrons-nous le plus ?

Au roi notre maître ; Qui , se croyant un abus ,

Ne voudra plus l'être.

Ah î qu'il faut aimer le bien Pour de roi n'être plus rien !.

J'enverrais tout paître , O gué !

J'enverrais tout paître.

mesure salutaire et décisive ; il se trompait étrangement : le peuple ressemble à ces enfants volontaires qui exigent toujours plus à mesure qu'on leur accorde davantage. Le roi proposait une réforme , on voulait un bouleversement, et

test ainsi que de faute en faute et de sacrifice 1 sacrifice on vit arriver cette révolution à jamais fameuse , qui renversa toutes les institutions, déplaça tous les talents, confondit tous les ordres , nivela toutes les classes , et offrit a l'œil des observateurs l'image de ces vases imprudemment agités , dans lesquels la lie du vin passe du fond à la surface.

On promettait à la France des destinées brillantes , des réformes heureuses , des lois utiles ; La Harpe se laissa séduire par cet espoir chimérique : sans doute il était plus coupable qu'un autre ; ses talents doublaient sa faute , et je ne prétends pas la déguiser. La Harpe aima la révolution, il en vanta les principes : cela est vrai , et il faut en convenir, pour donner la preuve que les meilleurs esprits sont sujets à des erreurs funestes; il faut en convenir, parce que le souvenir de ses torts peut en épargner à d'autres ; il faut en convenir enfin, parce qu'il en est convenu lui-même. « J'ai été trompé , disait-il sou-

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vent; j'ai cru que la révolution ferait le bonheur de la France : je voudrais pouvoir effacer de mes larmes ces pages de mon histoire. »

Et c'est un homme qui tient un langage tout a la fois si noble et si modeste , un homme qui se condamne lui-même, un homme qui ouvre tous les replis de son cœur pour y faire pénétrer le repentir, un homme humilié de ses fautes et fier de son retour au bien, c'est cet homme que l'on ose encore accuser ! Ah ! si Ja plus terrible des vengeances , celle de l'opinion publique , a besoin de poursuivre de grands coupables et de retracer de grandes fautes , qu'elle s'adresse à ceux qui les nient et non à ceux qui les avouent ; qu'elle parcoure toutes les classes de la société , et si par hasard elle y trouve quelques misérables qui jouissent en paix du fruit de leur infamie, et qui joignent au crime de leur conduite celui de leur prospérité , qu'elle s'explique et. qu'ils tremblent; qu'un souvenir impitoyable, remontant le fleuve impur de leur vie , joigne au récit de leurs faits connus celui de leurs turpitudes secrètes : ils sont heureux , ils sont sans remords ; on peut en les démasquant forcer leur repentir et nous venger de leur bonheur ; mais revenir sur les torts d'un grand écrivain

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qui ne fit que des fautes et jamais de crimes, lui retracer des erreurs qu'il regrette, une conduite qu'il désavoue, des principes qu'il déplore, l'écraser quand il est à terre , le poignarder quand il s'immole , c'est- la dernière ressource des lâches, c'est tuer un homme désarmé.

Au reste , si La Harpe adopta trop légèrement les principes de la révolution , du moins n'eut-il jamais a se reprocher d'avoir été un de ses agents. Il continua, au milieu de nos désordres politiques, ses travaux favoris ; c'est alors qu'il se chargea de la partie littéraire du Mercure ; il y inséra une foule d'articles aussi solides que piquants ; on ne les trouve point dans ses ouvrages, et cependant ils suffiraient pour illustrer un auteur qui n'aurait pas eu d'autres titres. Personne ne fut aussi redoutable que lui dans les discussions polémiques. Toujours vif , serré , pressant, il sait graduer ses moyens et motiver sa critique : son seul défaut est d'être trop sévère ; mais ce défaut est tempéré par la justice , et s'il lui arrive de trouver dans l'écrivain qu'il censure un morceau digne d'éloges , il le loue toujours avec équité, souvent avec plaisir.

En cherchant la cause de son excessive rigueur, on la trouve dans son caractère vigoureux

et indépendant, et dans son goût vraiment! exquis. Un mauvais ouvrage , un mauvais vers le choquaient comme un ton faux blesse une oreille délicate, et il aurait critiqué alors sans ménagement Voltaire lui - même. Ni son âge , ni sa renommée ne lui imposaient. Quand par négligence ou par précipitation ce grand poète avait laissé quelques incorrections dans ses vers, La Harpe lui proposait des changements , et s'ils n'étaient pas adoptés , il prenait sur lui de les faire. Un jour qu'il jouait à Ferney, dans une pièce du maître, il fit en plein théâtre une de ces corrections. On trembla pour le téméraire : on craignit l'explosion d'un amour-propre délicat , irascible, nourri de respects. Cette fois il fut indulgent, et l'on entendit Voltaire s'écrier : « Il a raison, il a raison; cela est beaucoup mieux ainsi. Qu'on me corrige toujours de même. »

La rédaction du Mercure n'empêcha pas La Harpe de continuer-son Cours de littérature. Le tome VIIe commence par l'éloquence de la chaire: Bossuet, Fléchier, Massillon et Mascaron y sont dignement appréciés. Il passe ensuite aux historiens et aux mémoires, et cite ceux du cardinal de Retz , de Larochefoucauld , de Bussy et de Lafare. Le chapitre troisième est consacré à la

métaphysique; Descartes, Pascal, Fénélon, Mallebranche , Bayle, en font les honneurs. Le quatrième chapitre, de littérature mêlée , comprend les romans et les contes qui rappellent Mlle Scudéry, Mme de Lafayette ,'éScarron , Hamilton et Mme d'Aulnoy; le style épistolaire pour lequel Voiture nous offre des modèles de ridicule, et Mme de Sévigné, des modèles de grâce; les traductions qui ne sontpas bonnes et les critiques qui donnèrent naissance aux feuilles appelées journaux : Denis Sallo commença en 1 665 celui des Savants, mais le premier journal qui ait parlé de la littérature et des ouvrages d'imagination est le Mercure galant de Visé, qui date de 1672. Pour donner une idée de son goût , il suffit de dire que les . ouvrages de Corneille et de Racine y étaient déchirés. On ne le connaît plus aujourd'hui que par la pièce de Boursault qui porte ce titre.

Le tome Vïïle commence par une discussion sur les ouvrages de Voltaire. La Harpe les juge avec beaucoup d'impartialité, et défend la lien-

t'ade contre Labcaumelle et Fréron ; il parle isuite du poème de Fontenoj^ dont les beautés s suffisent pas pour faire oublier les défauts, et de la Pucelle d'Orléans^ dont il prouve le danger, mais dont il reconnaît le mérite poéti-

— 3o4 — que. Il n'oublie pas Gentil-Bernard, qui a fait un art de ce qui n'en est pas un, ni Malfilàtre, dont la mort a été aussi précoce que le talent, ni Gresset, dont le nom seul rappelle les titres.

Les trois volumes suivants sont consacrés à Voltaire et à Crébillon.. Il donne la prééminence au premier , et il faut convenir que ses arguments sont victorieux. Je regrette seulement qu'il n'ait pas comparé ces deux grands tragiques comme il a comparé Racine et Corneille. Je vais essayer de suppléer à son silence, et Ton ne verra que trop bien que ce n'est pas lui qui parle..

Xlrébillon est plus sombre, Voltaire plus brillant ; l'un entre dans le cœur de vive force, mais n'y demeure qu'un moment, l'autre s'y glisse et y reste; l'un retrace de grands crimes, l'autre de grandes passions. Crébillon sacrifice souvent • l'harmonie et même la langue à l'idée ; Voltaire, plus pur, plus correct, joint la grâce de l'expression à l'éclat des pensées. Voltaire est beau comme un ciel pur, Crébillon comme un orage terrible ; enfin , l'un est le poète de Londres , l'autre celui de Paris.

Me voici parvenu à l'époque la plus intéressante de la vie de La Harpe, celle où, renonçant à ce qu'il appela depuis ses erreurs , il se livra à

l'étude, à la pratique de la religion dans laquelle il était né. Il suivait paisiblement le cours de ses occupations littéraires, lorsque la tyrannie le fit traîner en prison. On n'a pas oublié , quoique aujourd'hui on oublie tout, ce qu'étaient ces cachots impurs ; on n'a pas oublié que des milliers de victimes mouraient Cent fois avant de périr, qu'elles avaient leurs vertus pour écrou ? leur mérite pour acte d'accusation, et l'arrêt de mort pour jugement. Dans cette extrémité cruelle qu'appellera-t-il a son secours? Des amis? ils étaient muets quand ils n'étaient pas traîtres. La probité? c'était là son crime. Ses talents? on les redoutait. La philosophie? c'est en son nom qu'on le chargeait de fers. En un mot ^ il n'avait plus de ressource, plus d'espérance, plus d'avenir. Il ressemblait alors au navigateur qui confie sa destinée à l'élément perfide. Quand la metest calme, le temps serein, le vent favorable, il traverse les flots sur la foi des zéphyrs ; il ne songe pas qu'un arbitre tout puissant, maître des tempêtes, peut à son gré obscurcir ou épurer l'horizon : il jouit de l'effet sans remonter à la cause. Tout-à-coup le ciel se couvre, l'éclair brille, la foudre gronde, le vent devient contraire, les mâts sont rompus, les cordages brisés, les voiles

déchirées ;*les flancs entr'ouvertsdu vaisseau reçoivent les vagues Furieuses : la mort et l'effroi pénètrent de toutes parts, le passager craintif lève alors les yeux au ciel, et par un mouvement plus naturel que calculé, il l'implore comme son refuge et comme son dernier asile. Tel était La Jlarpe, lorsque, terrassé sous le poids de l'infortune et comme abandonné du monde entier, il invoqua les secours de la religion ; il savait que cette religion sainte avait soutenu dans ses malheurs un roi dont le seul crime est de n'avoir pas su punir, une reine qui monta sur le trône et sur l'échafaud, comme la fille de Marie-Thérèse, et une princesse auguste, Madame Elisabeth, qui sembla rentrer dans sa patrie en quittant la terre , et qui nous offre a la fois le modèle de sa vie et l'exemple de sa mort.

La Harpe connaissait ce mot célèbre de Bacon : <( Un peu de philosophie éloigne de la religion , beaucoup de philosophie y ramène. » Et il y fut ramené par le sentiment du malheur et de la réflexion.

Des insensés ou des méchants , mais heureusement dès méchants maladroits, ont prétendu que sa rétractation n'était qu'un jeu, qu'une hypocrisie. Jamais on ne fit de reproche plus étrange

— 3c>7 — ni plus absurde. L'hypocrisie suppose toujours un intérêt prochain ou éloigné. Quel intérêt pouvait porter La Harpe à défendre une religion persécutée , tandis qu'en professant l'opinion contraire , il serait parvenu aux emplois et aux honneurs? La Harpe hypocrite! c'était bien mal le connaître! La force de sa logique n'est jamais venue que de la force de sa conviction. Son caractère était d'une franchise qu'on lui a souvent reprochée et qui allait jusqu'à la raideur. La Harpe hypocrite ! Mais l'hypocrisie finit toujours par se trahir, ses efforts sont pénibles , son langage est affecté , son masque est froid ; et bien ! ses ennemis même sont obligés de convenir que son talent n'avait jamais eu plus d'éclat et de feu que dans ses dernières années.

Ceux qui sentaient qu'on ne pourrait le faire passer pour hypocrite , ont voulu le faire passer pour fou , et cette accusation était de la force de la première.

Etait-il fou , lorsque, traitant ici de grandes matières d'intérêt général, il remerciait le premier consul d'avoir relevé les temples et rétabli la morale publique ? Etait-il fou, lorsque vous l'avez entendu comme moi, pendant les deux dernières années de sa vie, compléter son Cours

de littérature par une discussion profonde et variée des ouvrages de Fontenelle , de Lamotte et de Colardeau? Etait-il fou enfin, lorsqu'il publiait ces fragments du poème de la Religion , ou il développe toutes les richesses de la langue embellie de toutes les images de la poésie?

Convenez-en , messieurs ,. si les fous avaient autant de jugement , de mesure et de raison, on ne conçoit pas ce que seraient les sages.

Le chagrin et la fatigue du travail avancèrent les jours de La Harpe, et il mourut le 1 1 février i8o3, à soixante-quatre ans, après une longue et pénible maladie (i).

(i) Une dépulation nombreuse de l'Institut assista à son convoi j M. de Fontanes prononça un discours sur sa tombe j les feuilles publiques rendirent presque toutes hommage à sa mémoire ; mais le Journal de Paris , rédigé par Rœderer , n'annonça pas même sa mort , et cependant il consacrait tous les jours des articles nécrologiques à des mécaniciens , à des agriculteurs , etc. Ses colonnes étaient remplies d'éloges en prose et en vers adressés à Saint-Lambert , qui avait cessé de vivre deux jours avant La Harpe, et qui avait refusé les secours de la religion. On a même osé proposer , quelques années plus tard , pour le prix décennal , son ouvrage intitulé Catéchisme universel , que l'on pourrait appeler Catéchisme des athées.

Sous le rapport du caractère, il était, à beaucoup d'égards, aussi estimable que sous le rapport du talent. Le seul défaut qu'on ait pu lui reprocher était une trop grande présomption, fondée sur le sentiment de ses propres forces; encore s'est- il corrigé de ce défaut y ers la fin de sa vie. On blâmait devant lui la véhémence avec laquelle il s'était élevé contre quelques philosophes de nos jours : « En parlant de moi dans mon ouvrage sur la Philosophie moderne^ je compte bien, dit-il, me traiter plus sévèrement encore que les autres. »

N'est-ce pas là une preuve de plus de sa sin^ cérité ?

Du reste, il eut toutes les vertus sociales : son esprit seul était sévère, son cœur était sensible. 11 critiqua beaucoup et peut-être trop les ouvrages de Dorât (i), et il lui rendit avec zèle un

(i) Je me rappelle que parlant un jour à M. de La Harpe de Dorât , qu'on a trop loue' de son temps et qu'on voudrait trop rabaisser aujourd'hui , je lui fis quelques observations sur la dureté de ses critiques. Il me répondit : « Quand je suis entré dans le monde 7 on ne parlait que de Dorât ; il a bien fallu le mettre à sa place. Au reste , j'ai dit qu'on pourrait , en choisissant dans ses œuvres, faire deux volumes charmants. N'est-ce pas là un assez bel éloge ?

de littérature par une discussion profonde et variée des ouvrages de Fontenelle , de Lamotte et de Colardeau? Etait-il fou enfin, lorsqu'il publiait ces fragments du poème de la Religion , ou il développe toutes les richesses de la langue embellie de toutes les images de la poésie?

Convenez-en , messieurs ,. si les fous avaient autant de jugement , de mesure et de raison, on ne conçoit pas ce que seraient les sages.

Le chagrin et la fatigue du travail avancèrent les jours de La Harpe, et il mourut le 1 1 février i8o3, à soixante-quatre ans, après une longue et pénible maladie (i).

(i) Une dépulation nombreuse de l'Institut assista à son convoi 'y M. de Fontanes prononça un discours sur sa tombe j les feuilles publiques rendirent presque toutes hommage à sa mémoire ; mais le Journal de Paris , rédigé par Rœderer , n'annonça pas même sa mort , et cependant il consacrait tous les jours des articles nécrologiques à des mécaniciens , à des agriculteurs , etc. Ses colonnes étaient remplies d'éloges en prose et en vers adressés à Saint-Lambert , qui avait cessé de vivre deux jours avant La Harpe, et qui avait refusé les secours de la religion. On a même osé proposer , quelques années plus tard , pour le prix décennal , son ouvrage intitulé Catéchisme universel , que l'on pourrait appeler Catéchisme des athées.

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Sous le rapport du caractère, il était, a beaucoup d'égards, aussi estimable que sous le rapport du talent. Le seul défaut qu'on ait pu lui reprocher était une trop grande présomption, fondée sur le sentiment de ses propres forces; encore s'est-il corrigé de ce défaut vers la fin de sa vie. On blâmait devant lui la véhémence avec laquelle il s'était élevé contre quelques philosophes de nos jours : « En parlant de moi dans mon ouvrage sur la Philosophie moderne^ je compte bien, dit-il, me traiter plus sévèrement encore que les autres. »

N'est-ce pas là une preuve de plus de sa sincérité ?

Du reste, il eut toutes les vertus sociales : sou esprit seul était sévère, son cœur était sensible. 11 critiqua beaucoup et peut-être trop les ouvrages de Dorât (i), et il lui rendit avec zèle un

(i ) Je me rappelle que parlant un jour à M. de La Harpe de Dorât , qu'on a trop loue' de son temps et qu'on voudrait trop rabaisser aujourd'hui , je lui fis quelques observations sur la dureté de ses critiques. Il me répondit : « Quand je suis entré dans le monde , on ne parlait que de Dorât ; il a bien fallu le mettre à sa place. Au reste , j'ai dit qu'on pourrait , en choisissant dans ses œuvres , faire deux volumes charmants. N'est-ce pas là un assez bel éloge ?

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service très-important. 11 travaillait à une traduction de la Jérusalem délivrée; son projet était d'en employer le produit à secourir les personnes qui avaient le plus souffert de nos troubles civils, et cependant il était lui-même dans une situation voisine du besoin.

Désintéressé comme le véritable homme de lettres, il obligea souvent sans vouloir être cohhu^ et il mettait dans tous ses procédés cette délicatesse que l'on pourrait appeler la grâce de la probité.

Le rétablissement de l'Académie française adoucit beaucoup ses souffrances dans sa dernière maladie. Un de ses meilleurs amis lui ayant dit que l'on répandait le bruit qu'il ne consentirait pas à reprendre sa place, il répondit : « On me connaît bien peu : je me trouverai toujours honoré lorsqu'on me réunira à des auteurs estimables (i). »

( i ) Eït-il croyable que La Harpe ait jamais pu témoigner de la répugnance pour se trouver réuni à ses anciens confrères MM. Dclille , Mordlet , Boufflers , etc. , et à des écrivains comme MM. Colfon-d'H/uleville , Lcgouvé , Bernardin de Saint- Pierre , etc. , etc.

Sa conversation étaitanimée, brillante etriche d'images : on voyait tout ce qu'il disait. Il eut pour protecteurs l'impératrice et le grand-duc de Russie ; il eut pour amis Voltaire, l'abbé Delille, Gaillard, Marmontel et Fontanes. Tout ce qui ajoute à la gloire, retranche au bonheur; il en fit la triste épreuve , et lorsque tant d'autres obtiennent et quelquefois usurpent l'estime , il fut obligé de l'arracher. Tel a été , messieurs , l'homme vraiment extraordinaire dont les lettres déplorent la perte. Je ne vous fais pas l'injure de le retracer à votre souvenir : il vous est présentparses ouvrages. Le mérite, le nombre et la variété de ses titres littéraires n'ont pas échappé a la finesse de votre goût. Vous l'avez vu cueillant des lauriers sur toutes les routes qui conduisent au Parnasse : noble et fier dans JVarwick et Philoctète, léger dans Tangu et Félime , piquant et malin dans V Ombre de Duclos > comique et gai dans Molière à la nouvelle salle y intéressant et varié dans Y Eloge de Racine , il a eu des succès dans tous les genres , même dans la chanson. On dirait qu'il a fait 0 ma tendre musette! pour prouver que sa voix savait se prêter a tous les tons, et que la gloire n'avait rien a lui refuser.

Après avoir parcouru tous les titres de cet homme célèbre , on en revient toujours à son Cours de littérature comme à son plus beau droit à l'immortalité. Il a su faire de ces quinze volumes un livre classique , une chaîne immense qui embrasse et réunit tous les siècles par les liens du goût, de l'esprit et dés sciences. Cet ouvrage, qui lui a mérité le nom de Quintilien français , doit vivre autant que notre langue. Il a été fait pour la gloire de la nation, et je ne crains pas de dire qu'il méritait un prix national. Auprès d'une récompense si flatteuse et si juste, qu'est-ce, messieurs, que ce faible éloge ? Rien , je le sais , rien pour celui qui est loué , beaucoup pour son panégyriste. Honorer le vrai talent, c'est prouver qu'on en veut acquérir; l'indulgence appréciera mes intentions , et si la sévérité trouve que j'ai entrepris un sujet au-dessus de mes forces et qu'il aurait fallu un grand talent pour célébrer un grand littérateur, je lui répondrai avec Burrhus :

Moias instruit que fidèle , Je »e suis qu'un soldat et je n'ai que du zèle.

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