A. DE MONTYON
En rentrant en France, il racheta plusieurs de ses terres qui avaient été vendues , comme biens d'émigré, entre autres celle de Chambry, près Meaux. Il s'occupa aussi , avec l'activité qu'il avait dans l'âme , de faire des fondations nouvelles, dont les unes étaient destinées à remplacer les anciennes en les amplifiant, et dont les autres avaient pour objet des actes de charité qui attestent l'ingénieuse bonté de leur auteur,
— 9i — et, si l'on peut ainsi parler, ses progrès dans l'art de bien faire. Chez lui tout était raisonné; sa générosité avait cela d'admirable, qu'elle n'était pas, ainsi que chez beaucoup d'autres, l'effet subit de l'entraînement , mais le fruit d'une réflexion lente et sage; il avait fait, on peut le dire, de la bienfaisance une étude, et de la charité une science. Pensant avec raison qu'il fallait être descendu au dernier degré de l'infortune pour emprunter de l'argent sur des nantissements qui n'avaient aucun prix , il a consacré , pendant les derniers temps de sa vie, i5,ooo francs par an à retirer du Mont-de-Piété les effets au-dessous de la valeur de 5 francs, appartenant aux mères jugées dignes d'être admises aux secours de la Charité maternelle. Fidèle à son incognito, il s'adressa dans le plus grand secret au maire du 5e arrondissement (i), pour proposer deux primes de 5,ooo francs chacune ; il offrait la première à la personne qui opérerait un dessèchement ou défrichement dont
(i) M. Hutîeau d'Origny , qu'il choisissait souvent, par estime et par amitié , pour confident de ses nobles pensées et de ses bonnes actions.
les travaux coûteraient au moins i,5oo fr. (i) et la seconde à une association charitable qu prêterait sans aucun intérêt aux artisans et au] laboureurs.
11 avait joint à ces deux sommes un don pou] la ville d'Aix , où il avait résidé autrefois comme intendant, et qui accepta cette marque de son souvenir avec reconnaissance.
En 1817, M. de Laplace informa ses collègues qu'une personne qui voulait rester inconnue se proposait de fonder un prix annuel de statistique , et qu'elle priait l'Académie royale des sciences d'accepter une donation de 12,000 fr., pour réaliser ce projet. M. Fourrier, secrétaire perpétuel (2), fut chargé de présenter le rapport. L'Académie s'empressa d'en adopter les conclusions, en offrant au fondateur ses justes remercîments, et en regrettant qu'il voulût dérober son nom à la reconnaissance publique.
(1) Il disait que la population ne peut jamais être trop considérable dans un pays, tant qu'il existe un défrichement ou un dessèchement à faire.
(2) M. Fourrier appartient , comme Fontenelle et comme MM. Raynouard et Dacier , à deux académies.
On a su depuis que cet anonyme était M. de Montyon.
Le prix a été décerné régulièrement par l'Académie des sciences, et l'on a couronné des ouvrages remarquables sur la statistique de la France et de ses colonies.
Cette liste si riche et si variée en bienfaits de tout genre ne contient pourtant qu'une faible partie de ses libéralités ; il en est dont il a fait disparaître jusqu'à la moindre trace ; il remettait souvent en mains propres , à des hommes qui méritaient toute sa confiance , des sommes de 3, 6 et 10,000 francs pour être distribuées à des savants , à des gens de lettres tombés dans l'infortune. Il ne voulait même pas savoir les noms de ceux qu'il obligeait. M. Daru parla un jour devant lui de la situation pénible d'un général d'une grande distinction , qu'il ne nomma point, par égard pour sa famille , et qui de malheurs en malheurs avait été réduit à la plus profonde misère. Le lendemain M. de Montyon fit une visite à M. Daru, et lui porta 8,ooo francs , en le priant de les remettre à cet officier, dont il ne demanda pas le nom , et auquel il voulut rester inconnu.
Une de ses plus heureuses idées , une de ses
pensées les plus utiles à l'humanité, est celle qui lui lit calculer que ce n'est pas assez pour un indigent d'être soigné dans un hôpital , lorsqu'il est atteint d'une maladie quelconque: rendu à la vie par des médecins habiles , il sera sauvé , mais il n'est pas guéri. Que deviendra-t-il? S'il reste dans l'hospice, il continue à respirer un air qui retarde sa convalescence ; s'il retourne dans sa famille , il manque des secours nécessaires à son rétablissement, et souvent une grave rechute compromet de nouveau son existence ; il faut donc qu'il puisse attendre que le retour de ses forces lui permette de retrouver une condition s'il est en service, et de l'ouvrage s'il est artisan* C'est cette lacune importante que l'ami des pauvres a voulu remplir par des dotations. Sur les douze bureaux de charité de la ville de Paris, huit étaient déjà pourvus, il s'occupait des quatre autres lorsque la mort vint non pas arrêter, mais interrompre ses bienfaits ; bientôt ils reprirent leur cours : c'eût été trop peu pour lui que sa bienfaisance fût aussi fugitive que sa vie ; il voulait se survivre.
On procéda à l'ouverture de son testament : on en trouva six.
Le premier, du icr novembre i8i5.
Le second, du 27 novembre i8i5.
Le troisième, du 28 juillet 1817.
Le quatrième , du 23 avril 1 8 1 9.
Le cinquième, du 12 octobre 18 19.
Et le sixième , du 1 2 novembre 1 8 1 9.
Tous les six étaient identiques pour les différents legs; le dernier, du 12 novembre 1819 (treize mois avant sa mort) , confirme les cinq autres; M. de Montyon avait eu, pendant soixante ans , un but unique , une pensée fixe , et ses projets , que l'on ne connaissait qu'en partie , éclatèrent^ dans leur immensité à la lecture de son testament (1). En s'occupantdu bonheur de l'humanité tout entière , il n'avait oublié aucune des personnes qui lui témoignaient de l'affection ou qui lui avaient rendu des services dans un genre quelconque.
Cet acte solennel commence ainsi :
« i° Je demande pardon à Dieu de n'avoir « pas rempli exactement mes devoirs religieux ; « je demande pardon aux hommes de ne leur
(1) J'ai cru devoir reproduire ce testament tout entier dans les pièces justificatives qui sont à la fin de cet ouvrage (A).
« avoir pas fait tout le bien que je pouvais , et « que, par conséquent, je devais leur faire (i). »
« 2° Je veux être enterré avec la plus grande « simplicité, ce qui devra être exécuté d'autant « plus exactement, que ce qui sera économisé « sur cet article tourne à l'avantage de mes « legs. »
L'article 1 1 est ainsi conçu :
« Je veux qu'il soit employé une somme « de 2,400 à 3,ooo francs , pour faire une « statue en marbre (2) , formant un buste de « Madame Elisabeth de France , avec cette ins- « cription: A la Vertu. Ce buste sera placé « dans un lieu où il pourra être vu de beauce coup de personnes , et , s'il est possible , à la « porte de l'église Notre-Dame à Paris. Je ne « me rappelle pas si j'ai jamais eu l'honneur de « parler a cette princesse, mais je désire lui payer « ici un tribut de respect et d'admiration. »
Tel fut cet homme rare dont la vie peut être
(1) Il n'était pas encore content de lui-même !
(2) Cette statue est placée dans la salle des séances de T Académie française.
regardée comme une étude historique et morale , pour toutes les conditions et toutes les classes. Organe des lois, jamais il ne les a laissé fléchir au gré du caprice , magistrat, il a jugé d'après sa conscience ; administrateur , il a fait bénir son nom dans les provinces qu'il a régies; financier, il a pris l'ordre pour base et la probité pour guide ; riche , il a vécu comme s'il ne l'était pas, pour donner davantage aux pauvres; de son vivant ? son économie passait pour de l'avarice: son testament a expliqué ce défaut et en a fait une vertu.
Ses libéralités se sont élevées à 5,ooo,ooo, savoir : 3,853,ooo fr. aux hospices j 639,600 fr. à l'Académie française , et la même somme à l'Académie des sciences. Il prouvait ainsi qu'il ne se contentait pas de faire du bien , et qu'il voulait le faire le mieux possible. Pour être sur que ses intentions seraient remplies loyalement 3 il léguait le patrimoine des pauvres convalescents à leurs vrais tuteurs , à leurs protecteurs naturels ; quant aux encouragements qu'il destinait à la vertu , aux arts, aux sciences et aux lettres , il en dotait le premier de nos corps savants et la première de nos compagnies littéraires, dont les jugements pesés et lesdéci-
- g8sions réfléchies sont des garants presque infaillibles contre l'erreur ou la partialité.
Aussitôt que le conseil-général des hospices eut connaissance des dernières volontés de M. de Montyon, il se réjouit de voir que les nombreuses améliorations déjà faites de nos jours dans les hôpitaux se trouvaient complétées par le génie delà bienfaisance, et pour lui donner une faible marque de son éternelle gratitude, l'administration décida qu'il lui serait érigé un monument décoré de son buste en marbre, sous le portique du plus grand de nos hôpitaux, vis-à-vis la statue de saint Landry, et de plus, que des copies de ce buste seraient placées dans tous les autres hospices, à l'endroit même où se fait la distribution dessecours aux convalescents; ainsi, les derniers regards des malheureux , à la sortie de l'hôpital , se porteront sur les traits de celui dont la charité sans bornes a pris soin d'amener l'entier rétablissement de leurs forces et de leur santé.
Les ordres pour l'achèvement de ce buste sont donnés depuis 1824 : on regrette que le sculpteur ne l'ait point encore terminé. On ne fait pas un bon ouvrage aussi vite qu'une bonne action.
L'inscription qui doit décorer le monument a
été composée par MM. les membres de l'Académie des belles-lettres.