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FEUILLETON DU JOURNAL DE L'EMPIRE

mai 1808 , par Hoffman.

Les détracteurs d'Homère lui ont reproché l'influence des divinités qui accompagnent la plupart de ses héros , et diminuent ou détruisent le mérite de leurs exploits. On a fait la même critique des tragédies grecques ; les personnages , a-t-on dit , y sont toujours protégés ou accablés par quelque divinité puissante , et l'on ne peut prendre intérêt à des hommes qui ne sont que des instruments aveugles de la fatalité.

M. de Chazet s'est contenté de dire que les tragiques grecs avaient la ressource de lafata-

Utè et des prestiges ; mais si son respect pour Racine la empêché d'en tirer une conséquence défavorable à ce grand homme , on voit cependant qu'il fait un mérite à Corneille de n'avoir point imité les Sophocle et les Euripide.

Il résulterait donc , d'une part, que les Grecs et leurs admirateurs se seraient trompés , et que Racine aurait eu plus de tort encore de les imiter dans ce qu'ils ont de vicieux. Mille personnes avant moi ont traité cette question , et ont vengé les Grecs beaucoup mieux que je ne pourrais le faire ; mais puisque dans le XIXe siècle on fait revivre cette vieille erreur, il faut bien se résoudre à la combattre de nouveau.

Je crois d'abord qu'il y a un peu de présomption à examiner si Racine a eu raison d'admirer les Grecs ; on pourrait se contenter de dire : Racine les admirait; et ce peu de mots seraient déjà une assez bonne autorité en leur faveur.

En second lieu , avant de rechercher si Corneille a eu raison de ne point imiter ces anciens modèles , il faudrait examiner s'il les a consultés , et si c'est par choix qu'il a pris une autre route. Certainement, je me garderai bien d'affirmer qu'il les méconnaissait ; mais rien dans ses tragédies ne m'indique qu'il les ait lus. Sa

Médée même est visiblement calquée sur celle de Sénèque , et n'a pas un seul mot qui me rappelle Euripide.

Maintenant, en traitant la question en ellemême , combien de fois faudra-t-il répéter que les divinités de l'Iliade et des tragédies grecques ne sont autre chose que les passions , les vices et les vertus personnifiés, et auxquels les poêles donnent la plus grande puissance? Quand Achille s'emporte dans le conseil contre Agamemnon , cette Minerve qui le saisit à la chevelure et le force à être prudent, n' offre- 1- elle pas une image plus poétique , plus animée que si le poète nous eût fait un beau discours sur la modération et sur le pardon des injures*? Et quand Euripide nous montre Vénus tout entière à sa proie attachée , n'est-il pas plus admirable , plus noble , plus intéressant même , et surtout plus décent que s'il nous eût représenté une femme livrée à toute la fureur des sens et aux désirs les plus coupables ?

Le lecteur sentira ce que je pourrais ajouter à cet égard; il y a des choses qu'il suffît d'indiquer pour que la vérité s'y fasse reconnaître. Contentons- nous donc de dire qu'un homme tel que Racine n'a pas mis tout son

génie à traiter des sujets sans intérêt, et à nous présenter des personnages sans vices et sans vertus. Corneille est bien assez grand pour qu'on puisse le louer sans déprécier Racine, qui, quoi qu'on fasse, sera toujours pour lui un rival redoutable. Après cette digression , qui n'est peut - être pas inutile , je reviens au discours de M. de Ghazet.

Nous avons tous , plus ou moins, l'habitude de juger des hommes par ce qu'ils ont fait , et nous sommes toujours étonnés de les voir dépasser les limites dans lesquelles ils s'étaient renfermés pendant long-temps. Je n'aurais point été surpris de trouver dans le discours de M. de Chazet des traits brillants , beaucoup de finesse , de l'esprit enfin , et de l'esprit en profusion ; mais , qu'il me le pardonne , je n'aurais jamais pensé que les qualités dominantes de son Eloge de Corneille seraient Tordre dans les pensées , la clarté et la simplicité dans le style, et beaucoup de sobriété dans l'emploi des traits d'esprit. On se trompe étrangement si l'on croit que c'est par l'enflure du style , par des expressions recherchées , que l'on peut se mettre à la hauteur de son sujet; ce n'est point avec Corneille qu'il faut lutter de grandeur et

d'élévation. M. de Chazet a bien senti cette vérité : « Tel est le bonheur de mon sujet, dit-il , qu'il ne faut point d'art pour l'embellir; en parlant du génie , raconter, c'est louer. » La division de son discours est également simple. La voici : a Comme inventeur, Corneille créa son art ; comme poète , il eut la plus grande influence sur son siècle ; comme citoyen, il fut utile à son pays. »

Dans la première de ces trois parties , je suis fâché de trouver cette erreur : « Les Grecs, républicains par système , et railleurs par caractère , humiliaient les rois qu'ils avaient vaincus '7 et c'est la véritable origine de l'art dramatique. » Je ne connais qu'une seule tragédie grecque (les Perses d'Eschyle) qui paraisse avoir été composée pour humilier un roi vaincu. Dans toutes les autres, on trouve des rois d'Athènes, d'Argos , de Thèbes , des Grecs enfin , et l'on ne peut croire que les auteurs aient eu l'intention formelle de les humilier. Il serait plus juste de dire qu'en présentant des rois malheureux ou criminels, on éteignait dans le cœur des Athéniens tout désir de la royauté. Mais ce ne fut point là l'origine de l'art dramatique : le théâtre a d'abord été une institution religieuse,

avant qu'on ait cherché a lui donner un but politique.

Je fais remarquer cette inexactitude , parce qu'elle est la seule qui soit échappée à M. de Chazet, et je me hâte d'arriver aux morceaux qui distinguent cet Eloge de Corneille , non-seulement de ceux qu'on n'a point cités, mais de ceux même qui ont été plus heureux dans la distribution des honneurs académiques.

Après avoir parlé de la modestie de Corneille et de la critique rigoureuse que ce grand homme a faite de ses ouvrages en général, et du cinquième acte des Horaces en particulier, l'orateur ajoute : « Si pourtant il m'était permis de défendre Corneille contre lui-même , je lui répondrais : Le cinquième acte que vous condamnez étincelle de beautés sublimes ; c'est là que vous avez déployé cette vigueur d'éloquence romaine dont vous aviez seul le secret; c'est là que vous nous offrez la raison revêtue de tous les ornements de la poésie ; c'est là que chaque pensée est un sentiment, chaque vers une pensée. Si ce dernier acte ne tient pas à l'action , il attache tous les esprits ; enfin , si l'art vous accuse , la gloire vous absout, et cette erreur du génie devient la source de nos plaisirs. »

Il était difficile de parler dignement des chutes de Corneille; M. de Chazet, par un rapprochement ingénieux , les ennoblit en quelque sorte en les liant aux malheurs d'un grand siècle. « A cette époque, dit-il, le génie de Corneille eut des éclipses fréquentes; comme le grand siècle où il vécut, il commença par des victoires, et il finit par des revers. »

Plus loin, l'orateur nous rappelle adroitement tous les parallèles qui ont été faits entre Corneille et Racine , il a le bon esprit de ne point rabaisser le second pour élever le premier. Tout ce paragraphe mérite d'être cité : « Ne vous attendez pas, messieurs, à me voir ici comparer les deux rivaux de la scène française ; vous avez, demandé un éloge , et non pas un parallèle : je ne partagerai point l'injustice d'un écrivain célèbre, lorsque aveuglé par son attachement pour un grand homme qui n'a pas besoin qu'on soit injuste, il a dit que Corneille avait plus de génie, et Racine plus d'esprit; comme si l'auteur de Phèdre , de Britcmnîcus et d1 Athalie n'avait de droits qu'à l'esprit ! Je n'examinerai point si l'un a plus de pompe et d'éclat, l'autre plus de grâce et d'élégance ; si Corneille a brillé dans la pein- X ire des caractères, et Racine dans celle des pas-

sions; si l'on admire dans le premier le sublime des pensées , dans le second la délicatesse des sentiments; si celui-là enfin est le poète des héros , et celui-ci le poète des amants; mais je m'écrierai avec les enthousiastes du beau idéal : Heureux le pays qui a vu naître à une distance aussi rapprochée ces deux hommes extraordinaires ! Heureux le monarque dont le règne a été honoré par leurs talents ! Heureux le corps littéraire qui a pu, comme le vôtre, messieurs, îéunir à la fois dans son sein le génie qui invente et le génie qui perfectionne ! »

S'il m'est permis cependant de faire une critique vétilleuse , j'observerai qu'on ne doit pas dire les deux rivaux de la scène française, parce que cette phrase présente un double sens ; on peut très-bien dire les deux rivaux qui se partagent la scène , qui régnent sur la scène , mais non pas les rivaux de la scène.

Je terminerai par la péroraison : elle offre une image imposante et vraiment digne du grand homme dont l'orateur fait l'éloge ; la voici : « Et quel siècle, messieurs , que celui où les talents les plus variés se confondaient dans cette Académie pour la gloire de la France ! Supposez un moment que tous ces grands hommes dont vous

voyez les bustes et dont les ouvrages vivent dans notre souvenir, rentrent dans cette enceinte illustrée par leur génie. Supposez que vous voyez reparaître ce Racine , peintre brillant des passions; ce Balzac, écrivain élégant, l'un des créateurs de la prose française; ce Pélisson , historien fidèle, le protégé deFouquet surintendant , l'ami de Fouquet prisonnier ; ce Boileau , le législateur du Parnasse ; ce La Fontaine, le fabuliste de la nature ; enfin , supposez , messieurs , que vous voyez rentrer ici tous les arts se tenant par la main : il faut aussi vous représenter Corneille ouvrant cette marche triomphale , précédant tous les talents comme il a précédé son siècle, et recevant de l'admiration publique le surnom de Grand , non-seulement , dit l'auteur de Zaïre , pour le distinguer de son frère , mais pour le distinguer du reste des hommes. »

Ce morceau et plusieurs autres prouvent que M. de Chazet n'est point exclusivement condamné à faire de jolies comédies, ou de jolis vaudevilles.

ÉLOGE

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