‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraitsChapitre 5 sur 34 · INSCRIPTION · texte numérisé non relu

INSCRIPTION

Aux rigueurs de l'hiver opposant sa bonté' ,

Un aini de l'humanité A ces heureux travaux occupa l'indigence. Montyon , ton active et sage intelligence Éclairait Tournemine ; il t'a bien imité î Qu'à jamais cette pierre , inviolable et sainte ,

Fasse lire aux siècles futurs Que , sans toi , tout un peuple eût péri dans les murs Dont il a décoré l'enceinte.

C'est à Thomas que la ville d'Aurillac eut recours pour le même objet , et son inscription n'est ni moins touchante ni moins poétique que celle de son illustre ami :

Nourrir un peuple entier , de famine expirant , Par les mains de ce peuple embellir une ville ,

Rendre le malheur même utile ; Enfin , par ses vertus faire adorer son rang :

Montyon , ce fut ton ouvrage.

Puisse ce monument , à jamais respecté,

Transmettre à la postérité Nos maux et tes bienfaits , ta gloire et notre hommage.

De l'intendance d'Auvergne il passa à celle de Provence, et il resta dans ce pays, trop peu pour exécuter les améliorations qu'il projetait, assez pour mériter les remercîments et les regrets de la classe la plus pauvre des villes et des campagnes.

Cette intendance lui fournit de nouvelles occasions de déployer toutes ses ressources administratives. La cherté des subsistances ayant décidé le ministre à suspendre la liberté du commerce des grains, cette mesure allait ruiner le port de Marseille ; l'intendant différa , sur sa responsabilité, l'exécution de cet ordre, et son heureuse désobéissance eut les effets les plus salutaires.

Les chaleurs accablantes du Midi avaient altéré sa santé , et lui avaient causé une maladie inflammatoire ; on lui donna l'intendance de La Rochelle. Ses amis réclamèrent l'exécution des promesses du roi , et représentèrent que la transition trop brusque de la température méridionale à un climat humide et froid pourrait

— i>7 — mettre sa vie en danger. Le premier ministre lui écrivit « que si le roi l'avait nommé à La « Rochelle , c'est qu'il avait voulu qu'en atten- « dant l'événement d'une meilleure vacance, ses « talents ne restassent pas sans objet ; qu'au reste « S. M. trouvait bon que , jusqu'à l'exécution « de ses promesses , il ne résidât à La Rochelle « qu'autant que sa santé le lui permettrait. » Le ministre ajoutait « que le roi lui accordait une « augmentation de pension de 4?°00 francs, « pour lui prouver sa satisfaction des services « qu'il avait rendus dans les provinces dont il « avait été intendant. »

Au mois de mai 1774* Louis XV mourut, et M. de Montyon crut qu'il était de son devoir, dans les premiers moments d'un nouveau règne, de ne pas abandonner son intendance aux soins d'un subdélégué. Il se rendit à la Rochelle, et fit en moins de quinze mois ce que bien d'autres n'auraient pas fait en dix ans. 11 diminua les charges dont la ville était écrasée, rétablit dans ses finances l'ordre le plus parfait, et reçut plusieurs lettres de félicitation des ministres de Louis XVI.

C'est à cette époque qu'il éprouva le plus grand chagrin qu'il ait eu de sa vie. Une des

intendances qu'il désirait vivement, dans l'espoir d'y faire encore plus de bien, vint à vaquer; il n'en fut pas instruit : le roi, auquel on avait laissé ignorer les promesses de son aïeul, en disposa pour un autre. Plus on a l'âme élevée, plus unoubli semble pénible. M. de Montyon fut blessé jusqu'au fond du cœur , et huit jours après il fit parvenir au roi par M. de Malesherbes le mémoire suivant:

ce Sire ,

« Il n'est pas surprenant que dans un grand état comme celui de votre Majesté, quelques actions louables restent inconnues ou sans récompense; mais si tel était l'ordre des choses que le zèle et les services fussent traités comme des fautes , et ne fussent payés que par des disgrâces , le malheur d'un particulier deviendrait la cause publique ; il deviendrait celle même du souverain, puisque ces exemples énerveraient un des grands moyens qu'il ait en ses mains pour assurer le bien de son service.

« Tels sont les motifs qui me déterminent à mettre ma situation sous les yeux de votre Majesté, et à user du droit qui appartient à chacun

59 de vos sujets, et plus particulièrement aux commissaires que votre Majesté envoie dans les provinces.

« Depuis que j'ai l'honneur d'être revêtu de ce titre, j'ai été dépouillé trois fois de mon état , sort inouï jusqu'à moi. Il faut que je sois ou le plus méchant des hommes, ou l'un des plus malheureux. Il m'est important que ma conduite soit connue et qu'elle soit mise en parallèle avec le sort que j'éprouve ; car sous un gouvernement aussi respecté que celui de votre Majesté , un traitement rigoureux peut être considéré comme un acte de justice.

« Pendant que j'étais intendant en Auvergne , cette province , celle du royaume qui supporte la taille la plus forte proportionnellement à son revenu > vit se joindre à ce malheur celui d'une disette telle que, dans ces derniers temps, aucun autre pays en France ne l'a connue ; le blé a été porté à 72 francs le septier de Paris , et plusieurs habitants ont été réduits à manger de l'herbe.

« Les crises de l'humanité sont toujours des moments fâcheux et dangereux pour l'administration; j'ai été assez heureux pour que toutes les mesures que j'ai prises dans l'intérêt de la

province aient réussi. Le ministère a été satisfait de ma conduite, et les cantons affligés de ce fléau m'ont marqué leur reconnaissance (même depuis que j'ai quitté ce département) par des preuves publiques, qui font plus d'honneur à leurs sentiments qu'à mes soins qui n'étaient qu'une dette.

« Les peines que me causaient ces circonstances cruelles altérèrent ma santé ; une fièvre accompagnée d'accidents graves me menaçait d'une mort prochaine, et cependant n'interrompait point mon travail ; dans un redoublement de quatorze heures où l'on parlait de m' administrer, j'en ai passé sept à travailler : c'est ce jour ou le lendemain qu'on a pris pour m'ôter mon intendance.

« Une lettre ministérielle m'apprit que les circonstances avaient exigé que je fusse privé de ma place pour qu'un autre en fût gratifié ; le ministre , en accordant des éloges à ma conduite , ajoutait que le roi avait pensé que je me prêterais à cet arrangement , d'autant que S. M., dès l'année précédente, m'avait assuré la première intendance considérable qui viendrait à vaquer.

«Dans le mois de septembre 1771, je fus

nommé à celle de Provence, et j'eus ordre de m'y rendre.

« Le port de commerce le plus considérable que votre Majesté ait sur la Méditerranée était en ce moment dans la détresse; un impôt dont le produit était destiné au curage avait été supprimé , les ministres des finances et de la marine se renvoyaient la charge de fournir les fonds; cependant le port s'encombrait, et un navire y échoua. Le commerce était désolé, mais il n'était pas en mon pouvoir de remédier au mal. Ce que je ne pouvais pas comme administrateur, je l'ai fait comme particulier ; j'ai donné des ordres pour le curage du port dans la forme ordinaire , et j'ai payé de mon argent : depuis, cette dépense m'a été remboursée par les ordres du ministère.

u Les craintes sur la subsistance des peuples étaient encore très-vives ; elles portèrent le contrôleur-général à donner, au nom du roi, un ordre qu'il écrivit de sa main pour en rendre l'exécution plus assurée, et dont l'objet était de suspendre la liberté du commerce de Marseille : cette ville, effrayée de ces défenses, eut recours à moi, et ses administrateurs me demandèrent de les tirer de la situation pénible dans laquelle

ils se trouvaient, se voyant obligés de compromettre l'existence de la province et d'une partie du royaume , ou de répondre des événements, et d'encourir l'animad version du roi.

« Je leur répondis , et ma lettre est déposée dans leurs archives , que je sentais combien leur situation était difficile ; mais que, commissaire du roi, je n'avais et ne pouvais avoir de volontés que les siennes , qui venaient de leur être manifestées directement par son ministre; que je ne me dissimulais pourtant pas que cette réponse qui me tirait d'embarras les y laissait, et qu'elle ne répondait ni à mon amitié pour eux , ni à mon zèle pour la province ; que je sentais qu'il était des circonstances graves où il fallait s'exposer, et qu'ils allaient me connaître ; qu'ils pouvaient laisser subsister dans leur port la liberté pour l'entrée et la sortie des grains comme avant les ordres de la cour ; que je prenais l'événement sur moi ; que , pour leur décharge , ils étaient libres de déposer ma lettre dans leurs archives , et d'en envoyer copie au ministre.

« En même temps je pris différentes mesures pour prévenir et les malheurs et les inquiétudes ; j'envoyai à M. le contrôleur-généra copie de ma

lettre, et, après lui avoir rappelé les obstacles que j'avais rencontrés, je terminais ainsi : « Ma « conduite doit vous prouver que nulle consi- « dération ne peut me rendre timide lorsqu'il u s'agit du bien du service. » Je fus plus d'un mois sans avoir de réponse ; cependant mes spéculations réussirent : il entra à Marseille huit ou dix fois plus de grains qu'il n'en sortit , et je reçus- une longue lettre de la main du ministre , approbative du parti que j'avais pris.

« Six semaines après, une autre lettre du même ministre m'apprit que le roi m'ôtait ma place , et m'envoyait à La Rochelle.

« Né sans ambition, ennuyé et fatigué des contradictions et des revers , je pris le parti de renoncer à tout état ; je le déclarai au ministre, qui refusa d'en rendre compte à S. M. , et l'intendance de La Rochelle resta vacante ; enfin , les sollicitations et l'opinion de mes amis l'em portèrent sur mes sentiments, je pris cette intendance. Mon traitement me fut conservé ; il fut déclaré que je n'étais à La Rochelle que jusqu'à ce qu'il vaquât une des places qui m'étaient assurées , et jusqu'à ce moment je fus dispensé, de m'y rendre. Ces arrangements sont consignés dans une lettre ministérielle écrite d'après l'ordre du roi.

« Cependant j'ai cru que ma présence pourrait être utile à La Rochelle : je n'ai consulté que l'intérêt de l'état; le ministre de votre Majesté m'a écrit à cette occasion qu'il lui en rendrait compte , et m'a répondu de la satisfaction qu'elle aurait de cette marque de zèle.

« La fièvre et le renouvellementd'anciens accidents de poitrine ont pensé me rendre mon dévoûment funeste ; j'ai du moins la consolation que mon travail n'a pas été infructueux. Je suis en état de prouver que toutes les parties d'administration de ce département sont sur un meilleur pied qu'elles n'étaient lorsque je l'ai pris. J'ai fait plusieurs opérations dont il est résulté pour votre Majesté, ou pour la province , des avantages de 3o, 4° * ou 5° pour 100; le bénéfice que la ville de La Rochelle a retiré du changement de son bail des octrois est estimé monter à 399,000 fr.

« Tandis que je me livrais ainsi tout entier à l'accomplissement de mes devoirs,votre Majesté, que Ton n'a pas instruite , j'en suis convaincu , des paroles sacrées et réitérées que j'ai reçues, a disposé de la place qui m'était assurée de la manière la plus anthentique.

« Je ne crois devoir ajouter à cet exposé au-

cuiie réflexion, aucune demande, aucune plainte. Du reste, si, dans les trois départements où j'ai servi, il est une seule personne qui puisse articuler la moindre injustice qui procède de moi ; si , dans ce mémoire , il est un seul fait qui soit contraire à la vérité, je consens à perdre la vie , mes biens et l'honneur.

« Signé: A. de Montyon. »

Louis XVI 5 après avoir lu ce mémoire , ne fit pas attendre au signataire la justice qui lui était due; il donna ordre qu'on lui écrivît une lettre remplie des témoignages les plus flatteurs de sa satisfaction, et le nomma conseiller d'élat. Un prince que le roi et la France aimaient et respectaient comme le modèle de toutes les vertus, M? le duc de Penthièvre , aïeul de Mgr le duc d'Orléans, avait parlé à Louis XVI avec la plus grande chaleur de tous les services rendus par M. de Montyon , pour lequel il avait conçu une rare estime, et qui à son tour le connaissait bien , car on a trouvé dans ses papiers ce portrait d'une touche délicate et de la plus parfaite ressemblance.

« La physionomie de M. le duc de Penthièvre

annonce de l'esprit, de la douceur, et même un peu de coquetterie ; on dirait qu'il vous oblige en vous regardant, et lorsqu'il vous a parlé, vous vous sentez attiré à l'aimer autant qu'à le respecter (i).

« Voilà ce que j'ai éprouvé au premier aspect; mais lorsque ses bontés m'ont donné des rapports plus particuliers avec lui , j'ai trouvé que son âme était au-dessus de tout le reste , qu'il était mille fois supérieur à tout ce que sa figure annonçait, a tout ce que ses manières laissaient entrevoir. Cette âme est d'une trempe si peu commune que je ne trouverai point l'expression qu'il faudrait pour ce que je vois, et encore plus pour ce que je sens ; toutes les vertus y sont dans un équilibre parfait , parce que la sagesse les contient toutes dans les bornes qu'elles ne peuvent franchir sans devenir vice ou défaut. Généreux sans prodigalité , pieux sans minutie , tendre sans faiblesse , modeste avec dignité , chez lui, actions , paroles , maintien , regards , tout est à

(i) C'csl sur M. le duc de Penthièvre que Desprès a fait ces deux, jolis vers :

La Providence un jour calomniée Donna Penthièvre au monde et fut justice.

sa place; il semble que rien ne 'pourrait être autrement.

« Ce prince m'a paru un être si différent des autres hommes, que, pendant deux années, j'ai plus d'une fois , je l'avoue , épié ses défauts pour essayer de consoler mon amour-propre. Recherche vaine! mes observations m'ont servi qu'âme faire mieux sentir sa supériorité, et je me suis dit que je ne devais point aspirer à une perfection fondée par la nature dans un de ses plus heureux moments. »

M. de Montyon partageait 'tous ses instants entre les travaux que réclamait l'accomplissement de ses devoirs , et ceux auxquels il se livrait pour satisfaire ses goûts. Jamais homme ne connut mieux le prix du temps ; il n'aimait pas à le perdre en discussions vaines , et quand il questionnait ses secrétaires ou les personnes qui venaient le solliciter, il exigeait des explications courtes et claires ; lorsque l'un d'eux s'embarrassait dans sa réponse , il lui disait avec une sorte d'impatience. — « Allons! expliquez-vous « donc ; il me semble qu'il est bien aisé de dire^ « oui , non , ou je ne sais pas. »

En 1778, il fit un ouvrage intitulé : Recher* ches et considérations sur la population de la

France ) et, pour connaître plus sûrement l'opinion générale , il le publia sous le nom de M. M***, son secrétaire. Ce livre eut un tel succès que Ton crut devoir récompenser celui qu'on en supposait l'auteur en le nommant chef d'une grande administration; il ne profita pas long-temps de la méprise ; il lit de telles bévues dans ses nouvelles fonctions, qu'on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait bien pu copier l'ouvrage sur la population, mais qu'il ne l'avait certainement pas écrit : la place fut donnée à un autre.

En 1812, M. le comte Daru a reproché aux commissaires du sénat , chargés des dénombrements, de ne s'être pas conformés aux principes établis dans le livre de M. M***. Cet ouvrage a été traduit en plusieurs langues.

Dans le cours de la même année (1778), M. de Montyon concourut pour le prix de l'Académie française, dont le sujet était l'éloge du chancelier de l'Hospital. Il eut l'accessit : le prix fut donné à un abbé qui peignait le chancelier comme un athée. L'archevêque de Paris se crut obligé d'interdire les docteurs de théologie qui avaient approuvé le discours. Mme du Deffant a fait dans ses lettres l'éloge de l'accessit,

et lui a donné le prix que l'Académie lut a refusé.

En 1780 j S. A. R. W le comte d'Artois , aujourd'hui Charles X, heureux de pouvoir dédommager M. de Montyon des injustices qu'il avait éprouvées sous le règne précédent, le nomma, de l'agrément du roi, chancelier, chef de son conseil. Cette charge lui fut accordée avec dispense d'en fournir la finance , comme c'était alors l'usage ; mais le nouveau titulaire répondit à une pareille faveur par une grande preuve de désintéressement ; il renonça aux appointements de sa place , et, pendant les neuf années qu'il l'occupa, il ne toucha jamais que les frais de bureau. Aussitôt après sa nomination il voulut s'attacher comme secrétaire M. Desain, depuis maire du 7e arrondissement de Paris (1), et qui travaillait alors chez un notaire. M. de Montyon avait remarqué en lui des qualités qu'il appréciait. Ce jeune homme fut , comme on le pense, très-flatté d'une pareille proposition ; mais il désira consulter son père , qui occupait à Reims une des premières places de la magistrature. Celui-ci lui répondit que le choix de M. le chaiv.

(i) Mort en i832.

celier était sans doute très-honorable, mais qu'il voulait que son fils tînt à une administration , et non à un particulier quelque puissant qu'il fût. Le jeune Desain, un peu contrarié, fit part à M. de Montyon des intentions de son père. — « Je ne l'en estime que davantage , répondit le chancelier; il a raison, il pense avec solidité : restez où vous êtes , et je tâcherai de faire naître une occasion de vous être utile. » Deux ans après , la place de secrétaire du conseil vint à vaquer; il la fit obtenir à M. Desain, qui l'a occupée jusqu'à la révolution, et qui a reçu constamment de M. de Montyon, même depuis sa rentrée en France , des preuves réitérées d'estime et d'intérêt. Les personnes qui existent encore, et qui ont siégé dans le conseil près du chancelier , ne peuvent assez dire avec quelle sagacité il approfondissait les questions , et avec quel art il les résumait. Son avis était presque toujours le meilleur; mais quand on lui démontrait qu'il s'était trompé, il en convenait avec la bonne foi d'un homme supérieur, et il adoptait sans peine une autre opinion. Il prouva, dans une occasion importante, quel prix il attachait au secret des dé-* libérations , et à la solidarité des mesures arrêtées en commun. Un jurisconsulte ayant cru

remarquer qu'un des actes consenti par le conseil renfermait une cause de nullité, M. de Montyon opina pour que l'acte fut maintenu; son avis ne prévalut pas. La personne dont cette décision blessait les intérêts vint le trouver, et ne put se contenir dans les bornes de la modération. Le chancelier l'entendit avec le plus grand calme ; il aurait pu d'un mot changer son mécontentement en reconnaissance , s'il avait voulu lui apprendre les efforts qu'il avait faits pour gagner sa cause, mais il aurait rougi de se séparer de la majorité ; il se regardait comme solidaire de toutes les résolutions prises , et il aima mieux s'exposer aux reproches véhéments d'un homme irrité , que de révéler un secret dont il était dépositaire , ou d'attaquer une décision du conseil.

En 1787, il devait être nommé garde-dessceaux ; on lui fit , à cet égard , des ouvertures de la part du roi; il répondit avec modestie : « Dites à S. M. que je suis confus de ses bontés. « Si je fais un peu de bien dans la place que <c j'occupe, c'est que je ne suis pas en évidence ; « en acceptant celle qu'on me propose, je serais « exposé à toutes les intrigues, à toutes les ca- « baies de l'envie ; je n'aurais peut-être ni le

« talent ni la force nécessaires pour y résister: « dans le doute , je dois m'abstenir. »

Dès 1788, il avait eu le pressentiment de nos troubles civils ; on lui adressa même des menaces personnelles ; il avait prévu qu'il serait forcé de quitter la France : cette prévision lui donna le temps de mettre en sûreté une partie de la fortune qu'il avait déjà si utilement employée , et qu'il devait augmenter encore par les calculs de la sagesse et par les chances du bonheur.

Avant de suivre M. de Montyon dans les pays qu'il va parcourir , qu'il me soit permis , en jetant un regard en arrière , d'arrêter la pensée de mes lecteurs sur les belles fondations qu'il avait faites, sur les prix d'utilité publique qu'il avait institués, toujours en gardant l'anonyme , auquel il tenait comme la pudeur à son voile.

i° En 1780, il fonda un prix annuel pour des expériences utiles aux arts , sous la direction de l'Académie des sciences, et il y consacra une rente perpétuelle sur le clergé , au capital de douze mille fr. , ci *. . 12,000» f.

20 En 1782, un prix annuel en faveur de l'ouvrage de littérature dont il pourrait résulter un plus grand bien pour la société, au juge-

Report. . . : 12,000 ment de l'Académie française : rente sur la tête du roi, au capital de douze mille francs , ci 1 2,000

3° Même année ( 1782), un prix en faveur d'un mémoire ou d'une expérience qui rendrait les opérations mécaniques moins malsaines pour les artistes et pour les (1) ouvriers, au jugement de l'Académie des sciences : une rente viagère sur la tête du roi et celle de Mgr le dauphin, au capital de douze mille fr. 12,000

4° En 1783, aux pauvres du Poitou et du Berry, douze cents fr., ci 1,200

5° Même année (1783), six cents francs de rente viagère à un homme de lettres que le donateur ne connaissait pas , et qui n'a pas su de qui il recevait... , huit mille francs. 8,ooo

A reporter. . . . 4^?20°

(1) Louis XVI fit écrire à l'Académie des sciences, par M. Amelot, secrétaire d'état, qu'il voyait avec la plus grande satisfaction cet acte de bienfaisance , et qu'il avait regret de n'en avoir pas eu lui-même l'idée.

' Report. . . .

6° Même année (1783), un prix en faveur d'un mémoire soutenu d'expériences , tendant à simplifier les procédés de quelque art mécanique, au jugement de l'Académie des sciences : une rente viagère sur la tête du roi et celle de Mgr le dauphin, au capital de douze mille fr.

70 Un prix pour un acte de vertu d'un Français pauvre : rente sur le clergé au capital de douze mille fr.

8° En 1787, un prix annuel sur une question de médecine , au jugement de l'Ecole de médecine (1) :

une rente perpétuelle sur le clergé, au capital de douze mille fr., ci. .

45,2oo

Total 81,200

Voilà l'homme que des méchants menaçaient

(1) Le dernier prix qui ait été décerné pour une question de médecine fut donné, le 19 février 1793, à M. le docteur Beauchêne , auteur d'un ouvrage sur le rachitisme. Le prix payé , il restait en caisse 1 ,060 fr. , qui furent versés au trésor dans le cours de la même année.

de leurs violences. Il s'expatria, mais il se vengea d'une manière digne de lui ; son absence même fut utile à son pays , et jamais il ne le priva , ni de ses ouvrages , ni de ses conseils , ni de ses bienfaits.

C'est à Genève qu'il passa les premières années de son émigration ; il y était encore lorsqu'il obtint, en 1792, le dernier de tous les prix que l'Académie française ait donnés, et qui avait été remis cinq années de suite. Le sujet était : Les conséquences qui ont résulté pour P Europe de la découverte de P Amérique > relativement à la politique , à la morale et au commerce (1). L'auteur ne se nomma point, mais il fut reconnu, parce qu'au lieu de prendre le prix , qui était de 1 ,000 écus, il le destina à celui qui trouverait, au jugement de l'Académie des sciences , les meilleurs moyens ou les meilleurs instruments pour économiser et suppléer la main d! œuvre des nègres.

Le bruit des armes vint le troubler dans l'asile qu'il avait choisi ; il se réfugia à Londres ; il y resta jusqu'à la restauration. Il ne manqua jamais d'envoyer,chaque année, 10,000 francs en

(1) Cet ouvrage fut imprimé à Genève.

76 Auvergne, et de distribuer io,ooo autres francs dont il faisait deux parts , savoir: 5,ooo francs pour ses camarades d'émigration, et 5, ooo francs pour ses compatriotes , que le sort des armes amenait prisonniers en Angleterre : la France et le malheur , voilà ce qu'il voulait secourir, sous quelque drapeau qu'il les rencontrât.

En 1796, il publia son rapport au roi: cet ouvrage obtint un succès universel , et jouit encore d'une grande célébrité; Une anecdote piquante se rattache à sa publication. Des personnes, dont le bonheur est de tout critiquer , disaient ouvertement que l'auteur avait eu le plus grand tort de combattre quelques doctrines du Tableau de VEurope de M. de Calonne, et n'hésitaient pas à condamner l'ouvrage comme n'étantpas assez monarchique. Elles furent bien surprises d'apprendre que M. de Montyon ayant adressé son manuscrit à S. M. Louis XVIII, le roi en avait été si content qu'il l'avait fait imprimer. Cet éloge en action fit taire l'envie ; réduite au silence sur l'ouvrage, elle essaya d'attaquer l'auteur en lui supposant des vues d'ambition. Il avait prévu cette calomnie, il y répond à la dernière page de son livre.

« Si ce rapport était connu d'autres personnes

t[ue de votre Majesté et de son conseil, pour qui il est destiné , peut-être la méchanceté , qui cen^ sure les intentions , et attaque le caractère pour décréditer les opinions , attribuerait cet écrit à la vanité d'être sous les yeux de votre Majesté le défenseur d'une cause célèbre , ou à des vues d'ambition, et à un esprit de flatterie : dans la perspective de tout événement, je répondrai d'avance à ces imputations, et je n'y répondrai que par des faits.

« Ma vie, dont le cours commence à s'avancer, n'a pas eu un grand éclat : peut-être en a-t-elle eu trop pour mon bonheur ; cependant, si je puis me féliciter de quelques actions louables, j'ai pris plus de soin pour les cacher , que d'autres n'en ont pris pour en cacher de répréhensibles. Celles de mes actions qui ont eu une publicité indispensable prouvent que je n'ai point l'âme servile. J'ignore si votre Majesté a été instruite que le prince son frère m'ayant fait l'honneur de me choisir pour son chancelier, place que je n'avais point demandée, j'ai donné aux personnes chargées de ses affaires un exemple de désintéressement , et que même, pour prouver à ce prince le zèle le plus pur, je me suis fait une loi de n'obtenir aucune grâce, ni de lui ni par lui.

« Je n'étendrai pas plus loin ces détails qu'il me coûte de rapporter ; mais afin d'éviter à la malignité des torts inutiles, je supplie votre Majesté de permettre que je déclare ici que je ne demande, ni pour le présent, ni pour l'avenir, aucune autre place que celle dont je suis honoré, et que jamais je n'en accepterai aucune. Je crois devoir servir ainsi mon roi dans le malheur , convaincu que je sers ma patrie et l'humanité. »

En 1801, il obtint le prix proposé par l'académie de Stockholm, sur la question de savoir quel jugement devait être porté du XVIIIe siècle.

Vers la fin de la même année (i 80 1 ), ayant lu, dans les papiers publics, que S. A. R. Madame, duchesse d'Angoulême , avait vendu , en partant précipitamment de Mittau , des diamants et des objets précieux , M. de Montyon s'empressa d'écrire à l'auguste fille de Louis XVI (et cette fois , ilrfut obligé de se nommer), pour mettre à ses pieds une partie de ce qu'il possédait. Mme la duchesse de Sérant lui fit la réponse suivante :

« Varsovie , 20 octobre 1801.

« Mme la duchesse d'Angoulême me charge , monsieur, de vous mander qu'elle est très-sen-

sible à la lettre que vous avez adressée à M. d'Avaray, et à l'hommage qu'elle contient. Lorsqu'au départ de Mittau, S. A. R. fit le sacrifice d'objets précieux , ce ne fut pas pour sa personne , mais pour celle du roi, son oncle, et le soulagement de ses fidèles serviteurs qu'un changement de position plongeait dans la misère. Vous la reconnaîtrez facilement à ce trait. S. A. R. me charge de vous dire que si elle n'accepte pas la preuve de dévoûment que vous lui donnez, elle ne vous en sait pas moins gré. « Je profite de cette occasion pour vous assurer des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être

« Montmorency , duchesse de Sérant. »

Quoique la publication de ses différents ouvrages réclamât en grande partie l'emploi de ses loisirs, il lui en restait assez pour la société, qui avait toujours tant de plaisir à l'entendre; une sage distribution de son temps lui permettait de suffire à tout.

Il se trouvait un soir à Londres chez Mme de *** , avec quelques-uns de ses amis. Cette dame émigrée, fort riche en France , et fort malheureuse en pays étranger, raconta qu'elle

aVait formé le projet d'aller à Paris pour tacher d'obtenir du premier consul la restitution de ses bois non vendus. Elle était si pauvre qu'elle ne pouvait faire le voyage ; on se cotisa ; il lui manquait encore 5 guinées. « Qui m'aurait dit, sécriait-elle avec un profond soupir , qu'une femme qui avait 3oo,ooo francs de rente se trouverait hors d'état de retourner en France , faute de 5 guinées ? » M. de Montyon, qui ne voulait jamais obliger que sous le masque, ne dit rien, mais le lendemain Mme de*** reçoit un bon de 5 livres sterling. Elle part , réussit dans tous ses projets , et revient à Londres pour terminer quelques affaires ; elle rassemble ses amis, et sans affectation, sans qu'elle puisse rien soupçonner, M. de Montyon lui rappelle le prêt des 5 cuinées. — « Avez-vous cherché à savoir, lui dit-il, de qui vous les aviez reçues ? — Je vous dirai franchement que non ; elles ne peuvent m'avoir été envoyées que par un véritable ami, et en pénétrant ce mystère, j'aurais craint de l'affliger. — Oui , sans doute , vous l'auriez affligé , si vous aviez cherchez à le connaître , et que vous fussiez restée pauvre ; mais , vous avez retrouvé votre fortune , il faut tâcher de savoir le nom du prêteur. — Pourriez-vous m'aidera le

découvrir? — Vous n'iriez pas bien loin. — Serait-ce vous? — Comme vous dites, et je vous redemande mes 5 guinées. » — Mme de*** les lui rendit, et il les donna le lendemain à un pauvre prisonnier français. Cet homme , si généreux de ses propres richesses, prouvait ainsi qu'il était avare du bien des pauvres ; il avait de la logique jusque dans sa bienfaisance ; chez lui une bonne action en faisait naître une autre , et son trésor était, en quelque sorte, une caisse de prévoyance.

La littérature continuait à charmer tous les instants dont il pouvait disposer. En 1806, la Société royale de Gottingue ayant proposé un prix pour le meilleur ouvrage sur la question de savoir quelle influence ont les diverses espèces d'impôts sur la moralité , l'activité et V industrie des peuples, il envoya un traité pour ce concours. Il n'obtint pas le prix , par la singulière raison que l'on n'avait demandé , disait-on , qu'une brochure de dix à douze pages ; mais on serait bien fâché qu'il n'eût pas fait le livre excellent que lui doitla France, et qui est plein de raison et d'aperçus lumineux; un résumé rapide prouvera de quelle utilité il peut être.

« L'impôt est une institution louable : c'est

un sacrifice qui tourne à l'avantage de celui de qui il est exigé ; bien ou mal dirigé , il électrise ou paralyse l'espèce humaine; il crée des vertus ou des vices.

« Les impôts peuvent subir une classification toute naturelle rjdans'ja première classe se trouvent ceux qui sont justes et moraux ; les uns sont destinés à donner des secours à la misère , les autres répriment les] jouissances vicieuses et corruptrices ;* les premiers ont un caractère religieux, les^seconds , un caractère moral; ceuxci portent sur les abus de la richesse , ils sont philosophiques; ceux-là^ pèsent sur l'opulence pour alléger la médiocrité , ils sont équitables; enfin, ceux qui donnent à la consommation ou au travail indigène une préférence sur l'étranger, sont une prérogative nationale, et peuvent être considérés comme des bienfaits de l'état social.

« Dans la seconde classe sont les impôts injustes qui portent sur les besoins et non sur les jouissances ;*qui exigent de la pauvreté ce qu'on ne devrait demander qu'à la richesse ; ceux qui forcent les contribuables à recourir à l'usure , et grèvent les objets nécessaires à la vie, de façon h renchérir toutes les productions du travail; ceux

enfin qui forcent les hommes à contribuera (les jouissances qu'ils ne partagent pas. »

En 1808, M. de Montyon concourut pour le prix proposé par l'Institut, et dont le sujet était l'éloge de Corneille ; des considérations particulières firent écarter son ouvrage du concours , mais tous les journaux anglais , et particulièrement le MonthlyRevieW) mirent sa composition fort au-dessus de celles qui avaient obtenu le prix, l'accessit et la mention.

En 1 8 1 1 , il publia X Exposé statistique du Tunquiti) et en 181 2, des particularités et observations sur les contrôleurs-généraux les plus célèbres. On y trouve des questions de politique et de finances traitées avec un rare talent et une grande supériorité d'esprit. On verra plus tard que Mme de Staël eut bien de la peine à lui pardonner le jugement qu'il porte de M. Necker. Voici comment l'auteur expose son plan :

a Une intention m'a guidé dans la composition de cet ouvrage : j'ai voulu rendre justice à ceux dont les opérations ont amélioré ou détérioré la fortune publique. J'ai recueilli un grand nombre de faits peu connus , et qui jetteront un grand jour sur cette partie si obscure de l'administration ; j'ai attendu pour soumettre ces ministres

à cette inspection, qu' aucun d'eux n'existât, parce que dans une dissection scientifique et morale , ainsi que dans une dissection physique, il répugne à la sensibilité d'opérer sur un être vivant. Les auteurs des changements dans l'ordre public laissent après eux des sectateurs , des intérêts qu'il n'est pas possible de contrarier sans s'exposer au moins à une indisposition muette et secrète , quelquefois plus à craindre qu'une haine ouverte ; mais cette considération ne m'a point arrêté. Parvenu à un âge qui m'avertit que je vais bientôt être soustrait au pouvoir des hommes , n'ayant rien à en attendre , peu à en craindre , je me suis déterminé à la promulgation d'un acte de justice envers les morts , et d'une leçon pour leurs successeurs , donnée par des exemples; j'ai désiré, par une suite des sentiments dont j'ai toujours été animé, que même les derniers moments de mon existence ne fussent pas absolument stériles. » La restauration le rappela dans sa patrie (i);

(i) Son âge ne lui ayant pas permis de reprendre les fonctions de chancelier , chef du conseil de Monsieur , il fut remplacé par M. le baron de Ballainvilliers , que le roi a nommé , epuis son avènement au trône , grand-prévôt , maître de

il y retrouva avec une grande joie des amis qui l'avaient vivement regretté ; partout il était attendu avec empressement, désiré, invité. Ce vieillard plus qu'octogénaire, et qui avait conservé le costume des anciens temps, toujours entouré d'un cercle nombreux, semblait être le représentant du dernier siècle , dont il racontait parfaitement l'histoire.

Sa mémoire prompte et sûre ne le trahissait jamais ; il avait connu tous les hommes célèbres du règne de Louis XV 5 sa conversation semée d'anecdotes curieuses , pleine de souvenirs historiques et de traditions sûres, était fort attachante. Il se mêlait quelquefois aux discussions parlementaires , et disait souvent qu'il ne concevait pas comment un ministre restait plus d'une heure à la tribune , et comment il n'était pas plus occupé de ce qu'il ne dirait pas , que de ce qiCil dirait,

A cette époque ( 181 5 ) , ayant rencontré dans un salon Mme de Staël qu'il avait connue très-jeune , et qu'il avait revue depuis à Lon-

cérémonies des ordres. M. Desain a repris , à la restauration , sa place de secrétaire du conseil , qu'il a occupe'e jusqu'à la mort de Louis XVIII.

(1res , et sétant aperçu qu'elle lui témoignait une extrême froideur, il lui en demanda la cause ; elle ne répondit que par des demi-mots , et le lendemain il reçut la lettre qu'on va lire :

« Paris , dimanche 8 janvier 1 8 1 5.

(( Monsieur,

«Je sais apprécier plus que qui que ce soit votre esprit et vos rares connaissances; mais cet été, dans le travail que je fais pour la vie de mon père , j'ai été obligée de lire ce que vous avez écrit, ce que je m'étais interdit de voir à Londres pour jouir sans mélange de votre société , et qu'ai-je lu? l'article le plus injuste, le plus amer ; je sais qu'il vous a été inspiré par un ressentiment personnel; mais est-il permis à un honnête homme de diffamer le plus vertueux des mortels , parce qu'il croit avoir à se plaindre de lui? Je respecte votre âge, mais cet Age est respectable parce qu'il met au-dessus des passions égoïstes. Vous m'accusez d'être mal pour vous; la vérité est que le plaisir très-réel que je trouve a causer avec vous m'a fait éloigner le moment de cette fatale lecture : si vous pouviez réparer, désavouer, je vous aimerais encore ; mais ce que

ous avez écrit est entré jusqu'au fowd de mon àme, et, comme depuis ma naissance j'étais attachée à vous, cela m'a fait mal.

« Necker de Staël. »

Dès le lendemain il répondit en ces termes (il avait alors quatre-Vingt-un ans révolus) :

« Madame,

« Vous m'avez écrit une lettre dure et violente ; vous paraissez fort animée : permettez que je m'en rapporte au jugement que vousmême porterez de cette lettre quand vous serez plus à froid.

<r Le livre par lequel j'ai eu le malheur de vous déplaire a été écrit dans l'intention de rendre l'inaction, à laquelle me réduisait ma position , utile à ma patrie autant qu'il était en mon pouvoir; et j'ai rempli cet objet en observant des fautes dans l'administration, science que j'ai étudiée pendant presque toute ma vie.

« J'ai dit et dû dire cp que je pensais , et , sur un sujet aussi important que celui que je traitais, il eût été coupable de taire ou dissimuler ma pensée. Depuis l'âge de huit ans, il ne m'est pas

arrivé de dire un seul mot que je ne crusse vrai, et dans cette occasion-ci je n'ai , pas plus que dans les autres , manqué à ce principe , mais il est très-possible que je me sois trompé.

c J'ai prévu que mon livre pourrait exciter des contradictions et des animosités , mais j'ai cru devoir faire ce sacrifice à mon patriotisme.

«r Vous m'avez reproché verbalement d'avoir été ingrat envers monsieur votre père ; vous ne saviez pas apparemment que j'avais eu plus à me plaindre qu'à me louer des procédés ministériels de M. Necker, et c'est de ma part une expression modérée ; au reste , que j'aie eu à me louer ou à me plaindre des personnes , cette considération n'a nullement influé sur le jugement que j'ai porté de leurs opérations.

« Je me suis refusé à publier mes opinions tant que ceux qu'elles pouvaient intéresser ont existé , parce que cela répugne à ma sensibilité. Les parents de MM. Silhouette, Terray , etc. , etc. , auraient des reproches à me faire plutôt que les parents de M. Necker, si aucun deux avait le moindre sujet de se plaindre , et s'il n'était pas permis de produire son opinion au moins sur les fautes d'une administration passée, moyen nécessaire pour son perfectionnement.

cr Non-seulement je ne me suis point expliqué sur M. Necker avec humeur, mais je n'ai pas dit tout ce qui peut être susceptible de critique. S'il y avait une seconde édition , je ne pourrais m'empêcher d'y faire une addition, parce qu'il est indispensable de mettre au jour ce dont la notion peut être utile.

« J'ai éprouvé une vraie satisfaction en rendant justice à la force de tête de M. Necker, mais il n'est pas dans la nature de pénétrer, par la seule vigueur de la pensée, toute l'étendue d'une science, sans avoir lu les livres qui en traitent, sans en avoir conféré avec les personnes qui en sont les plus instruites, sans avoir suppléé par l'expérience au défaut d'instruction : le génie même a son territoire circonscrit, et Newton, quand il a traité de la chronologie , n'a plus été égal à lui-même traitant du monde physique.

<r Vous avez pu remarquer que je me suis fait un devoir de justifier M. Necker sur l'origine subite de sa fortune , et, même à cet égard, j'ai su des particularités certaines et peu connues , qui auraient pu, quoique mal à propos, faire une impression désavantageuse sur les esprits envieux de la gloire des hommes célèbres.

« La longueur de cette lettre doit au moins ?

— "9° — madame , vous convaincre du prix que j'attache a vos sentiments, et la manière modérée dont je réponds à l'amertume de vos reproches prouve que je ne les mérite pas. Vos torts exigent de l'indulgence, puisque l'amour filial en est le germe. Tant que je vivrai, je vous aimerai, fût-ce malgré vous, parce que vous êtes bonne ; je dis plus, lors même que vous n'êtes ni juste ni raisonnable, votre bonté, jointe a la supériorité de votre esprit , forme de vous un être à part auquel tout honnête homme doit estime et affection.

« Daignez agréer cet hommage.

Page 1