BLESSURE DE M. DE LAMEZAN
son enseigne (24), tous braves hommes bien accompagnés et bien montés.
Et plustost que ses compaignies ne volsirent marcher, je fus employé par le baron de Montesquieu, lieutenant dudit seigneur Dorade, de vouloir estre de la partye pour marcher avec eux. Combien que j'avois fet autre dessain, mais parce que il estoit fort de mes amys et de nostre maison (25), je le volsis contenter et le prometre, et fis estât de me préparer, pour au premier mandement desloger, qui fut bientost que lesdites troupes s'assemblarent aux environs d'Agen avec forse gentishomes volonteres, et de la fut question de prendre nostre route vers Lymoges, où Ton fesoit estât de trouver le rendevous pour nous joindre à l'armée du Roy.
A même temps, Monsieur, frère du Roy, fut déclaré chef des armées catholiques de France à la suite des huguenots et Ueutenant de Sa Majesté par tout son royaume. ..
Tout s'assembla aux environs de Troye en Champagne...
A même temps furent découverts une trouppe d'arquebusiers des huguenots en une rase campaigne qui s'en aloint à la pycourée, et qui ne se doubtoint de rien, nous pensant plus loing que nous n'estions pas; aussi avions nous fet une grande cavalcade parce qu'ils estoient presque au milieu du corps de leur armée. Sur quoy incontinent Monsieur de La Valette en ayant advis et les voyant de loing despecha sept chevaux légiers de chaque compagnie, qui estions en tout environ trente cinq, commandés par les seigneurs baron de Montesquieu et de Lamesan (26), desquels j'en estois un. Nous voila donc marcher droit à eulx, et nous voyant venir, ils s'arrestent et incontinent ils furent chargés, parmi lesquels il y en eut un si résolu qu'il attandit le sieur de Lamesan, à qui il tua son cheval et de si près que tombant dessous ledit cheval le soldat mit la main à l'épée et d'un coup lui persa les deux cuysses, ne se pouvant relever à cause que ledit cheval estoit sur luy, de quoi l'on ne s'aperçeut pour le se-
courir, parce que nous estions tous occupés à rexecution des autres, et le premier qui s'en avisa fut le baron seigneur de Montesquiou, qui tournant droit à luy gagna un arbre a où il n'y en avoit guère d'autres pour contester sa vie, priant de le sauver en langage gascon, ce qu'il eut fet sans qu'il croyet ledit sieur de Lamesan mort estant encore par terre dessous le cheval, et parce qu'il avoit rechargé son arquebuse il l'ut tiré sans qu'il ne luy donna pas temps de le fere environnant l'arbre. Enfin ils furent defets; c'estoint des souldats de Pyles (27) qui leur estoint arrivés de Gascougne. Ledit sieur de Lamezan fut retiré et bien pensé et dans peu de jours bien guéri de sa blessure.
L'armée prit la route de Chalons...
Après la paix des segons troubles, le capitene Saballan (28) me donna son enseigne de sa compagnie des gens de pied aux gardes du Roy avec laquelle je fus environ six mois ou davantage, après lesquels les sieurs barons de Montesquiou m'en retirarent, me prometant tousjours de me fere part de leur fortune, ce que je fis et quitté la charge à leur contemplation et prière et avec eulx je m'en revins en Gascougne.
Tiers trouble el guerre civile en France, commansée au mois
âfapvril de l'an 1569.
Sur ce, voyla monsieur le prince de Condé nous voyant aller de si près à eulx qui part avec toute sa troupe plustot sur nous pauvres chevaux légiers que sur les autres qui venoient après nous, qu'il nous mit en partie tous par terre, (29) comme messieurs de la Vallette et Darne leurs chevaux morts et eulx couchés sans toutefois estre blessés, comme
a CeUe phrase obscure doit s'entendre ainsi : Le soldat qui avait blessé Lamezan voyant Montesquiou « qui tournait droit à luy gagna un arbre, etc., etc. »
aussy les sieurs de Debèze, Dossun (50), de Lamezan, de Lacassaigne près de Condom (31) et autres, leurs chevaux tués et eulx fort blessés, et moy aussy qui en fus du nombre, mon cheval tué et moy blessé en toutes les deux cuisses de coups d'estoc et un coup de pystolet au bras droit et à la main de la bride un coup d'estoc qui fut percée et deux coups de pistolet sur le devant de ma cuirasse. Je fus si cruellement tretté pour vouloir secourir ledit sieur Darne et autres de mes ^mis que je voyois par terre que Ton vouloit avoir ou fere morir.
Et ayant passé la grant foule, me retirant tout en sang de mes playes, je vis venir à moy deux huguenots qui se retiroient aussy ayant perdu leurs chevaux au combat avec leurs casaques blanches sans estre blessé, l'un desquels prit à main droite se retirant droit à leurs gens, et l'autre droit à moy avec son espée qui m'attaqua, et moy estant un peu chamallet (52) il fut question de venir aux prises, lequel par fortune je mis par terre estant tous deux armés qui se rendit à moy encore que j'eusse perdu une partie de mon sanc. Sur cela et à mon secours arrivèrent les sieurs de Saint- Lary, de Pompignan (55) et de Las de Pardiac, qui me firent ce bien après la tempeste de ce combat passée de me conduire jusques au coin d'un petit bois, là où estoient tous les bons cyrurgiens de l'armée, y estant desya arrivé monsieur de Debése qui se fesoit panser estant blesé de un coup de pystolet à travers le corps, et les autres que j'ay nommés. Je fus aussi bien pansé avec du heaume et de tout ce qui se pouvoit de bons médicamens.
Il fut question de se retirer, moy seul avec mon prisonier qui ne m'abandonnait jamais et un honeste homme qui estoit à Monsieur le Daron de Montesquieu, qui ne me laissa aussy depuis m'avoir rencontré et se tint toujours jusques au lendemain auprès de moy.
Dieu m'assista bien estant en estât quej'estois; je croy
8 BATAILLE DE JARNAC. [l569]
aussy que sans Tassistance de mon prisonnier et de cet honeste homme j'estois perdu, qui me servirent autant que gens du monde le sçauroient fère, estant en Testât que j'estois et à rextrémité ; lequel prisonnier estoit un brave et beau genlilhome, nommé Monsieur de Lygnères f34), qui me fesoit rire encore que je n'en avois guière envie. Tous estoient en peyne à Jarnac, où ses troupes s'estoient arrestées et Son Excellence^ logé, ne sachant ce que j'estois devenu.
Estant donc Son Excellence audit lieu de Jafnac, et toutes les troupes aux environs, les sieurs barons de Montesquieu, de la Valette et Darne, eurent quelque vent que j'estois logé en ce beau lieu et si bien accomodé, m'envoyèrent un branquar avec de bons chevaux, accompagné de certains de mes amis pour me conduire, et lesdits sieurs de Saint-Lary et de Las volurent me fère Fhonneur d'estre de la partye jusques à Jarnac, d'où ils étoient partis. Je fus logé en un logis où M. de Fontarailles avoit esté mené prisonnier et blessé ce jour de la bataille d'une arquebusade à la jambe, qu'il reçeut en ce combat, laquelle l'on luy coupa ce jour mesme, et de ma chambre je l'entendis bien (35). Je fus aussy estant en ce lieu de Jarnac fort bien pansé, mais fort débile.
Après cette bataille, les huguenots se retirèrent bien loing de nous, et bien estonés d'avoir perdu M. le prince de Gondé, leur chef, qui estoit à la vérité un brave et courageux prince, qui s'estoit toujours fet remarquer en toutes les belles occasions b . Il fut tué par un brave gentilhomme de Gascogne, d'un coup de pystolet par la teste (56), comme aussy avec luy y demeurèrent deux ou trois mille homes sur la place, qui ne retournarent jamais en leurs maisons.
Après avoir séjourné quelques jours audit heu de Jarnac,
a Son Excellence le duc d'Anjou, futur Henri HI.
b On aime à trouver sous la plume d'un adversaire cet éloge que confirment tous les contemporains et qui est le jugement même de l'histoire. Voir l'ouvrage de Mgr le duc d'Aumale (t. II, p. 78-81).
les sieurs de La Valette et Darne demandèrent permission à Son Excellence pour s'en retourner en Gascogne se refreschir et remettre les compaignies, qui en avoient bon besoing, et qui estoint bien tristes et harassées pour avoir perdu forse gens et chevaux, ce que leur fut permis ; et s'estant apprestés et les branquars pour les blessés, ils prendrent le chemin de Jarnac droit à Barbezins^ et de là à Agen, où je séjournis quelques jours jusques à ce que fus un peu remis pour monter à cheval ; là où je laissai aussy monbranquar, comme aussy lesdits sieurs Debèze, Lamezan, Lacassaigne et autres. Nous voyla donc pour se retirer chaque en sa maison.
J'avois oblié à vous dire comme Monsieur Dossun, s'en venant avec nous dans un branquar, qui avoit esté aussy blessé le jour de la bataille à Tépaule droite d'un coup de pystolet qui luy brisoit les os ; de laquelle blessure il se trouva si mal en chemin qu'il fut contraint d'arrester à Liborne, là où il mourut, qui fut un grant domagede ce jeune gentilhome, qui estoit brave, et s'il eut vécu eut fet fortune. C'estoit un de mes bons amys (37).
(Fin des Extraits de l'Histoire de la maison de Montesquiou^ Fezensac.)
a Barbezieux, dans la Charente.