E M. DE MONTYON
La bonté n'est pas si rare que la malignité voudrait le faire croire ; on a vu , à toutes les époques, des hommes honorer leur nom par des établissements utiles; on a vu des sociétés partager entre tous leurs membres le soin d'adoucir toutes les infortunes ; les uns s'occuper des prisonniers , les autres des mères pauvres et infirmes, ceux-ci des enfants délaissés, ceux-là des vieillards aveugles; on a vu aussi de grands coupables qui, cédant à des remords tardifs, ont essayé en mourant d'expier leur vie par d'abon-
danles largesses ; mais ce qu'on n'avait vu dans aucun temps, ce qu'il était réservé à notre siècle de connaître et d'admirer, c'est un homme qui, possesseur d'une fortune immense, n'en a jamais été que l'administrateur au profit des pauvres ; qui a disséminé ses richesses dans toutes les parties du monde pour atteindre partout le malheur ; qui n'a jamais employé le pouvoir qu'à le faire bénir ; qui a prévu toutes les infortunes , calculé toutes les ressources, fondé des prix pour tous les talents utiles et pour toutes les vertus modestes; qui , mystérieux dans sa bienfaisance, n'a jamais donné d'argent que sous le secret; qui a conspiré soixante ans dans l'ombre pour le bien public, et qui, même à sa dernière heure, en répandant des libéralités sans exemple, aurait voulu rester inconnu s'il avait pu faire son testament sans 6e nommer]... Cet homme extraordinaire , c'est «;n Français; ce Français, c'est M. de Montyon, c'est celui dont je vais écrire l'histoire.
M. de Motttyon , fi& d'un maître des comptes qui jouissait d'une fortune considérable, naquit îe 23 décembre % 7^3 ; il eut de très-grands succès en seconde et en rhétorique , et remporta presque tous les prix. D'un esprit vif et péné-
rant, mais grave et sérieux, il sentit de bonne heure une vocation prononcée pour la carrière des lois, et fut nommé, en 1755, avocat du roi au Châtelet. M. de Malesherbes exerçait douze ans avant lui les mêmes fonctions ; c'était un noviciat judiciaire, et une excellente école pour les jeunes gens destinés aux dignités les plus éminentesde la magistrature. M. deMontyonse montra dès lors ce qu'il fut toute sa vie , laborieux, intègre, désintéressé ; personne ne pouvait trouver de protection près de lui que dans son droit, et toutes les fois qu'il eut à prendre des conclusions dans une affaire , aucune considération ne balança dans son esprit le sentiment de ses devoirs. Une dame d'une beauté remarquable vint un jour le voirpourlui parler d'un procès dont sa destinée dépendait; elle lui exposa ses motifs, et le magistrat ne trouvant pas ses raisons bonnes, les combattit avec calme. La solliciteuse, espérant séduire celui qu'elle ne pouvait convaincre, voulut donner à sa physionomie plus d'expression, et mit plus de feu dans ses regards; ce manège ne réussit pas , et mécontente d'avoir produit si peu d'effet, elle se leva^ et dit avec dépit : « Adieu, monsieur, je vois bien que vous êtes décidé à dire toujours non.)) Son ca-
ractère inflexible le fit surnommer le grenadier" de la Robe.
Bientôt il fut nommé conseiller au grand conseil, et en i y 60 il était déjà maître des requêtes ; il fallait avoir trente-et-un ans pour remplir cette place, il rien avait que vingt-sept : le roi lui accorda des dispenses d'âges, motivées sur ses talents précoces et sur sa haute capacité.
Ses nouvelles fonctions le firent entrer au septième bureau du conseil d'état, pour la législation des colonies françaises. Quelques années après , on le chargea des affaires de la librairie, dont M. de Malesherbes était alors directeur; il se fit remarquer par le zèle le plus éclairé ; tous les hommes de lettres qui s'adressaient à lui étaient enchantés de la politesse de ses manières, de la variété de ses connaissances et de la solidité de son esprit. Voltaire, qui l'avait rencontré à différentes époques dans plusieurs salons de Paris, et qui était alors retiré à Ferney, fut inquiété au commencement de l'année 1767, pour une affaire de contrebande en livres étrangers. C'était surtout Mme Denis que l'on avait voulu compromettre. Ayant appris que M. de Montyon était chargé de rapporter cette affaire au conseil , il lui écrivit une lettre qui n'estjpas
imprimée, et qu'on sera bien aise de lire, puisqu'elle est de Voltaire (i).
• A Ferney , 9 janvier 1767, par Genève.
« Monsieur ,
« C'est une grande consolation que vous soyez le juge de ma nièce, Mme Denis ; car, pour moi, n'ayant rien , on ne peut rien m'ôter : j'ai tout donné. Le château que j'ai bâti lui appartient ; les chevaux, les équipages , tout est à elle. C'est elle que des cerbères de bureau d'entrée persécutent ; nous avons tous deux l'honneur de vous écrire pour vous supplier de nous tirer des griffes des portiers de l'enfer.
« Vous avez, sans doute, entre les mains, monsieur, tous nos mémoires envoyés à M. le vicechancelier , qui sont exactement conformes les uns aux autres, parce que la vérité est toujours semblable à elle-même.
« 11 est absurde de supposer que Mme Denis et moi nous fassions un commerce de livres étrangers : il est très-aisé de savoir de la dame Doiret
(1) Celte lettre a été copiée sur l'original..
de Châlons, à laquelle les marchandises sont adressées par une autre Doiret, toute la vérité de cette affaire, et où est la friponnerie.
« Loin de contrevenir en rien à la police du royaume , j'ai augmenté considérablement la ferme du roi sur la frontière où je suis, en défrichant les terres, et en bâtissant onze maisons, et loin de faire la moindre contrebande, j'ai armé trois fois mes vassaux et mes gens contre les fraudeurs. Je ne suis occupé qu'à servir le roi, et j'ai trouvé dans les belles-lettes mon seul délassement r à l'âge de soixante-treize années.
«Nous avons encore beaucoup plus de confiance en vos bontés, monsieur, que nous n'ar vons de chagrin de cette aventure inattendue. M. d'Argental peut vous certifier sur son honneur que nous n'avons aucun tort , Mme Denis ni moi, et mon neveu , l'abbé Mignot, en est parfaitement instruit,
« Nous espérons recouvrer incessamment des pièces qui prouveront bien que nous n'avons jamais eu la moindre connaissance du commerce de la fçmme Doiret, ni de sa personne : nous vous demandons en grâce d'attendre, pour rapporter l'affaire , que les pièces vous soient parvenues. Mme Denis est trop malade pour avoir
FUoiineur de vous, écrire , et mei , qui l'ai été beaucoup plus qu'elle , j'espère que vous pardonnerez à un vieillard presque aveugle, si j'emploie une main étrangère pour vous présenter le respect avec lequel j'ai F honneur d'être ,
«Monsieur, «Votre très-humble et: très-obéissant serviteur,
«Voltaire,, « Gentilhomme ordinaire du roi.
« Je me joins à mon oncle avec les mêmes sentiments ,
« Monsieur,
(( Votre très-humble et très-obéissante servante,
« Denis. »
Au moment où M. de Montyon allait exposer au conseil son opinion sur cette affaire, il fut appelé à l'intendance d'Auvergne, et ses lettres de nomination portaient qu'il était invité à s'y rendre sans délai , v u F état critique ou se trouvait cette province. Jusque-la, il s'étaitlivré paisiblement et sans témoins à ces deux passions de sa vie, la bienfaisance et l'amour de l'humanité; quoiqu'il fut loin alors d'avoir la fortune qu'il a possédée plus tard, il prenait régulièrement sur
ses revenus 20,000 francs pour les pauvres ; mais ces dépenses, il les faisait comme il aimait à les faire, sans que personne en fût instruit; les sommes étaient inscrites dans ses livres, sans désignation , seulement il mettait en marge un signe que l'on a su depuis être celui qui indiquait ses belles actions. Dans le nouveau poste où la confiance de son souverain vient de l'appeler , il ne pourra plus, et c'est là son seul regret , cacher tout le bien qu'il aura le bonheur de faire. Placé sur un plus grand théâtre, premier magistrat d'une province, objet de. l'attention générale, il avait été devancé par sa renommée , et aussitôt qu'on fut instruit de son départ, une députation (1) choisie par l'assemblée des échevins et des notables d'Aurillac fut envoyée à Clermont pour le complimenter sur son arrivée dans la province ; la délibération porte « qu'on trouverait sans doute des raisons pour « motiver la députation dans la naissance, le « rang et la place de M. de Montyon , mais qu'il « en était de bien plus douces et de plus inté-
(1) Parmi les députés , on remarquait M. deLolier, pré-» sident et premier échevin , et M. Sarret , chevalier de Fabrègues.
« ressantes pour le haut pays d'Auvergne, et note tamment pour cette ville, c'étaient les vertus « et les qualités personnelles de M. de Montyon, « dont on avait ressenti les effets dès les pre- « miers jours de sa nomination à l'intendance « d'Auvergne, etc.; que le devoir et la reconnais- « sance se réunissaient en cette occasion pour « lui témoigner un respect et un attachement « tout particulier, etc., etc. »
En effet , dès le premier moment où il fut nommé, et long-temps avant de pouvoir se rendre à son poste, M. de Montyon avait envoyé à son ami M. Turgot, intendant de la province limitrophe (le Limousin), des sommes considérables qu'il l'avait prié de faire distribuer aux pauvres par des personnes qu'il jugerait les plus dignes de sa confiance. Ces bienfaits n'étaient qu'un prélude.
A peine installé dans sa résidence, il commença à s'intéresser très-activement au bienêtre de cette partie de sa généralité, qui se composait du pays des montagnes.
Il sut donner à l'espritpublic une vive impulsion , en le dirigeant vers les objets d'une utilité générale, et c'est par ses conseils, joints à ses exemples , que les habitants commencèrent à se
livrer aux plans d'amélioration et aux vues économiques. Une justice admirable le guidait dans la répartition des fonds de dégrèvements et de secours qui étaient à sa disposition; enfin, > son intendance en Auvergne fut un enchaînement de soins paternels et de combinaisons savantes.
Les mauvaises récoltes et le manque, de communications avaient causé une grande disette; le prix du blé seigle, nourriture ordinaire de l'immense majorité des habitants, s'était élevé à un taux sans exemple. Cet habile administrateur se livra alors aux méditations les plus actives pour arriver aux moyens d'amener une baisse, et quand il crut les avoir trouvés, se défiant encore de lui-même , il voulut connaître ceux qu'avait employés M. Turgot, pour lequel il faisait profession d'une haute estime; il partit donc pour Limoges , et l'entrevue de ces deux grands hommes de bien mérite d'être rapportée.
« Je viens savoir, lui dit M. de Montyon, quel « remède votre cœur vous a inspiré contre le « fléau qui désole nos provinces. — Convaincu, « lui répondit M. Turgot, que le premier mo- « bile des hommes est l'intérêt, j'ai promis tant te par sac de farine à ceux que j'ai chargés d'apte provisionner le Limousin. — Ne craignez- vous
43- « pas, répliqua l'intendant d'Auvergne, que si (( quelqu'un leur en donne davantage , l'appât « du gain ne. les. décide à vous frustrer de votre « espoir? Permettez que je vous rende compte « d'une autre idée dont j'espère de bons résul- « tats. La famine qui nous afflige et qui se pro--* a longe est évidemment l'ouvrage des accapaa reurs : j'ai remis des sommes importantes à « des personnes sûres que j'ai chargées de faire a des achats considérables ; elles seront de re- « tour incessamment, j'aurai à l'avance l'avis se- « cret de leur arrivée : je ferai savoir alors sans « affectation aux accapareurs , qui me sont par- « faitement connus, que bientôt la province <c regorgera de blé , et qu'il y aura dans les prix a une baisse énorme et subite. Effrayés de cette « perspective qui les menacera dans leur for* « tune , ifs se hâteront de vendre , et c'est à ce « moment même que l'abondance renaîtra vé- « ritablement. — Ah! mon ami, que je vous, em~ « brasse, s'écria M. Tupgot; vous êtes unmagi- «- cien , et je me servirai de votre baguette. » Eh effet il employa le même moyen, et deux provinces furent sauvées par la prévoyance ingénieuse d'un seul homme.
Tout le temps que dura la disette, les pauvres
de la ville ayant été hors d'état de gagner leur vie , M. de Montyon les occupa à unir et aplanir à Aurillacla promenade du Gravier; à creuser, le long de la rivière , les fondements d'un quai pour contenir les eaux qui rendaient cette promenade impraticable; enfin à porteries matériaux nécessaires pour cette construction , ordonnée par différentes délibérations qui n'avaient pu être exécutés jusqu'alors; les mêmes travaux se poursuivaient à Mauriac de la même manière pour la promenade de la Placette.
Le plus grand ordre régnait dans toute l'Auvergne, et M. de Montyon, après avoir assuré le sort des indigents des villes, voulut encore étendre sa bonté sur la classe si intéressante des cultivateurs : une lettre , aussi remarquable par la noblesse touchante de ses dispositions charitables , que par la justesse parfaite de ses prévisions administratives, fut adressée par lui à M. de Vixouse, son subdélégué (i).
« Je ne veux omettre, monsieur, aucun moyen de secourir les pauvres qu'ont accablés les mal-
( i ) C'est grâce à l'obligeance empressée de M . le vicomte de Panât , préfet démissionnaire du Cantal , que j'ai obtenu cette lettre , extraite des registres de la mairie d'Aurillac.
heurs de Tannée; je sais qu'il est plusieurs cultivateurs dont la semence a péri, et qui ne sont point en état de ressemer; je m'occupe des moyens de les secourir.
« Si les principaux habitants de la ville d'Aurillac veulent faire une somme de 2,000 livres, pour être employée aux achats de grains, et pour être donnée aux pauvres cultivateurs qui les rendront après la moisson , je destinerai le double à cette même œuvre charitable. L'argent qui rentrera après la moisson sera d'abord destiné à rembourser le prêt des particuliers , et ensuite à rembourser le roi ; et les fonds provenant de ce dernier remboursement seront encore employés à des travaux pour la ville , comme il a été fait jusqu'à présent.
« J'exige seulement : i° que les personnes charitables qui fourniront cette somme de 2, 000 francs se chargent des soins du prêt et de redemander les grains ; 20 que l'état de ceux auxquels on prêtera des grains pour ressemer soit bien exactement formé , et que le choix en soit fait par vous , M. le lieutenant honoraire et les officiers municipaux; 3° qu'il n'y ait dans le nombre des cultivateurs auxquels on prêtera des grains aucun métayer, parce que c'est l'affaire
îles propriétaires de leur en prêter; 4* qu'il n'y ait point de prêt de grain fait a un seul homme pour une somme plus forte que i oo fri
« Si ce parti convient, vous n'avez qu'à charger les personnes charitables qui contribueront à cette bonne œuvre , de l'exécution.
a Je joins ici, en conséquence, une ordonnance de 4?©oo fr. , que vous me renverrez si ce parti n'est point accepté.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très, humble et très-obéissant serviteur.
« Signé : DE Montyon.
« Paris, ce 3t mai 1770.
(( P. S. Pour donner l'exemple de la bonne œuvre que je propose , j'y contribuerai pour un dixième ^ et je joins ici un mandat sur mes appointements , que le commis à la recette acquittera , et que M» le receveur des tailles prendra pour comptant. *>
Lors du mariage du dauphin (Louis XVI), la ville ordonna une distribution gratuite de subsistances pour le peuple : M. de Montyon fit valoir auprès de lui cette manière de fêter cette solennité, et ce fut pour le jeune prince l'hommage le plus doux à son cœur. M. le duc de La
Vauguyon le témoigna , en son nom , clans une lettre dont M. de Montyon envoya aux échevins d'Aurillac une copie , comme un monument honorable pour eux.
A cette époque la révolution des parlements vint à éclater; on proposa à M. de Montyon une place de président : il n'aurait tenu qu'à lui de réunir dans la même province les deux premières dignités de la magistrature judiciaire et de la magistrature administrative ; mais c'eût été donner une approbation publique aux mesures prises par le chancelier Maupeou , et s'il ne voulait pas le fronder ouvertement par respect pour l'autorité royale , il était bien plus éloigné encore de se déclarer son apologiste ; il se décida donc à partir pour Paris. L'abbé Terray employa tous les moyens imaginables pour triompher de sa résistance , mais il ne put y parvenir ; pendant tout le temps que durèrent les négociations, il ne continua pas moins à s'occuper de son intendance , et à stimuler le zèle de ses préposés pour l'achèvement des travaux commencés sous ses auspices. Malheureusement le bruit s'était répandu que l'Auvergne allait perdre un si excellent administrateur; une sorte de malaise et de découragement paralysait les principaux fonc*
tionnaires; la lettre suivante , pleine de naturel et de naïveté , donnera l'idée de la tristesse générale.
« Monseigneur ,
« Il n'est pas surprenant que les travaux de Mauriac , de même que les autres, n'aillent point aussi bien que vous le voudriez et que je le désirerais ; la crainte de vous perdre produit un tel découragement sur les esprits, que les supérieurs de ces travaux n'ont plus la force de commander, que les pauvres en gémissent d'avance , et que toutes les villes où ils sont établis sont dans la plus grande consternation. Quelquefois on se rassure : des nouvelles apprennent qu'il n'y a rien de décidé sur cet objet; alors, on fait autant d'ouvrage le lendemain que l'on en a quelquefois fait dans une semaine.
« M. de Besigny vient voir de temps en temps nos travaux , et il dit , comme M. de Saint-Vincent, que vous êtes le seul peut-être qui ayez eu le secret de faire vivre les pauvres en remplissant deux objets à la fois. Enfin , tous ces éloges , monseigneur, produisent sur les esprits la joie et la crainte , le bonheur de vous avoir et le
malheur peut-être de ne vous avoir plus.
« Je suis , avec un profond respect ,
« Monseigneur,
« Votre très-humble, etc.,
« Godard , Vun des notables, »
Une lettre de tous les notables d'Auvergne , réunis en assemblée générale , écrite dans le même sens que la précédente , fut envoyée à M. de Montyon ; on distinguait parmi les signatures celle de M. le lieutenant-général de Vaissière, de M. de Rochebrune et de tous les échevins de Saint-Flour.
Le désir de plaire à M. de Montyon avait redoublé l'activité de ceux qui dirigeaient les travaux; les promenades étaient presque terminées, et les deux villes demandèrent spontanément à leur intendant la permission de leur donner son nom.
Sa réponse modeste, naturelle et simple, porte son cachet.
«Le projet que deux villes ont formé, par reconnaissance pour moi , d'appeler de mon nom
<c Monsieur,
les promenades auxquelles on travaille , est un rêve de sentiment dont je suis très-flatté, et je vous prie de vous charger , auprès de vos compatriotes, de mes remercîments que j'ai empressement de leur renouveler de vive voix.
«Au reste, il ne s'agit pas actuellement de nommer les promenades, mais de les finir; que cet ouvrage soit utile, que les pauvres soient nourris , que vos deux villes s'embellissent et soient heureuses, que vous ayez tous pour moi quelque amitié, je suis très-satisfait.
u J'ai l'honneur d'être, etc.
« Signé: De Montyon. »
L'abbé Terray se trouvait dans un grand embarras : il avait des motifs secrets pour que l'intendance d'Auvergne fût confiée à un homme parfaitement d'accord avec lui sur le nouveau système parlementaire; d'un autre côté, il ne pouvait ravir à M. de Montyon une place qu'il remplissait depuis deux ans aux acclamations de toute la province. Il chercha donc à lui persuader que cette intendance était au-dessous d'un mérite comme le sien , et qu'il devait en avoir
— or — une de première classe. Il obtint du roi le bon ivant :
« ï juillet 1770.
« Les travaux et les services de M. de Montyon l'autorisent à faire la demande de changer à la première occasion son intendance contre une autre, dont l'agrément ne puisse être considéré que comme une marque de satisfaction du roi. Celles d'Amiens, Bordeaux, Châlons, Dijon, Lyon, Montpellier, Orléans, Paris, Rouen, Soissons , Aix et Tours, rempliraient cet objet ; je supplie sa majesté de vouloir bien lui assurer la première qui deviendra vacante.
(( De la main du roi ,
^« Bon.
Dès que l'on apprit en Auvergne la perte que l'on allait faire , la consternation (le mot n'est pas exagéré) s'empara de tous les esprits; l'expression des regrets parvint sous toutes les formes à celui qui aurait eu lui-même besoin d'être consolé ; la douleur de la province fut consignée
(( Poui* ampliation ,
(( Terray. »
sur tous les registres comme elle éclatai t sur tous les visages ; des élégies , des épîtres , des lettres de condoléance , des poèmes lui furent adressés de toutes les contrées ou il avait répandu le bonheur et l'abondance. Sa réponse à ces témoignages touchants de la tristesse publique fut un nouvel envoi de secours pour les pauvres : ses adieux furent encore des bienfaits.
Les deux principales villes voulurent perpétuer le souvenir de son administration et de leur reconnaissance. Les échevins de Mauriac écrivirent en ces termes à leur compatriote Marmoritel.
« Monsieur ,
« Les bontés de M. de Montyon , intendant d'Auvergne, qui ont produit de si heureux effets dans ces temps désastreux , nous engagent à en conserver la mémoire sur le marbre. Ce n'est qu'à vous, monsieur, que nous osons nous adresser, nous fondant sur la qualité de compatriote , et sur la connaissance que nous avons de vos rares talents. Il n'appartient qu'à un génie tel que le vôtre, monsieur, dépeindre un grand homme. M. de Montyon a trouvé le secret
d'embellir notre ville dans le temps de la misère la plus affreuse qui ait jamais existé, et d'arracher, par ses travaux, d'entre les bras de la faim, une foule de malheureux. Daignez, monsieur, perpétuer notre reconnaissance par quelqu'un de ces traits que vous savez rendre à jamais durables ; votre nom , ainsi que celui de Montyon, transmis à la postérité , fera que nos derniers neveux porteront envie au siècle qui a eu le bonheur de vous posséder. M. de Tournemine , son subdélégué, qui s'est donné beaucoup de soins, mérite aussi que nous lui en marquions notre sensibilité. Veuillez , monsieur, exaucer notre demande, et nous procurer l'occasion de vous en témoigner notre reconnaissance.
« Nous avons l'honneur d'être, etc.
« Signés: Bertin et Delaloz, échevins.
« Mauriac , ce 14 mai 177 1. »
Marmontel ne fit pas attendre sa réponse ; c'est celle d'un homme de talent et d'un homme de bien.
« Messieurs,
« L'empressement avec lequel je réponds à la
confiance dont la ville de Mauriac daigne m'honorer, lui prouvera combien j'y suis sensible. Témoignez-lui , je vous prie , le plaisir que j'ai de pouvoir une fois prouver ma reconnaissance à la ville qui a été le berceau de mes faibles talents ; je n'oublierai jamais que j'ai puisé dans son sein le goût de l'étude et l'amour des lettres.
« Une circonstance non moins intéressante pour moi, c'est mon attachement pour l'homme vertueux auquel votre hommage s'adresse. Personne ne connaît mieux que moi cette âme sensible et bienfaisante, son intégrité, sa candeur. Un homme d'état sans ambition, aussi dévoué à son roi qu'à son pays, tout occupé du soulagement des peuples dont il est le père, et qui porte à la cour et dans les conseils le courage de la vérité, est un trésor que j'envierais à l'Auvergne, ma seconde patrie, si le Limousin n'avait pas le bonheur d'en posséder un pareil (i). J'aurais voulu peindre M. de Montyon tel que je le connais ; mais les bornes d'une inscription ne me
(i) Cet éloge s'adressait à M. Turgot , alors intendant du Limousin.
l'ont pas permis. Heureusement le fait dépose en sa faveur, et il suffit à son éloge.
<( Je suis avec respect, etc.
(( Signé: Marmontel.
« Paris, ce 3i mai 1771. » A