‹ Mémoires. Suivis de documents inédits sur les capitaines gascons pendant les guerres de religion et de la généalogie de la maison d'AntrasChapitre 14 sur 38 · MÉMOIRES DE JEAN D'ANTRAS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE JEAN D'ANTRAS

[Manuscrit autographe, folio 105. J»

[Rappelons qu'après la perte de la bataille de Jarnac, io mars 1569, dont il vient d'être question dans le fragment qui précède, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, et l'amiral de Coligny rallièrent les débris de l'armée vaincue, déclarèrent le jeune prince de Navarre chef du parti protestant et se résolurent à mettre le siège devant Poitiers, If amiral parut devant les murs de la ville le dimanche M juillet 1569 et attaqua deux faubourgs le lendemain. Ces mots le furent truver, par lesquels commence le récit de ce siège, s'appliquent au duc d'Anjou sommé par les catholiques assiégés dans la ville de leur porter secours.]

[1369] Le furent truver en Tourene somé qu'il assembla de belles forses pour le secours dudict Poytiers (1). Les ennemis b ne restoient pour cella de continuer leur batterie pour leur ouster toutes commodités, moulins et tout, et Teau du pred FAbbesse (2) qui leur nuysoit et leur donnoit de l'empêchement, mais cella fut enfin peyne perdue. Il faudra dire à la fin le proverbe de Gascougne, que qui mau serque et mau trobe nou perd pas la pause c .

a Aux marges du manuscrit ont été mises par une main étrangère, à une époque indéterminée, quelques courtes indications analytiques telles que cellesci : Sortie des assiégés, le frère de Samazan est de la partie. — Etat fâcheux des assiégés et des assiegeans. — De l'admirai malade, Reflexion il auroit mieux valu pour luy qu'il fut mort de cette maladie, que de la manière dont il finit ses jours. Nous n'avons pas cru devoir reproduire en manchettes ce sommaire.

b C'est par ces mots que commence l'extrait communiqué au Bulletin d'Auch par M. Clausade (t. i, p. 473).

c « Qui mal cherche et mal trouve ne perd pas le temps. » Ce proverbe paraît oublié et nous ne l'avons pas trouvé ailleurs.

Une bone troupe de chevaux sortirent de la ville pour surprandre les ennemis qui à leur advis ne faisoint si bonne garde de ce cousté là comme des autres, desquels mon frère en estoit un, et firent en partye cella pour donner loysir à leurs gauyats de couper toutes sortes d'herbes es preds et champs pour leurs chevaux. Là il se présenta une cournette bien accompaignée, qui s'attaquent si bien qu'il n'y en eut qu'un seul des nostres mort, et y en eut beaucoup des autres. Ils firent cella heureusement et eurent tamps de se retirer dens la ville (3).

Tel estoit Testât des pouvres assiégés auquel néanmoins s'approchoit celuy des assiégeans qui soufîroint de grans incommodités, car encore qu'ils tinsent la campagne si est ce qu'une bone partie de leurs trouppes, gentishommes et autres, par maladies ou autrement, y finirent leurs iours, et l'admirailh (4) mesme, à ce qu'il fut rapporté en nostre armée et à la ville, fut si vivemant persécuté d'une dyssenterie, que l'on le tenoit pour perdu, mais il en releva et guarit, comme d'autres aussi qui en furent de mesme grans et petits. Il eut mieulx valu qu'il fut mort en ce temps que ce qu'il lui arriva despuys a .

La Rochefoucaut (o) et le sieur Dassier (6) qui furent constrains de quitter l'armée et se retirer aux villes pour se refreschir et se mettre entre les mains des medesins. Il ne fut pas comme cella dans la ville, parce que encore qu'il s'en soint perdus beaucoup de coups. Dieu les préserva au moins de grans maladies, et sur ce propos je dire encore cequej'ay dit cy devant que si Deus est pro nobis, qiiis contra nos ?

Les ennemis prindrent conseilh entre eulx de enlever le faus bourc de Rochereueilh d'entre les mains des assiégés, lequel prins et l'eau escoulée sans doubte ils eussent réduit les assiégés à une grant extrémité. Ils tirèrent à la tour dudit

a L'allusion à l'assassinat de Coligny dans l'horrible nuit du 24 août 1572 ne pouvait être plus discrète.

12 SIÈGE DE POITIERS. • [l569]

fausbourg plus de cent cinquante coups de canon de laquelle ilz en mirent une ^rrant partye par terre et gaignèrent toutz les lieux advanlageux non sans grant perte de leurs gens parce que ceulx de la ville avoient fort travaillé pour deffandre les endroits par là où ils pouvoint venir et deffandre le fausbuurc et avoint dressé tout le long du pont et de la rue force pippesa sur lesquelles on mit de grans pyesses de bois pour passer par dessous en allant jusques près de la porte de la rue, et aus liens descouverts Ton tandoit de draps et linsulsb affin que les huguenots ne les vissent venir, et encores avec tout cella plusieurs y furent attrapés.

Ils tirarent encore force canonades contre le pont et le chasteau et y dressèrent une batterie, si que la porte et la murailhe furent bientost par terre, et une pyesse qui battoit ceulx qui deffandoient le chasteau affin que ceulx qui iroint à Tassaut fussent hors de danger.

A mesme tanips et après midy Ton descouvrit forse infanterie blanche, toutz bien serrés, lansquenets et tout, qui furent destinés pour aller à la bresche après les enfans perdus francès. Les assiégés se couvroient de barriques le mieulx qu'ils pouvoient pour se sauver des pyesses que les ennemis leur tiroint d'en haut, et ce qui estonna les huguenots fut que dès la première attaque se virent assaillis par devant et en flanc de plusieurs endroits tant de grosses que de menues pyesses sans la gresle de harquebuzades, lellemant que pour se voir ainsi descouvers ils se trouvarent fort eslougnés et fort estonnés voyant que les assiégés avoint la fabveur de tous les endroits et se defïendoint bien.

a Grande futaille qui, selon la définition du Dictionnaire de Trévoux, contenait ce un muid et demi, ou à peu près : ce qu'on appelle tonneau dans les provinces au-delà de la Loire. »

t> La forme linsul (pour linceul) représente la prononciation du mol au xvi^ siècle. On écrivait et on prononçait en Gascogne ce mot delà même façon à la fin du xvii* siècle, comme on peut le voir dans l'Inventaire des meubles d'Anne de Maures, rédigé par un notaire d'Agen, le 20 août 1689, et publié dans la Revue agenaise de mars-avril 1878.

Monsieur le duc de Guise (7), le marquis son frère (8) et le comte de Lude (9) alloint d'un couslé et d'autre pour donner courage à ceulx qui en avoint besoing, et pourvoir aus nécessités, parce que l'assaut se préparoit qui fut avec telle desmarche qu'ils furent bien repoussés, et quantité de capitenes et autres mors ou blessés, aussi ils avoint affaire à bones gens qui n'avoint envye de se laisser mordre.

Monsieur l'admirailli ny les autres de son armée n'ussent estimé que les assiégés y eussent fet un tel debvoir de se deffandre comme ils firent. Aussi le meilleur des forses de la ville y estoint pansant que de ce seul cousté ils seroint assiégés comme à la vérité colla fut. En ces iours mesmes y mourut le capitaine Bourc (10), l'un des plus anciens et asseurés capitenes du régiment de Monsieur le comte de Brissac (11). Toutz les gens de guerre et plus expérimantés qui estoient dans la ville trouvoint fort estrange que les huguenots eussent fet bresche et donné l'assaut par cest endroit si bien flanqué et deffendu du chasteau et autres heux. A la vérité Tons ne doit jamais attaquer ou assaillir brèche avec telles mcommodités que plus tost touts les flancqs et deffenses et tout ce qui peut nuyre à l'assaillant ne soit abattu et ousté, affin qu'il n'ait à combattre que ce qu'il voit en teste, et sur ce, ce grand capitene fit un peu de faute et remarquable.

En ces iours les assiégés firent quelques saillies sur les avenues du pont Achart^ qui leur donna commodité de retirer fourrage pour les chevaux où il y en eut quelques uns de blessés. Cependant que cella se fesoit, le camp de Monsieur, frère du Roy, s'approchoit (de quoy l'admirailh de Chastillon estoit desja adverty), et encore qu'il n'eut toutes ses forces ensemble, il estoit délibéré d'assiéger Chastelleraut pour fère lever le siège de Poytiers, et à cette occasion ledit sieur admi-

a Voir sur ces saillies le récit de Liberge qui emploie le même mot que d'Antras et les Mémoires de Jean de Mergey, capitaine protestant (collection Michaudet Poujoulat, p. 572).

railli despecha le sieur de La Noue (12) avec environ deux mille chevaus frances ou reistres pour donner des enpechenians à Son Excellance qu'il ne peut rien faire ny entreprendre contre ceste place (15), résolu cependant de continuer ce siège de Poytiers et de remporter d'une fasson ou d'autre, mais ledit sieur de la Noue lui manda qu'il ne pourroit rien entreprandre ny exécuter avec ces deux mille chevaus et qu'il estoit question sans plus attendre de venir avec toutes ces forses.

Le jour suivant (14) il fit estât de lever ce siège de Poytiers et marcher droit à Chastelleraut parce que Son Excellance y ayant desya fet batterie y vouloit fere donner l'assaut, ce qui les fit avanser plus tost qu'ils n'eussent fet, et au partir ils gastarent et mirent le feu à leurs tantes et autres choses qu'ils ne pouvoient porter ayant une si grant haste de deslouger pour éviter la prinse de Chastelleraut. Le siège de Poytiers a duré environ deux mois et davantage (15). Je vous laisse panser s'il y en avoit pour se fascher, estants sur la fin réduits aux extrémités de toutes choses (16), et comme ils virent qu'ils deslougeoient, ils seresjouyrent bien fort de se voir en hberté, après avoir défendu cette grant ville qui n'estoit nullemant coume vous pouves l'auoir veu forte, que de braves hommes, et s'estant veus si pressés et sans vivres et quelquefois sans espérance de secours, ny jamais refreschis d'un cousté ny d'autre d'homes ny de vivres durant le dit siège. Il faut croire que ce ne fut pas sans en rendre grâces à Dieu de les avoir oustés d'un si grant danger a s'estant veus dans ceste grant place que l'on n'eut cru la pouvoir deffandre, elles moyens de la soutenir samble plus tôt estre venus du ciel que des homes. Aussi Monsieur de Guise en fut fort loué et caressé du Roy et de la Royne mère et de Son Excellence, parce que l'on croyit que sans son assistance et de son frère la ville eust esté prinse, devant laquelle il y avoit quarante cinq ou cinquante mille

» Voir dans Liberge d'abondants détails sur la procession générale faite le 8 septembre pour remercier Dieu, p. 115 et 116.

homes, que je me double c'ils ne se fussent résolus à ce siège, qui fut leur ruyne, qu'ils nous eussent gettés de la France oii il y avoit une grant apparance au commansemant d'une si grant armée, francés et estrangers.

Ainsi se passa ceste journée en se resjouissant et consolant les uns et les autres a . Bientost après le duc de Guise se délibéra d'aller trouver le Roy avec ceulx ou en partie qu'il avait admenés, tant pour descharger la ville de chevaus qu'on ne pouvoit plus nourrir, que pour aller refreschir ces gens qui avoint tant travaillé, et à sa sortie il y en enlrarent d'autres pour craindre encore le retour des huguenots.

Au deslogemant de Mons' l'admirailh du siège de Poytiers nous estions toutziours coume devant alerte i> sautant le régimant de chevaus légiers de Mons' de La Valette et Mons' de Marti gués (17) aussi avec sa trouppe pour voir leur contenanse au partir de ce grand siège. Et les voyant venir à nous lesdits sieurs donnoient di heure à autre des advertissemans à son Excellance de ce qu'ils pouvoient juger d'une si grant armée, tant y a que venant à nous, nous nous retirions de la mesme fasson que nous les voyams venir, ayant comandemant de ne rien attanter, si ce n'est d'arrester les plus avansés pour donner temps à notre armée de se retirer au deslogemant du siège de Chatelleraut, mais leur gros arrivait toujours sans s'arrester.

Son Excellence se retiroit de mesme dudil siège qu'il avoit entrepris pour seulement fere lever celuy de Poytiers, el se retirant droit au Porl de Pylesc y laissa une trouppe d'har-

» Avec ceUe phrase se terminent les extraits des Mémoires dans le Bulletin d'Auch. Tout ce que l'on va lire à la suite de cette phrase est inédit.

ï> C'est-à-dire sur nos gardes, de l'italien all'erta, à la côte, en d'autres termes sur un lieu éminent, d'où l'on aperçoit tout ce qui se passe à l'entour. Voir sur cette expression, qui est dans les Commentaires de Monluc, dans les Essais de Montaigne, etc., le Dictionnaire de M. Littré.

c Commune du département de la Vienne, canton de Dangé, sur la rive gauche de la Creuse.

quebiisiers pour enpecher leur fureur, qui à la fin quittèrent les voyant venir.

Cependant les huguenots firent samblant d'estandre leurs bataillons pour Toffre d'une bataille générale qui leur fut refusée. Mais après que Son Excellance eût joint toutes ces forses, suit les ennemis qui se retirèrent à Faye-la-Vineusea, là où il chargea leur bataille qui fut rencontre pour se bien battre comme nous somes le vendredy que notre canon leur porta un grant dommage, lesquels sur le soir quittent le lieu pour se retirer à Moncontour où desya estoit arrivée leur avant garde et tout leur attirailh.

Monsieur les suit, mais estant enpeché par eux de passer la rivière de la Dyve fut constraint d'aller prendre la source ^ . Il avoit auparavant fet sesjourner son armée aus environs de Chynon de Saumur, là où et après avoir ramassé le tout et Mons' le duc de Guise aussy avec luy qui s'estoit déjà rafraischi à la ville de Tours, fit marcher Pavant-garde conduite par Mons' de Mompansier (18) et luy. La bataille tira vers Loudun, bien propre pour couper les vivres aux ennemis et pour leur couper chemin. Il voloint retourner en Poytou et Guienne, leur ordinaire demure.

Ce que appercevant partirent de Faye-la- Vineuse, fesant samblant de vouloir aler du cousté de Chatelleraut et vindrent longer près de Myrabeau c . Mais Son Excellance se dobtant de leur dessain, au heu de les suyvre, marcha au devant droict à Myrabeau en espérance de les rencontrer, ce qui advint, car sur les deux heures après midy Mons'' le maréchal de Byron (19) manda qu'il avait descouvert les coureurs et qu'il pensoit qu'ils allassent droict à Moncontour pour passer la rivière de la Dyve.

Qui fut occasion aus chefs de l'armée de se préparer pour

a Commune du département d'Indre-et-Loire, canton de Richelieu.

b La Dive, dite Dive du Nord, prend sa source près de Montgaugnier, Vienne.

c Mirebeau-en-Poitou, à 28 kilomètres de Poitiers,

[1569] BATAILLE DE MONCONTOîJR. 17

la bataille, de quoy Mons' rainirailli adverty résolut de luy présanter aux plaines de Saint-Clair, distant de Moncontour près de deux lieues a; par ainsy les deux armées délibérées de se rencontrer et de venir aux mains, ne restoit que le sien et le tamps propre.

Sur cestc résolution TExcellance ayant mandé à tous les capitenes d'advertir touts les soldats pour se tenir prêts, partit de Myrabeau et des environs où il estoit pour rencontrer les ennemis qui prenoient le chemin de Moncontour où elle les vollit devancer pour rompre le chemin du bas Poytou, ou les forser à un combat général avec son armée fraîche et gaillarde contre la leur amoindrie et fort harassée pour les longues courvées qu'elle avoit fet et surtout à ce grant siège de Poytiers.

De quoy ledit sieur admirailh fut adverty qui, dès le vendredy, dernier jour de septambre de Tan mil cinq cens soixante neuf, marcha en dévotion d'estandre son armée en la première plene et campagne qu'il rencontreroit, et n'ayant guères marché plus avant il trouva ce qu'il chcrchoit, les plaines de Saint-Clair où se fit un rencontre que ledit sieur admirailh y estant arrivé avec son avant-garde sur les sept ou huit heures du vendredy commença d'estandre ses trouppes sur la belle fasse de cette campaigne, avoit envoyé certenes cournettes de francés et reitres pour descouvrir la contenanse de nostre armée, laquelle estoit d'environ dix mille chevaux et de dixhuit ou vingt mille homes de pied et dix mille Suysses et quinze pyesses d'artillerie (20).

L'armée des princes et de l'admirailh estoit composée de huit mille chevaus francés ou reistres, dix mille harquebusiers et six mille lansquenetz, huit canons et trois coulouvrines. Il

a Saint-Clair, commune'du département de la Vienne, arrondissement de Loudun, à 39 kil. de Poitiers. La distance est exactement indiquée, car les 6 kil. qui séparent de Moncontour représentent bien le près de deux lieues du narrateur.

est vrai que ron disoit qu'ils avoint laissé le reste à Lusignan a , ledit sieur admirail avoit ce jour là disposé toutes choses, et luy au mylieu de certenes cornettes de son régimant et autres, pour cil estoit question de venir au combat.

La bataille des ditz huguenotz estoit conduite par le conte Ludovic, frère du prince d'Orange (21), qui estant campée derrière nous'. L'admirailh tirant un peu sur la gauche avec son infanterie et les lansquenetz et l'artillerie qu'ils avoient en garde; en ceste sorte on demura jusques à ce que leurs coureurs n'ayant donné assez avant rapportèrent que nostre armée ne paressoit point, que seulemant quelques harquebusiers en un vallon et quelques cabahers qui ne fesoient autre samblant que de laisser passer ceste journée, ce qui fut rapporté audit sieur admirailh qui fit avancer la bataille et l'artillerie pour gaigner Moncontour ce jour là et pour garder que Son Excellance ne s'en saisit comme il avoit délibéré fere.

Comme dong l'on vit retirer ces descouvreurs, nous qui estions devant chevaus légiers du régimant de Monsieur de La Valette et luy présant estant arrivé sur l'heure de parler à Son Excellance, commensames à nous avanser, et estant venus à la plene, fut apperçue Favant-garde des ennemis qui gaignoit pays, nos coureurs ayant fet ce rapport au sieur de La Valette il en advertit Mons' de Monpensier que l'occasion se présentoit fort à propos pour défaire ces troupes qui fesoient la retraicte si Tavant-garde marchoit pour les charger et en danger de les déffere...

Lequel à l'instant coumansça à la fere marcher et charger les premiers où estoit le sieur de Mouy (22) et ces gens qui descouvrant tant de drapeaus qui leur venoint sur les bras cognurent bien qu'ils avoint failly à la descouverte et commensoint de haster le pas, mais quelques pyesses que l'on braqua sur eulx les firent changer le pas au trot.

Et coume l'artillerie eut joué, Mons' de Mompansier fit des-

» Chef-lieu de canton du département de la Vienne à 24 kil. de Poitiers.

bander quelques compagnies pour les rompre et mettre en routte, et nous, chevaus légiers, estions toutziours devant pour les arrester, Mouy qui fesoit la rettrecte n'ut plus beau moyen pour nous retarder que de fere arriver trois ou quatre cents harquebusiers lesquels nous firent un peu arrester, mais venant Mons' de Martigues et autres tous joints ensemble furent enfonsés et plus de cent morts et les autres gaignèrent au pied et ledit sieur de Mouy et tout.

Lequel après avoir combattu main à main se retira un peu jusques à ce que d'autres arrivarent pour le soutenir et s'ala joindre à son avant-garde et au delà d'un petit ruysseau mal aisé pour la cavalerie qui nous arresta fort pour être un lieu fangeux et fort marescageux et quantité d'arbres ^ .

Et lors l'admirailh fit fère halte pour rassurer les fuyars, disant que toute nostre armée if estoit pas là, et sur ce il volsit voir l'yssue et fin de la journée durant laquelle nous et nos chevaus estions bien las et les ennemis bien tristes. Toutesfois ils repassarent le ruysseau pour nous venir trouver qui les avions si fort tâtonnes et de fort près contre leurs forses ou la plus grant partye.

Si que ils nous chargèrent et nous firent avec leurs reistres repasser le ruysseau que nous avions desja passé avec perte de quelques uns des nostres; et entre autres y mourut Monsieur de Gensac, de Commenges (23), qui s'enfonsa avec son cheval dans un mares fort méchant et dangereux, et un autre gentilhomme aussi qui ne fut en leur puissance d'en relever, combien qu'ils fussent bien montés et aussi bien qu'autres de la trouppe, et ledit sieur de Gensac qui estoit monté sur un beau cheval d'Espaigne rubecan (24), grant et fort; mais arrivant nos trouppes et reistres les etonnarent si fort qu'ils se retirèrent aussi bien et plus viste que nous n'avons fet et furent suyvis de fort près que quelqu'un en demuroit toutziours sur

a Liberge dit delà même façon ce «petit ruisseau couvert d'arbres marécageux malaisé pour la cavalerie. »

le chemin et quelques gens de qualité que Mons' Tadmirailh regretoit bien. Ils ne s'arrestèrent jusque à ce qu'ilz furent dens leur infanterie de lansquenetz là où nous n'approcliames que fort peu.

Depuis ledit s' admirail avec toutes ces trouppes de son avant-garde approcha le ruysseau avec une trouppe d'harquebusiers pour nous fère desloger, ce qu'ils firent ; mais les sieurs de Byron et de Martigues et le s' de la Valette et autres avec mille ou douze cents reistres conduits par le duc d'Aumale (25) firent si grant diligense qu'ils firent arriver l'artillerie et fut mise en estât de battre contre les huguenots et fit des exécutions contre eux qu'ils s'en truvèrent fort mal et leur fit un grand dommage, ce qui estouna beaucoup plus les huguenots que tout autre chose qu'il eussent vu de tout ce jour. Elle ne perdait un seul coup, parce que elle estoit logée sur un petit haut, et eulx ettendus partie sur une grant campaigne qu'ils estoient aisiemant descouverts et ne scavoint quel remède y trouver.

L'admirailh toutefois fit advancer l'infanterie francèse pour la longer au pied de la dessante de la plene afin de n'estre sitost endommagés de l'artillerie. Ledit sieur de Byron y remédia bien, car il fit mettre une partye des pyesses au cousté droit de la plaine et le reste à gauche pour battre rinfanterie et la cavalerie tout ensemble ^, puis qu'elles s'estoient garanties en ce lyeu, leurs reistres en eurent bien leur part, et donna si fort dens leur bataillon qu'il en porta plusieurs avec le conte Charles (20) qui fut fort regretté en toute leur armée pour estre un des plus suffisants et courageus de touts leurs Allemans, de sorte qu'ils ne se virent jamais si fort caressés d'artilherie que ce soir là^^ désirant

* D'Antras est ici d'accord avec un grand nombre d'écrivains militaires qui ont attribué au baron de Biron la principale part dans la victoire de Aiontcontour, comme dans les victoires d'Arqués et d'Ivry.

ï> C'est la joyeuse verve gasconne qui a dicté cette plaisanterie, comme elle a dicté un peu plus loin celle sur le mal gracieux canon foudroyant l'armée de Coligny.

[1569] BATAILLE DE MONCOXTOUR. 21

touts la venue de la nuict en bone dévotion pour éviter ce tonnerre; plusieurs avoint opinion que si nous eussions poussé nostre fortune ce jour-là, que nous nous fussions rendus maistres des huguenots. Cependant leurs reistres se reliroient un peu à Tescart qu'ils ne fussent tant descouverts de Tartilherie, aussi Mons' Tadmirailh y ourdonna voyant ce mal gracions canon toutziours continuer son feu.

De fasson que chascun pensoit en sa conscience mesme quand ils se virent assaillis par nostre infanterie freche et gaillarde tirer harquebusades dans leur cavalerie et infanterie desquels tous avoit desya borné le ruysseau pour empêcher le passage là où il en y eut de mors et de blessés.

Ils firent estai de se serrer en se retirant pour estre hors de ce danger. Il est vrai que Mons' Fadmirailh fit venir une grant troupe de harquebuziers pour fere teste à ceulx de Son Excellance et les resfrechissoint on souvent. Or voyci arriver la nuict qui fut cause que le -canon cessa, et les harquebuziers ayant peu gaigné les uns sur les autres commansarent peu à peu de se retirer.

Mons' fadmirailh prent son chemin vers Moncontour pour là y amasser toutes ces forses se retirant sans sonner la retrette combien qu il y avait un peu de désordre et haste pour arriver au lougis et audit lieu de Moncontour. Il fut bien tard ans uns et aus autres quand touts eurent bien soupe, et mesmes nous qui estions toutziours à la campaigne où il ne se parlet de boyre ny de manger, ni rien pour nos chevaus qui en avoient bon besoing; [que si f on m'eust volu croire avec ma jeune barbe nous eussions fait bonne chère à leurs despens a,]etmesme pour nous repenser sans coucher à la francèse ce fut esté un grand soulagement pour nous, après avoir repeu, de trouver un bon Uct pour repenser après tant de peine, après laquelle et tant d'autres je suis encore ici

a La phrase entre crochets a été mise par d'Antras à la marge de son manuscrit.

merci Dieu. Je vous dire bien qu'en ce temps je ne m'en souciûis guières et tout m'estoit indifférant le bon et mauvais tamps que j'endures, la nuict et le jour, et la fain et la soif, comme estant lors en ma bone disposition et comme d'autres qui en avoient aussi bon besoing que moy, grans et petits, non pas seulement en ce lyeu, mais en d'autres.

Son Excellance advertie du despart des ennemys s'avansa pour longer à St Clair joignant le lieu du rencontre ^ où il fit regnoistre les mor {sk) et les blessés d'une part et d'autre qui estoient en assez bon nombre et presque la pluspart de canonades.

Le jour suivant ^ Mons% pour l'envye qu'il avoit de les attaquer de plus près par un grant combat, depescha une bonne trouppe pour descouvrir et luy rapporter le lieu et Testât de l'armée des huguenotz, et estant de retour dirent qu'ils avoint passé la rivière et qu'ils estoient en la plaine de Moncontour et village's prochains et que les principaux estoint dans la ville et au chasteau. Soudain il fit avanser l'infanterie et quelques cornettes pour les soutenir qui estant près de la rivière fut saluée d'une infinité de harquebusades.

Cependant les princes, advertis de la résolution de la bataille parce qu'ils n'estoint pas à l'armée, mais à la Rouchelle (27), asseuroint ledit s' admirailh de le venir truver avec six ou sept cens chevaus désirant se trouver à la meslée, enfin ils alarent à Moncontour voir Testât de leur armée nvec moins de gens qu'ils ne croyoint, et le jour de leur arrivée se passa en escarmouches des harquebusiers, voulant toutz garder le passage de la rivière, la cabalerie demurant aussi toutziours en bataille d'un cousté et d'autre.

a Le mot rencontre était autrefois des deux genres, et jusque dans la seconde moitié du xvii® siècle on trouve le mot employé aussi bien au masculin qu'au féminin, notamment par Thomas Corneille et par le cardinal de Reta.

b Ici recommence le récit de la journée du 30 octobre 1569. Comment fautil expliquer ce double emploi? Nous croirions volontiers que d'Antras, après avoir relu sa première relation de la bataille de Moncontour, a cru devoir revenir sur ses pas pour mieux préciser diverses circonstances.

Lors Monsieur sMnformoit de toulz coustés du passage pour aller à eulx. Enfin il fut conseillé de fère recherche de la source et commansemant de ladite rivière pour passer son armée, et gaignant la dite source il passeroit à son aise, et par ce moyen les ennemis seroient constrains de venir au combat lequel à leur samblant par ci devant ils avoient tant désiré, ce qu'ils virent bientost après et à leur dommage.

Le deuxiesme jour nous alâmes louger près de la source a. Le lendemain, à la dyane, toute nostre armée fut passée. Là les coureurs de Mons', où j'estois, avec le régiment du s' de La Valette, mirent tel effroy à une grant trouppe de harquebusiers et cabalerie, lesquels Mons' Tadmirailh y avoit envoyés pour les soutenir qu'ils se retirèrent aussitost qu'ils nous eurent apperceus. Nous trouvâmes Tartilherie pour fourser le passaige qui fut gaigné.

Puis Son Exellance entra sur la plene résolu d'y estandre ses trouppes pour combatre ou les y fourser s'ils n'y vouloint venir. Mons' l'amirailh toutesfois pour n'estre bien résolu du chemin que nostre armée debvoit prandre envoyé une bone trouppe de chevaus pour en savoir la vérité avec charge d'aprocher de bien près nostre armée, ce que celui qui en avoit la charge avec ses gens exécuta fort dextrement, que à la dyane il se vit à une pourtée d'arquebuse près de la queue de nostre armée, et la vit de fort près, et un coumansemant de marcher en bataille tenant le chemin droit à eulx.

Là, il y eut une forte et roide escarmouche en laquelle les ennemis firent au comansement bonne mine, mais à la fin ils furent forsés de se retirer avec peu de perte remettant à ce qu'ils disoint au lendemain qu'ilz croyent le jour de la bataille.

Ce fut à mesmc tamps que quelques trouppes vindrent droict à nous, qui n'osarent nous enfonser que seulemant

a Entre Vouzailles et Mirabeau.

nous liivr des harquebusades qui nous blessarent quelques chevaus, et sans Tarrivée du conte Ludovic, frère du prince Dorange, et quelques autres cornettes, nous les eussions chargés, qui fut cause de nous retirer et eulx aussi qui firent certain rapport à Mons' Tadmirailh que Mons"" estoit en dévotion avec toute son armée de le venir truver.

Et sur ce commansa de choisir le champ de bataille le plus advantaigeus qu'il peut et disposer toutes ces trouppes selon le lieu, et soudain toutz les capitenes furent mandés, pour en diligence y conduire leurs trouppes, et pour mieulx s'asseurer s'estoit rétiré à Moncontour afm de s'enfermer entre deux rivières ^ qui fut cause que Mons% coume il a esté dit, fut constraint dealer passer à la source de la dite rivière de la Dyve pour les rencontrer à la plaine d'Assayb là où il avoit fet avanser une partye de son armée et, à la fin, toute, pour mètre barrière entre eulx et le bas Poytou où ilz se voloint acheminer pour passer Thiver et repouser leurs trouppes harassées.

Mons' Tadmirailh, prévoyant à toutz évènemans, tacha de se saisir de toutz les heus advantaigeus pour le combat et pour leur rettrette en cas qu'ils fussent rompus, et ayant choisi la campaigne près de Moncontour fort unye et fort à propos pour une telle journée, fit avanser la bataille commandée par ledit sieur conte Ludovic avec certenes pyesses d'artilherie, l'avant garde estoit à gauche tirant vers la rivière un peu moins avancée que la bataille c dont l'admirailh print la conduite et la charge avec de grans trouppes et artilherie.

Telle estoit la disposition et ordonance de la cabalerie des huguenotz et l'infanterie bien rangée, coume nous voyons estant bien près les uns des autres ne pouvant toutesfois voir le tout pour en dire mieulx ce qui en estoit parce que chas-

* La Dive et le Thouet qui vont se jeter dans la Loire près Saumur. ^ Assais est une commune du département des Deux-Sèvres arrosée par la Dive.

c Rappelons que le mot bataille signifie ici le gros de l'armée.

Clin estoit tenu de pourvoir à ces afferes et attandre les commandemens et fère estât de bien assaillir et se bien deffandre, car coume entre nous Gascons disons que qui plan se tourne à caso tourne a .

Tant y a que les coronels et capitenes premièremant de chasque bande estoient un peu avansés pour doner couraige a leurs gens, leur cabalerie avec ces casaques blanches sur leurs armes françoises accoustuiiiées et leurs reistres et infanterie vestus de chemises blanches sur leurs armes pour mieulx recognoistre avec leurs escharpes de taffetas jaune et noir que Ton disoit ils portoient en mémoire du duc de Deux-Pons lequel venant en France les avoit fait pourter à ces trouppes (28).

L'artilherie donc divisée pour Tavant-garde et bataille comme iay dit commansa et tira la première que lune et lautre nous portoit un grant dommaige et aux bataillons à cousté desquels estoit Son Excellence, et couibien qu'ils fesoient meilleure mine qu'ils n'avoient de feu pour ce jour, ils eussent bien désiré à mon advis de remettre la partye.

Voylà don g Son Excellance qui savansa en la plene, et avec ces principaux chefs disposa ces trouppes en avant-garde et bataille, Tavant-garde estoit composée de la cabalerie tant francese que alemande et italiene. Des Françès estoit le prince Dauphin (29), le duc de Guise, Martigues et Chavigni (oO) et La Valette et autres capitaines la trouppe desquels n'estoient pas à moins de trois mille chevaux; des Allemands, les régimans de Tavant-garde du conte de Vestambourc (31), les deux autres du Reingraff (32) et Bassompierre (33), leurs trouppes estoient du moins deux mille chevaux ; des Italiens est autres estoient de mille chevaux bons et bien equippés.

L'infanterie et régimant des Suysses conduit par leur coronel tenoit forme d'un gros bataillon composé de huit mille

* « Qui bien se retourne, au logis retourne. » Proverbe qui paraît inédit.

homes, cinq régimans de harquebuziers francès et italiens pour les flanquer conduits par les capitenes Sarlabous (54), La Barthe (5o), les deux Isles (36) et celui d'Onous (37).

L'artillierie fut despartye en deux, huict pyesses pour Tavant-garde et sept pyesses pour la bataille rangée à la teste des bataillons. Devant ces trouppes de cabalerie et d'infanterie on avoit avancé bon nombre de jeunes gens tant cavaliers que fantassins pour servir de coureurs et attaquer les premiers le combat. A tout cella comandoit le duc de Montpansier lequel fit tenir tel ordre à ses avant-garde : les suysses et leurs flangs de harquebuziers comme prêts d'aler à la charge furent mis sur la droite, et devant luy marchoit Monsieur de Martigues pour marcher le premier après que les enfans perdus de la cabalerie qui estoient devant luy auroient fet leur première charge. Ledit sieur de Martigues estoit suyvi de Monsieur le Prince Dauphin accompagné de belles trouppes, et après luy le duc de Montpansier ayant à son cousté deux mille reistres conduits par leurs chefs.

Et parce que il se doubtoit des Suysses qu'ils ne feroient pas si bien leur debvoir scils n'estoient flanqués et soutenus de la cabalerie francèse, destina pour leur cousté gauche le duc de Guise, Labalette et autres capitenes avec leurs compaignies pour les asseurer la ou j'estois de la partie comme chevau légier du dit sieur de Labalette.

Telles estoient les dispositions des armées, le rang et ordre que chascune compaignie debvoit tenir. Reste à déclarer la desmarche des deux armées à se charger et furieusemant se meller les uns contre les autres, mais Monseigneur plustost s'il recognoistre pas Monsieur de Tabanes (38) et autres la contenanse et délibération des ennemis.

Qui luy fut rapporté et lasseura de Iheur qui luy voloit favoriser cil luy plaisoit de donner bataille; que si vous laissez à la doner ce jourd'huy, vous n'en avez jamais si belle commodité de les fere venir à la raison ny l'occasion si

avantageuse. Il faut fère marcher en diligense sans rompre Tordre des batailles.

De quoy Son Excellance fut très aise et loua Dieu avec un visage riant et alegresse telle qu'il les tesmoignet quil y voulet fère à bon jeu bon arganta. Aussi estoit-il un brave prince et fort couraigeux (39) ce que en partye je voyes et entandes allant et venant avec ledit sieur de La Valette, plustost que le combat ne commensa. Les deux armées ne furent sitost dressées quelles se descouvroient lune et lautre estant si près sur les huict heures du lundy matin toutes en gros.

Lors le canon de la bataille des huguenots commensa le feu, tirant si bien quelle ne perdoit presque un seul coup, et à mesme tamps la nostre respondit avec beaucoup plus de bruit pour y avoir sept grosses pyesses mais avec moins de dommage pour doner trop bas ou trop hault, estant les ennemis en la pleine ou il y avait de petits valons desquels de bon heure ils s'estoient saisis pour éviter ceste tempeste, Tartilherie de Tavant-garde en fesoit de mesme avec tel salve quelle en couchoit plusieurs.

Pandant ce grondemant de tonnerre plusieurs cabaliers se desbandoint de leurs rangs pour sescarmoucher ou possible pour leffet du canon ou pour parlemanter ensemble de levenemât de cete journée tant désirée de touts coustés, mais les plus avisés ne vouloint abandonner leurs drappeaux comme de raison considérant quil en y avet assez pour tous comme je dis à un qui fesoit le sa, Gabaut, sa ! qui me volsit quereller, mais nous avions bien à qui parler devant nous à cete heure voyant tant de gens près de nous pour nous fere passer la coulère et pour nous donner de lexercisse. A la vérité on ne doit avant le tamps et si belle occasion haras-

» M. Le Roux de Lincy, le Livre des proverbes français (édition de 1859, t. II, p. 84) cite : A bon jeu bon argent, d'après un recueil du xvi* siècle intitulé : Adages françots.

28 BATAILLE DE MONCONTOUR. [l569]

cer les chevaux voyaQt un si grant combat préparé. Aussi cella ne se pouvoit guière bien fère sans interrompre Tordre et lobéyssance.

Monsieur de Tabannes qui avoit recognu la commodité des endroits de ceste campaigne, le chemin et les avenues, dit à Monsieur quil estoit besoing de faire retirer les batailles à gauche tant pour prandre le pays large et avantageux pour combatre que pour coupper chemin aux huguenots cils se vouloient retirer vers leurs conquestes et aussi pour garantir ses trouppes de la fureur de lartilherie qui fesoit mal atous.

Ce qui donna occasion à Tadmirailh de changer de heu de toutes ces trouppes pour sestandre plus à droite sur la venue de Ervaus a et de Moncontour comme voulant nous fere barrière si nous vohons passer plus oultre. Alors commasa marcher la troupe des enfants perdus, harquebuziers destinés à Favant-garde droit au bourc qui couvroit partye de leur armée jà prens par nombre de leurs harquebuziers et cabaliers qui avoient délibère de sourtir de la sur nous selon loccasion de ceste journée.

Lescoupeterie (iO) fut grande et telle que renforcée des nostres fut force aus huguenots après la perte de plusieurs de quitter la plasse et se retirer souz leurs regimant en mesme tamps que les Languedocs et Dauphinois furent vivemant charges par nos trouppes darquebusiers et cabaliers où iestois avec ledit sieur de la Valette, quen fin ils se retirarent pour nous revoir bien tost. Quelquefois ils fesoient bonne mine, et dautre ils fesoient samblant davoir peur et noser nous attaquer.

Là dessus Son Excellance manda au duc de Montpansier quil marchât avec lavantgarde et au marachal de Gousse (41) aussi quil fit tirer la bataille avec les Suysses un peu plus sur la gauche quelle nestoit ce que fut fet incontinant et sceut fort bien choisir le heu pour accommoder larmee et après que

a Airvault, chef-lieu de canton du déparlement des Deux-Sèvres, sur le Thouet.

[1569] BATAILLE UE MOXCONTOUR. 29

chasque chef eut remontré et donne courage de bien fère a ces gens et que Monsieur de Tavanes eut recognu larmee enneinye dit a Monsieur que cestoit trop temporisé et trop attandu, qu'il falloit marciier droict a eux parce que leur arlilherie ne cessoit de porter un grant dommage a nostre armée, mesme celle de la bataille qui tiroit de cent pas dens le bataillon de Monsieur et la nostre ne leur fesoit guières mal. De fet les armes firent halte despuys les sept heures de matin jusques à trois heures daprès midy attandant qui marcheroit le premier et cepandant que le canon jouet dun cousté et dautre Son Excellance comanda au duc de Montpansier quil alat résoluemant a la charge et qu'il s'en y alloil aussi.

Lons commensa a marcher le pas et Monsieur de Martigues fut commandé par ledit sieur de Monpansier de fère charge les coureurs pour commanser le feu et soudain les soutenir, ce qui fut fet car joins avec les Itahens et quelques trouppes fraceses marchans comme pour doner sur les enfans perdus de leur infanterie se virent salues de deux ou trois cens harquebuziers quils tournèrent tout court et douèrent si fort sur Monsieur de Mony et reistres quils furent contrains se retirer droit a leurs gens de pied de quoy ils furent fort étonnés.

Qui fut ce coup la une mauvaise augure pour eulx de voir un tel commancemant, ils perdiret le cueur se desbandant peu a peu a qui courroit le mieulx et les enfans perdus les premiers qui ayderent beaucoup les autres den fère de mesme et presque touts abandonnèrent les lansquenets.

A même tamps le duc de Guise et le sieur de La Valletle suyvis dautres compaignies savançoient fort la ou iestois tousjours avec eulx, et vindrent au grant trot charger ceulx qui de mesme venoient at nous, et alabort il y eut bien de la mellee, de coups de lance et de pystolet la ou mon cheval fut culbutté et tomba sans estre blessé que un peu alespaule et moy desous, luy se releva et moy bientost aussi bien étonne sans danger quun coup de pistolet sur le devant de ma cuyrasse. Me voyla

âO BATAILLE DE MONCONTOUR. [1569]

remis et remonte avec un de mes compaignons qui massista et bientost arrivâmes avec les autres qui fesoient merveilles à bien manier les mains contre les lansquenets et autres.

Ces rencontres ne se firent sans grant perte et forse honestes gens dun cousté et dautre. Monsieur de Guise y eut son cheval blessé et Monsieur de La Valette aussi le sien qui en euret bientost change pour achever de solemniser la feste.

De lautre cousté ladmirailh prévoyant a peu près de levenement de la bataille conseilla les princes de se retirer le plus secrètement quilspourroiet et avec la moindre suitte, mais tant de gens se virent après eulx et plus que leur train ordinere ne pourtoit (42) ce que ayda a recognoystre par ceste retrette et soubsonner leur malheur prochain.

Or tandis que les bataillons se virent près pour venir aus bons coups les huguenots firent avanser leurs harquebusiers avec charge de ne tirer que aus chevaus, ce quils firent les premiers de cinquante pas le plus, fesant plasse à ceulx qui les suyvoient lesquels ne peurent sitost tirer que nos reistres ne fussent desja a la charge sur les Frances et reistres de nos ennemis.

Nos reistres ne marchient pas touts ensamble, et ne chargèrent touts dune mesme fasson ains distribués par régimans estoient soutenus des cabaliers frances, les uns attaquèrent ledit sieur admirailh bien assiste et les autres chargèrent les deux compagnies de gens darmes de ladmirailh et Dassier qui estoient suyvis de deux cornetes de reistres, ces charges furent fort furieuses de tous coustés et fort crueles, et avec ce les chevaus de leur artilherie prins et retires par nos gens qui sen accommodarent bien.

A ceste charge le sieur admirailh fut blessé à la joue accause que les compagnies qui avoient este ordonnées pour combatre devant luy avoient prins la charge et senfuyrent plus tost quils ne debvoient se trouvant encore mellè parmy les nostres, que

si leurs reistres ne fussent arrives jamais ladmirailii nen fut sourty quil ny fut demeuré.

Cesla fet uns et autres de chasque cousté se retirarent un peu pour se rallier sous leurs enseignes pour retourner au combat, ceste première rencontre fut fort dangereuse et mortelle à plusieurs, mesme les ennemis avoient mis en routte et firent reculer plusieurs drapeaus des nostres bien accompaignes si autres des nostres ne fussent arrivés frances et reistres pour les arrester.

Or après avoir discoursu et parlé des combats des avant gardes selon mon peu de jiigemant pour lavoir vu et ouy estant sur le lieu, il faut dire quelque chose de la bataille et de sa démarche par le commandemanl de Monsieur qui estoit encore incertain du succès de lavantgarde qui desja avoit commanse et estoit aus mains, fit commanser le jeu et soudain partir de sa droite sous la conduite du duc d'Aumale, le marquis de Badena avec tous les reistres, lequel alla si avant quil y demeura et plusieurs autres.

Et continuant tousjours leur artilherie de tirer Monsieur savansa si fort sur les ennemis que les suysses et les autres bataillons demeuroint derrière mais il rencontra devant luy un salve de harquebusades par quatre vings ou cent harquebusiers a cheval devant luy segondés par une grant trouppe de reistres et frances qui se résolurent comme désespères de se jetter sur son escadron douant jusques a la cournete et cuidant fère quitter la plasse à touts ceulx qui suy voint Son Excellance quelque debvoir que les ducs de Longuevile (43), Tabanes, Vilars (44), Carnabalet (45) sefïorsassent fère et tous autres qui estoient avec luy, son cheval estant blesse et abatu et luy par terre fut bientost relevé par le baron de Montesquiou et le marquis de Vilars qui le firent monter sur un autre cheval qui

a Le marquis de Baden, quoique protestant, avait en 1568 amené à Charles IX un renfort de quinze cent reitres. Il n'avait que trente-trois ans quand, emporté par une trop généreuse ardeur, il périt au milieu des gens de ses coreligionnaires.

se trouva bien apropos a , et tost après luy fut tire un coup de canon qui emporta cinq de ceulx qui niarchoint devant luy, qui estoit le dernier coup qui se tira de ce iour de la pyesse que les ennemis nommoient la chasse messe. Incontinent les Suysses marchèrent par le comandemant de Son Excellance et Monsieur de Biron et autres avec eulx pour aller contre les lansquenets qui furent deffets et le reste de gens de pied aussi et une bone partie de leur cabalerie. Certes sestoit pytie de ces gens despuis qu'ils se virent rompus.

La charge que Monsieur leur fit fut grande et fort remarquable où il se fit une grant exécution, comme aussi du couste de lavant-garde qui combatoit leur bataille, et nostre bataille qui combatoit leur avant garde, qui fut un rencontre comme cella sans y panser et y ayant donne un grant comancemant on ne sen put desdire. Tant y a que la victoire nous en demeura qui fut Iheur et gloire entière à Son Excellance dune des plus belles batailles qui se soient iamais données en France avec perte des ennemis de quinze à seize mille homes.

La victoire fut poursuyvie par Monsieur de la Valette avec son régiment de chevaus legiers accompaigné dautres qui le suyvirent qui estoit un grand capitene et brave chevau legier et ennemy des huguenots, à laquelle retrette les suyvant de près nous en fesions tousjours demeurer quelquun par les chemins, et les sieurs de Guise et de Martigues suyvoient après, avec Monsieur de Montpansier comme chef de lavant garde, et encore que le comte Ludovic, frère du prince d'Orange, fit la retrette fort brave et en bel ordre nous le suivîmes iusques à ce que la nuict nous sépara.

[Ici manquent deux feuillets contenant les pages 141, 142, 143, 144.]

a Tavannes cite le fait, mais il ne parle pas du baron de Montesquieu. « l\ y eut quelque désordre à cause du cheval de Monsieur qui tomba et fut relevé par le sieur marquis de Villars. » (Collection Michaud et Poujoulat, Mém. de Gaspard de Saulx-Tavannes, p. 338).

[1569] SIÈGE DE saint-jean-d'angely. 33

[Après la victoire de Monconlour, les troupes royales allèrent mettre le siège devant Saint-Jean-d' Ancjely . Ce fut le 12 octobre que le futur maréchal de Biron somma cette ville de lui ouvrir ses portes. Le gouverneur de la place, qui répondit par un refus à cette sommation, était Armand de Clermont, sieur de Piles, dont nous avons déjà rencontré le nom dans le récit du siège de Poitiers, Le siège commença le 16 octobre 1569.]

Et voyant qu'ils estoient résolus à cella. Monsieur de

Byron se présanta avec quatre ou cinq cens chevaus et quelques gens de pied, la sommant ^ au nom du Roy, qui luy fut respondu qu'ils la tenoint par le comandemant du prince de Navarre, gouverneur en Guienne pour le service de Sa Majesté. Ledit sieur de Byron print cette response pour reffus et s'en retourna en larmée, et incontinent après linfanterie fut conduite avec lartilherie jusquesaus fausbourgs de ladite ville.

Gepandant les assiégés travailloient aux fortifications des lieux les plus foibles et firent deux ou trois belles sorties où ils prindrent quelques prisoniers pour prendre langue, et narrestoient pour cella de continuer leur travailh, comme aussi ledit sieur de Byron fesait travailler aus tranchées attandant la venue de Sa Majesté qui arriva en son camp bientost après et lougea si près de la ville (46) qu'il se résolut de nen partir que la ville ne fut prinse.

A son arrivée lartilherie tira qui estoit avec les Suisses laquelle marchoit desya pour battre la dite ville. Cette salve qui fut fête tant de lartilherie que de lescoupeterie fut belle et grande et tout le camp fut mis en armes et en rang de bataille avec une indissible joye et cry général à la venue de Sa Majesté criant vive le Roy.

* C'est-à-dire Saint- Jean-d'Angely, chef-lieu d'arrondissement du département de la Charente. Sur le siège de Saint-Jean d'Angely, voir les auteurs déjà cités sur le siège de Poitiers, y compris Liberge, dont le récit débute par une description de la ville.

34 SIÈGE DE SAINT- JE AN-d'aNGELY. [] 569]

Et ayant encore sommés les assiégés de se randre, firent la même response que auparavant qui fut cause que lartilherie fut dressée et mise en batterie fort dextremant, commensa à tirer contre les defîanses de la tour, et continua la dite batterie tout le iour, jusques à ce que la bresche fut grande et résonable, mais la nuict venue leur donna moyen et loysir à y pourvoir et reparer la bresche avec d'autres retranchemants derrière ladite brèche. La batterie fut encore fort violante, et fut la tour de Béliart abattue rez de terre a où plusieurs furent tués ou blessés, et continua la dite batterie jusques au iour. qui avoit esté desseigné, et voyant la brèche si raisonnable, après Tavoir recognue qu'un cheval chargé y fut pu monter ; mais ils y apportarent tant dinventions qu'ils la rendirent en deffanse après y avoir travaille.

Tellement qu'une grande trouppe de noblesse accompagnés de plusieurs braves soldats entreprindrent de sen rendre maistres que encouragés par la présence du Roy et grants seigneurs qui l'accompagnoient, douèrent jusques au dessus de la dite brèche, mais elle fut si bien deffandue et debatue quil faillut enfin se retirer. Cest assaut à la vérité nestoit pas commandé ains volontere entreprins par quelques chefs et gentishomes, comme dit est qui y menèrent bon nombre de soldats, aussi ny apportarent ils pas aucun drapeau.

Durant lassant deux coulouvrines battoient en courtine sur la brèche. Monsieur le baron de Montesquieu y fut blessé, et le sieur de Guitinieres (47) aussy; ledit sieur Baron fut blessé par la bouche qui en morut bientost après (48), avec lequel iestois ce iour de batterie en espérance daller à lassant, qui fut un grant dommage et fort regretté du Roy et de Son Excellance et aussi de la Reyne-mere parce que il avoit fet de bons servisses et entre autres le iour de la bataille de Jarnac, et aussi le jour de la bataille de Moncontour, fut

a Liberge (p. 185) nous montre aussi la tour Béliar abattue « rez pied. »

[1569] SIÈGE DE saint-jean-d'angely. 35

commandé par Son Exellance de se tenir auprès de luy qui luy fit un bon servisse pour avoir aydé à le relever en comhatant devant luy parce que son cheval luy fut tué d'une harquebusade, comme il a esté dil. Ce fut une grant perte de ce brave cabalier, et encore plus pour moy, qui m'estoit un bon et intime amy qui ne pouvoit guiere demurer luy et son frère sans me voir souvent. Il fut honorablement accompagné par les Suysses de la garde du Roy comme capitene, et d'une grant trouppe de capitenes et noblesse à sa sépulture au Ueu 011 Son Exellance estoit lougé qui aussy y assista et le regreta fort, comme je voyois estant presant.

Le Roy et la Reyne mère qui laymoient fort et Monsieur aussy luy avoient promis de luy donner de belles charges, comme je sçay fort bien qui le puis dire, et entre autres le gouvernement de Bayone après le viscomte d'Ourte (49) qui lors avait envye de quitter sa charge et se retirer, et sans doubte il eut esté chevaUer de lordre du Roy et capitene de cinquante homes d'armes, et pour cest effet il s'estoit préparé daler en cour après ce voyage, mais ce malheur luy arriva.

Et despuis estant audit siège M. de Pompignan son frère devint malade aussy de la dyssenterie, où il en y avoit bien dautres touchés de ce mal lequel ie assistis toutjours jusques a la fin du siège et de nostre retour en ce pays de Gascogne où il mourut de ce mal bientost après.

Et continuant le siège dudit sent Jehan d'Angely Monsieur de Byron escrivit à Monsieur de Pyles de randre la ville a Roy ladvertissant de autres villes voysines^ qui s'estoient randues, lassurant quils seroient reçus a composition si honeste quils nauroient occasion de sen plendre.

Ces remontrances les firent un peu résouldre et donna un comencemant a la pratique qui fut despuis curieusemant démenée d'un cousté et d'autre et y eut sur ce un pourparler

a Liberge nomme les villes de Lusignan et de Saintes (p. 187).

36 SIÈGE DE saint-jean-d'angelt. [1569]

de paix qui ne réussit de longs iours après que seulement pour la capitulation et paix particulière de la ville ^ laquelle après les dix iours quils avoient demandés pour en advertir les princes la promesse que le Roy leur avoit fête leur fut tenue et plustost de leur sourtie ceulx de dedans et ceulx de dehors se visitoient et parloient ensemble.

Cependant le sieur de Byron se presanta pour sommer ledit sieur de Pyles de sa promesse qui luy respond que suivant ladvis quil avoit eu, il aymoit mieux morir en combattant et fesant son debvoir que destre taillé en pyesses à sa sourtie. Sur ce il recomansa la batterie plus cruelle que devant qui leur porta une grant ruyne sur leurs murailles et autres liens, combien quils firent quelques sourties aux tranchées avec perte de quelques uns qui estoient en garde.

Enfin on se remit à une segonde capitulation a quoy ils prestarent Foureille les chefs et tout pour se voir à l'extrémité laquelle fut pourtée et signée de Sa Majesté qui estoit telle que les assiégés sourtiroient de la ville vies et bagues sauves avec leurs armes et chevaus, et enseigne ployée et qu'ils ne porteroient les armes pour la cause générale de la rehgion pendant quatre moys, à quoy ils faiUirent bien.

Qu'ils pourroient tant estrangiers que habitans se retirer là où bon leur sembleroit en toute sûreté, et quils seroient conduits iusques au heu où ils devroient aler par le sieur de Byron et de Gausens (30), et encore que sur leur sourtie une bonne trouppe des soldats des nostres eussent volu entreprendre quelque chose sur eulx pour les fere desplesir. Monsieur d'Aumale y arriva et autres qui rompirent ceste exécution avec une grant difficulté (51).

Tant y a qu'ils furent conduits iusques à Angouleme avec le sauf conduit du Roy. Pour cella le sieur de Pyles narresta ce qu'il ne devoit fere daler trouver les princes et leur armée

a Cette capitulation provisoire fut signée le 6 novembre. La capitulation définitive fut signée le 2 décembre.

[1569] SIÈGE DE SAINT-JEAN -d'aNGELY. 37

encore qu'il eut promis de ne porter les armes de quatre moys.

Après la reddition de la ville, le sieur de Guitinieres y fut establi gouverneur avec huict compaignies de gens de pied, et ce mesme iour le Roy et la Reyne mère et le cardinal de Lorrene (32) y entrèrent et visitèrent la ville et la brèche et tout le reste de ce qu'ils avoient envye de voir. Ce fait Sa Majesté se retira après avoir pourvu aus garnisons de Poytou et de Saintonge et envoya le sieur de Sansay (53) avec six cornettes de cabalerie et le regimant du sieur de Gouhas (54) et autres en Berry pour resserrer les huguenots de la Charité ^ qui fesoient de ravages et sestendoient trop avant.

Puis s'en ala a Angers (55) où il assigna les députés des huguenots de si trouver pour la paix quil desiroit tant, ce quils firent, combien que après la bataille de Moncontour le Roy ayant pytié de son peuple en mit quelque propos en avant, si que après les alees et venues de quelques gentilshomes vers la reyne de Navarre et autres qui estoient à La Rouchele (56) le maréchal de Coussé fut envoyé vers elle pour acheminer ce traité a une bonne fin. Toutesfois pour certenes considérations et difficulté que les huguenots y apportarent la décision en fut remise et renvoyée a leur armée qui savançoit bien avant en Gascogne et Languedoc vers lesquels on y despecha députés à cest effet lesquels toutesfois prindrent ce pourparler tout au rebours de Untention du Roy, tellement qu'ils firent samblant de la refuser.

Mais sestant ravisés par les remontrances de plusieurs qui la desiroint leurs députés furent depeschés pour aler trouver Sa Magesté a Angers où il ne fut possible de rien fere pour encore car il y faulsit bien dautres allées et venues. Cependant lesdits députés audit tamps arrivés après avoir dict et represanté ce qui estoit de leur charge, le Roy nen volut rien

A Chef-lieu de canton du département de la Nièvre.

fere pour estre le tout à son desavantage et hors de raison y ayant de demandes impossibles et trop à leur advantage de sorte que cella fut remis a un autre tamps.

Je vous ay desja dit que après celte grant deffete de la bataille de Moncontour les huguenots prindrens leur chemin vers Montaubana qui tenoit poar eulx et despuys en Gascogne pour joindre le comte de Montgommery (57) qui estoit en Byarn où il avoit fet quelques iurs devant lexecution contre le sieur de Terride (S8) et autres au siège de Nabarrens et la ville Dourtes (d9) heu du rencontre et estant les susdits huguenots arrivés à Montauban qui de tout temps a tenu pour leur party et si estre refreschis quelques iours, y prindrent une grant somme dargent^ que ceulx du pays y avoint assamblè pour la cause tant des eglyses que des rançons et autres pratiques dont ils firent part aux reistres qui sambloient estre malcontans accause du retardemant de leur paye que pour la perte qu'ils disoient avoir fête de leur bagage a la bataille de Moncontour.

Et après avoir laissé le viscomte de Borniquel (60) audit Montauban pour gouverner et avec luy un bon nombre de soldats, firent sortir un canon et une coulouvrine pour sacheminer avec tout leur attelage et équipage et passer la Garone où ils avoient envoyé devant une bone trouppe pour facihter le passage que Monsieur de Montluc gardoit pour lassurance des garnisons quil avoit a Agen et au Port Sente Marie où il estoit et avoit mis M' de Leberon son nepveu (61) à Aiguillon qui luy fut forse de quitter pour ne pouvoir résister à ces grans forses de huguenots ^ .

a Signalons la présence du futur Henry IV à Montauban, en novembre et décembre 1569. Du 10 au 15 de ce dernier mois le roi de Navarre, était au Port- Sainle-Marie (Lot-et-Garoane à 20 kil. d'Agen).

b Voir \ Histoire de Montauban par H. Le Bret, prévôt de l'église cathédrale de cette ville, en 1668, édition de 1841. Montauban, in-8", t. ii, p. 59.

« Voir les Commentaires de Monluc, éd. de Ruble, t. m, p. 363 et suivantes. Les huguenots entrèrent à Aiguillon le 28 novembre 1569. Cette ville esta 10 kil. de Port-Sainte-Marie.

Incontinent les ennemis despecharent une trouppe de cabaliers pour sommer le Port Sente Marie où ledit sieur de Montluc avoit sa compagnie de gens darmes et le reste a Agen avec un bon nombre de harquebusiers qui ayant vu ce lieu du Port Sente Marie foible pour ne pouvoir résister a leur armée et avec si peu de gens se retira à Agen avec toute la compaignie où il fut fort bien venu et tous ceulx qui le suyvirent.

Ce fut un grant avantage pour les huguenots qui saccommodarent en ce lieu si beau et profitable pour eulx et y seiournarent longs jours, delà ou leur avant garde partit pour fere plasse aux princes qui si en aloient pour y sesiourner et recevoir les forses du comte de Montgomery de qui ils fesoient forse destat pour avoir fet de si belles exécutions et avoir mis le Byarn en liberté et a leur obeyssance lequel y arriva avec une bone trouppe et grant butin.

Toute larmée passa au Port Sente Marie (62) où estant arrivés firent diligence dy dresser un pont pour passer la rivière de Garone qui est en ce lieu fort large et profonde. La forme et estofîe de ce grarft pont estoit de gros pyeus ferrés et chascun de la longueur requise pour la profondeur, sur lesquels nombre de traverses estoient assises et bien clouées couvertes daisses despesseur convenable et par dessus quantité de ferures pour mieulx en assurer les chevaus, avec les gardes dun cousté et dautre pour empescher que en une presse les plus prochains ne tombassent en leau, et pour mieux lasseurer ils lavoient serré dun grant nombre de cheynes de fer et de gros cables, et le tout fut fourny par les habitans desdits lieux en forme de rançon, ce que leur vint bien a propos.

Ce pont demoura plus longtamps a se bastir qu'il ne fist a estre ruyné et du tout deffet par Monsieur le mareschal de Montluc lequel prenant garde aus actions des ennemis taschoit tousjours de les nuyre et empescher le passage de la rivière de Garone comme vous entendrez.

Il y a un grant nombre de molins estant sur leau comme

gros vaisseaus sur deux desquels la meule roue et toutte la maison du molin y est appuyée et sont les balteaus si bien lyés ensamble que la force ny de leau ny des vans si impétueus qu'ils pourroientestre ne leur sauroient nuyre. Hz sont si bien attachés a la rive avec de grosses cheynes de fer fêtes comme il faut que Ton diroit que lesdits moulins sont bastis sur fermes pylotis; car sans ces cheysnes le royde fil de leau de cette rivière les emporteroit aysement.

Ledit sieur de Montluc en descheyna deus ausquels il joignit encore quelques batteaus qui le tout estoient chargés de pyerres grosses et caillons et les garnit de torches et mesches alumees quil sambloit la nuict autant de harquebusiers délibérés de fere et exécuter une grant entreprinse comme a la vérité ils le pansoient bien comme cella. Ce fet, il les laissa tous aler sur la my nuict le long de leau ou le fil impetueulx de leau les emporta dune telle roydeui* que par la forse le pont fut rompu non sans une grant alarme qu'ils pensoient estre tous perdus ^ .

Ainsi en un cart d'heure ^^ leuvre de plusieurs jours et de grans frais fut du tout ruynee et mise en pyesses, de quoy les huguenots receurent un grant desplesir et dommage et grant retardemant àleurs afferes, ne laissarent pour cella de chercher d'autres moyens pour un passage si necessere, qui fut de fere soudain un autre pont de quatre grants batteaux les deux attachés ensamble et les deux autres aussy, et couvers de bones aysses sur lequel quantité dhomes pouvoient passer de front.

Larmee passée, fut aussitost rompu affin que les cathoUques neussent moyen dy passer et leur doner en queue et les endommager. Ainsi les huguenots passèrent et le capiteine Pyles partit de Angoulesme avec deux cents chevaus pour se joindre à leur armée pour fere entendre aux princes le succès du siège de Sent Jehan Dangely.

a II faut comparer ce récit avec celui de Monluc (t. m, p. 372-379). La verve endiablée ne manque pas plus à l'un qu'à l'autre, b Dans la nuit du 15 au 16 décembre 1569.

Despuis larmée des princes sesiourna au Mas de Agenois a , bon pays, iusques aux fêtes de Noël, en continueles escarmouches contre les forses de Monsieur le mareschal de Montluc entreprenant sans cesse les uns sur les autres et sur les plasses qui leur sambloient les plus incommodes. De la quelques compaignies huguenotes coururent vers le Mont de Marsan, Rocquefortb, Bazas et Saint Justin c, Villefranched et autres lyeux circonvoisins pour se remplumer e de leurs pertes.

Puis s'en retournarent par la ville de Soz ^ et autres villes deGascougne, reprindrent leurs trouppes au Port Sente Marie. Leur armée marche donc le long de la rivière de Garone, et de là print autre pays le long de la rivière du Targ et Labeyron h là où ils prindrent une ville et quelque autre fort, et despuis ils sapprocharent de Toulouse et de bien près, la où Monsieur le mareschal Danvile, gouverneur de Languedoc (63) et Monsieur de La Valette (64) et plusieurs autres chefs seignalés estoient dedans accompaignés de quatre a cinq cents chevaus et plus de six mille harquebusiers, lesquels sortoient quelquefois sur les plus avansés qui brulloint tout autour de la ville.

Et après y avoir fet de grant ravages et ruynes prindrent le chemin de Castres en Languedoc qui a tousjours tenu pour party où après avoir prins deux pyesses de batterie prindrent leur chemin vers ledit pays de Languedoc, la ou ie le lasseray aler pour ne les avoir vus despuis en ce voyage.

a Chef-lieu de canton du département du Lot-et-Garonne, à 14 kil. de Marmande.

b Chef-lieu de canton du département des Landes, à 22 kil. de Mont-de-Marsan.

c Commune du département des Landes à 11 kil. de Roquefort.

d Villefranche-du-Queyron (Lot-et-Garonne), canton de Casteljaloux, à 11 kil. de cette ville.

e Montaigne s'est servi de la même expression : « Quand il se fut remplumé de sa perte. »

f Commune du département du Lot-et-Garonne, canton de Mézin.

8 La façon dont d'Antras écrit le nom du Tarn indique la façon dont on prononçait ce nom en Gascogne, prononciation qui s'y maintient encore quelque peu et qui fait sourire les hommes du Nord, les descendants de ceux qui parlaient la langue d'oil.

b L'Aveyron qui se jette dans le Tarn entre Montauban et La Française.

42 d' ANTRAS PROTECTEUR DE LA VEUVE DU BARON DE MONTESQUIOU. [1570]

Que pour vous dire que après le siège et prinse de Sent Jehan Dangely les trouppes de Gascougne furent congédiées pour venir se refreschir, ce que ne fut guiere y ayant de graves afferes aussi bien en Gascougne que ailleurs. Nous y fumes pourtant en quelque sorte de paix après que les ennemys eurent vuidé le pays, si ce n'est de certenes villes qui tenoient pour eulx où ils avoient laissé de fortes garnisons.

Ladite armée des huguenots fit un grant cerne a- par toute la France, et de Languedoc iusques en Bourgoigne et aus environs la ou larmée du Roy fut, et se voyant de fort près avec de grandes et belles escarmouches, la ou et après ces exercices de guerre et après la perte de tant de gens de bien, la paix fut arrestee et conclue en juillet de lan mil cinq cents septante (63). Les députés eurent bien de la peyne en ces allées et venues.

Et après tout cella et prins tant de peyne je men retournis en ce pays avec ledit sieur de Pompignan, lors seigneur de Montesquieu après la mort de son frère, accompaignés d'autres du pays, lequel ne pouvant passer oultre accause de son mal de la dyssenterie, nous nous arrestames au Port Sente Marie où nous y demourasmes quelques iours après lesquels il fut conduit au chasteau du Saumont et de la a Montesquiou ou bientost il mourut (66).

Despuys sa mort moy estant sur le heu. Madame de Montesquiou, sa seur, après la mort de M' de Lupé son mary (67) demoura heretiere, qui me pria de la voloir assister parce que elle avoit eu advis que Ion vouloit entreprandre et se saisir de ses maisons et terres et du chasteau de Montesquieu pour quelques pretantions et droits que quelques gentilshomes disoient

a Cercle. Les rédacteurs du dictionnaire de Trévoux citent sous ce mot ce vers de Marot :

Va faire en terre un grand cerne tout rond.

M. Littré cite sous ce même mot cette phrase de Biaise de Monluc : « Nostre cavalerie fist un grand cerne. »

[1570] d'antras protecteur de la veuve du baron de montesquiou. 43

y avoir par substitutions, et que famés à ce quils disoient ne pouvoient succéder a ces grants biens et baronie de Montesquieu; et pour le désir que iavois de la servir en ceste affereet en toutes autres occasions pour la conservation de ses droicts et pour la maintenir en sa maison comme fille légitime et unique je me resolvis de le fere et aussi en considération de Messieurs ses frères qui mestoient fort bons amys. Je y desmuris quelque tamps avec quelques uns de mes amys que iavois employé sans fere samblant de rien, et y fut fet si bonne garde que rien ny fut entreprins, combien qu'ils fesoient tousjours courre le bruict de s'en vouloir emparer et que Ion ne les en sauroit empescher de quoy Ion me volsit une foys quereler mais ce fut un feu qui sen ala en fumée. Le nom desquels je ne puis dire pour le presant pour mavoir esté depuys fort bons amys, qui ne serviroit de rien; car aussi cela fut accordé par de gens dhoneur et de qualité qui la laissarent paisible en sa possession, et moy particulièrement ie y fis plusieurs passages de quoy ie ne me repans poinct.

Ladite dame de Montesquiou fut despuis recherchée par Monsieur Fabian dernier fils de Monsieur le mareschal de Montluc père de Monsieur le comte de Carmain avec lequel le mariage se fit (67) au grant contentemant de toutes parties tant dun cousté que dautre là où iestois et fis par allées et venues tout ce qui fut de mon pouvoir envers Monsieur le mareschal de Montluc pour les acheminer a la consommation de ce mariage.

Je fus despuys deux fois à la cour avec luy durant la paix là où il eut une grant querelle pour laquelle Monsieur de Guise soffrit à luy et lassista et autres grans mylors de la cour qui à la fin fut accordée (69) et nous de retour en Gascogne.

[1572] Auquel tamps il se parla du mariage du Roy de Navarre avec Madame Margueritte seur du roy Henry troisiesme qui fut assigné en lan mil cinq cens septante un, jour

44 d'antras gouverneur de marciac. [1570]

de sent Barthélémy, qui fat le iour du granl massacre de Paris où la fortune volsit que le ny fus pas (71), combien que ie y estois appelé, parce que iavois lors quelque charge en ce pays, et encore sur le bruit dune plus grant guerre en ce pays après le susdit massacre de Paris où ladmirailh de Ghastillon morut et plusieurs autres, je fus eslu gouverneur de Marciac a avec commission de Monsieur le mareschal de Montluc, lors lieutenant de Roy en Guiene (72) où il faulsit que ie assistasse la dite ville et y demeurer pour la défîandre, comme je fis, et Beaumarchez (75) aussi envers et contre tous pour le servisse du Roy et deffanse de nostre reUgion catholique.

De sorte que estant lors en la ville de Marciac gouverneur, le baron Derros de Byarn (74) assambla une grant trouppe de gens de pied et de cheval audit pays de Byarn lesquels ayant ensamble prins son chemjn droit à Castelnau de Rivière ^ auquel lieu y sesiourna quelques iours pour lesperance qu'il avoit de fere quelque exécution et mesme à Marciac et aus environs, comme il comansa à la ville de Plasence c où il envoya de Castelnau en hors une compaignie de gens de pied pour la saccager et ruiner et ayant au heu bien chargé quinze ou vingt charrettes des plus beaux et précieux meubles de la ville. len fus incontinent adverty a Marciac qui fut cause que bientost ie fus à cheval avec douze ou quinze de mes amys et compaignons de la \ille ou autres pour nous

a Marciac est un chef-lieu de canton de l'arrondissement deMirande (Gers). Le château de Samazan où naquit d'Antras est à quelques kilomètres de la ville. H reste encore à Marciac quelques vestiges des anciennes murailles, ainsi que les fossés. C'était une bien petite place de guerre, mais on va voir par le récit de d'Antras que le gouvernement n'en ressemblait point à ce gouvernement commode et beau si gaiement chanté par Chapelle et Bachaumont, à cette sinécure de Notre-Dame de la Garde, où Georges de Scudéry s'endormait dans une molle oisiveté digne des chanoines du Lutrin.

b Castelnau-de-Rivière-Basse, chef-lieu de canton du département des Hautes- Pyrénées, ancienne capitale du pays de Rivière-Basse.

c plaisance, chef-lieu de canton du département du Gers, dans l'ancien pays de Rivière-Basse.

[1572] EXPÉDITION DU BARON d'aKROS. 45

aler mettre sen retournant sur leur chemin en embuscade dens un boys entre le dit Gastelnau et Plasence, et passant à nostre veue nous alames droict à eulx, qui après avoir fet quelque sainblant de se deffandre, ils furent tous taillés en pyesses, fors deux qui furent sauvés, et les charrettes randues aux habitans de Plasence avec leurs meubles qui de bonne guerre estoient à nous, si nous eussions volu les prandre, mais il faut avoir égard et pytié des amys et voysins et après avoir fait ceste exécution avec peu de gens nous nous retirâmes sans perte a .

De quoy le dit sieur baron Derros fut extrêmement marry non sans grans menasses de sen revancher qui avoit aussi laissé en la frontière de Byarn en un fort nommé Soublacauseb quelque trouppe de souldats lesquels quelques iours après nous rencontrâmes dehors à la campaigne, qui tous furent exécutés et mis à mort et le dit Ueu rompu et mis hors de deffanse qui fut cause que despuys ils ne si arrestarent point.

Après cela le dit sieur baron Derros quitta la dite ville de Gastelnau pour prandre son chemin avec ses trouppes vers la rivière de Garone droict à ces villes qui tenoient pour eulx, ou ayant sesjourné quelque tamps et fet la guerre il y fut tué et ne revint iamais plus en Byarn.

La guerre estoit plus eschaufée que jamais, et les villes et pays en grant alarme accause que les huguenots estoient fort marrys et désespérés de cette grant exécution et perte du massacre de Paris qui fesoint encore tout ce qu'ils pouvoient combien quils eussent perdu des meilleurs chefs quils eussent et capitenes et autres.

[lS7o] Bientost après le siège de la Rochele fut résolu parce que les Bouchelois ne vouloient obeyr aux comande-

a La petite affaire de Plaisance n'a pas été mentionnée dans ï Histoire de la Gascogne, de l'abbé Monlezun.

b Soublecause, commune du canton de Gastelnau-Rivière-Basse (Hautes- Pyrénées).

mans du Roy (73). Voyla sur ce sujet une grant armée en campagne comandée par Monsieur frère du Roy pour si acheminer avec tous les princes et grans capitenes de France, et comandemant à Monsieur le mareschal de Montluc de si trouver, ce qu'il fit avec le plus de gens qu'il peult assambler (76) et Monsieur de Montesquieu son fils avec sa compaignie de gens darmes qui me pria de voloir estre de la partye audit voyage de la Roucliele ce que ie luy promis de mon gouvernemant en hors avec la permission toutesfois de tous les habitants pour le désir que iavois encore de voir un tel siège accompaigné de tant de princes et grans seigneurs.

Enfin après avoir eu la permission des dits habitants de la ville de Marciac je man aies le trouver avec dix ou douze de mes amys mes frères et autres. Il me volsit fere Thoneur de me doner quelque charge en sa compaignie, mais men estant excusé le plus honestemant quil me fut possible accause de ma barbe trop jeune ^ et de ma chaige de Marciac, je narrestis pour cela de lassister et le servir en tout le voyage iusques a la fin du siège. Monsieur de Cadreilh (77) estoit son lieutenant. Monsieur de Mont (78) son enseigne. Monsieur de Bezoles son guidon (79), et Monsieur de la Serre (80) son mareschal de lougis et la compaignie complette et assistée de braves et honestes gens (81).

Nous voyla dong en chemin pour fere ledit voyage de la Rouchelle et Monsieur de Rocquelaure (82) aussy avec nous qui estoit lors sa première sourtie et le premier voyage quil avoit iamais fet, et estant par nos journées arrivés au camp non sans bien passer le tamps entre nous jeunes gens, nayant eu aucun rancontre des ennemis, nous fumes longes tout contre la ville en un village nommé AngouUnb où il ne fut rien trouvé que les murailles et les lougis vuides sans

a D'Antras avait alors 34 ans, étant né en 1548.

b Angoulins était un village fortifié à 8 kil. de La Rochelle.

aucune habitation d'homes ny de famés ny en tous les autres heus des environs de la Rouchelle.

Il faillut se resouldre dachapter pour vivre tout ce que nous avions besoing et encore avec grant difficulté den trouver avec de l'argent si ce nest certains vivandiers qui en apportèrent au camp, je vous dis tout aussi cher qui se pourroit dire tant la cher que le pain et entre autres vivres lavoyne qui se vendoil douze livres le sac, et nous estions aussy sans foin ny paille, et ceste incommodité estoit telle parce que larmée y estoit desya quelques iours devant arrivée a .

Vous debvez panser comme nos chevaus estoient bien tristes et en bon estât pour servir sil eut esté besoing. Le meilheur estoit en ce lieu davoir forse argent en bourse pour avoir de commodités, car autrement Ion ne pouvoyt vivre ny encore avec cella que avec grant difficulté, et en ceste façon nous y demourames deux moys fort mal pour nos chevaus si ce nest pour nostre passe-tamps. Nous avions lexercisse de voir tous les jours les tranchées bien garnies de braves soldats et capitenes et la batterie de quarante-cinq à cinquante pyesses de canon qui ne fesoient encore rien jusques aus jours ordonnés pour voir la plus furieuse batterie qui se fit possible iamais en France (83) sans pouvoir fere ouverture pour aller à lassant.

A lexecution duquel Monsieur le duc de Guise et autres grans seigneurs sestoient préparés et une bone trouppe que nous estions avec eulx pour entrer dans le fossé sitost que Ion eut vu la brèche raisonable, mais il ny eut moyen car layant recognue fut raporté que ce ne seroit rien que une grant perte dhomes, combien quen ces recognoissances ils sen perdirent beaucoup.

Le dit sieur duc de Guise estoit bien accompaigné ce jour

a Biron avait reçu son artillerie de siège le 4 janvier. Ce fut le 12 février que le duc d'Anjou arriva devant La Rochelle, accompagné du duc de Nemours son frère, du prince de Navarre son beau-frère, du prince de Condé, des princes de Lorraine, de Biaise de Monluc, etc., etc.

là et de Monsieur de Montesquiou de qui il fesoit beaucoup destat comme ie voyois souvant estant avec eulx, et pour le dit assaut les meilleures armes que Ion avoit choisies estoient de bons et gros espyeux bien tranchans et bien garnis que tous nous avions avec le brave prince de Guise qui ce jour là tant que le siège dura estoit en bonne volonté de se fere voir et fere ses efforts pour entrer en la dite ville de la Rouchelle, mais c'estoit un mauvais morceau pour le coup et de mauvaise digestion.

Il nestoit rien estimé ny enfant de bone maison qui navoit un espyeu pour la resolution que Ion avoit fet daler à cest assaut lesquels voyant ensamble et pressés comme nous estions à lantrée du foussé vous eussiez dit que cestoit un grant boys taillis. Il y avoit forse marchands au camp qui navoient autre marchandise que des espyeus quils vendoient bien et bien chers, mais il ny eut moyen de les bien employer et fere de grans coups en ce grant siège ou Ion estoit de cœur et dame pour voir la fin de ceste' guerre.

Ce fut un grand regret à ces Messieurs de ne pouvoir rien fere et contrains de se retirer et nous aussi qui estions bien disposés pour les assister et leur tenir bone compaignie. Toutefois de iour à autre nous pansions y revenir et exécuter ceste brave entreprinse. Nous y demeurions tousjours despuis le matin jusques au soir attandant Iheure de marcher après une si furieuse batterie non sans voir forse gens de mors ou de blessés et moy qui fus blessé à la main dun coup de carreau a le iour de la grant batterie sans autre de nostre trouppe en tout ce voyage.

Monsieur frère du Roy estoit lougé à Nyut^ et Monsieur le mareschal de Montluc avec luy avec les princes et autres grans seigneurs pour son conseil (84). Le Roy de Navarre

a Carreau d'arbalète, flèche dont le fer avait quatre pans, de quadratus carré, b Nieul-sur-Mer, à 5 kil. de La Rochelle.

avoit son cartier près de la ville où il fat durant le siège avec lequel Monsieur de Rocquelaure demoura, et despuys a demouré tousjours auprès de luy sans en bouger durant les guerres jusques à ce qu'il a esté Roy de France, qui pour lavoir bien servy il en a esté bien recogneu et rescompansé comme Ion scail et est aujourd'huy lieutenant de Roy en Guiene et mareschal de France a .

Monsieur de Lussan, gouverneur de Rlaye (85), fut blessé à la teste dun coup de canon, qui en fut bien mal quelques iours; mais après avoir esté bien pansé il en guérit; grant merveille de guérir d'un tel coup quand ce naurait esté que le vant du boulet, aussy ce ne fut quune rasclure qui emporta seulemant le poil et la peau sans brisure dos que fort peu.

Je fais estât quen ceste journée durant ce grant siège il y avoit pour le moins de quarante à cinquante mille homes et de quarante à cinquante pyesses dartilherie, quils se perdirent forse honestes gens de qualité et autres, et les sieurs de Gouhas et de Causens (86) qui estoient maistres de camp des regimans des gardes du Roy, et de braves capitenes et soldats, qui dona occasion aus huguenots de dire que cestoit la revanche du massacre de Paris.

En ce siège nous y fumes fort mal tant pour nous que pour nos chevaus où il ne se trouvoit rien que à lextrémité et fort cher qui nestoit pas fort proufitable que pour ceulx. qui avoient bien garnyes les bourses, et sans le jeu qui me donna quelque peu de commodité jestois du cousté du vant.

Je pensere parlant de ce grant siège de la Rouchelle me randre proUxe si ie voulois particulièrement dire tout ce que je voyois et tout ce qui se fesoit. Je diray seulemant de larmée de mer qui estoit desdiée pour garder que secours ny entrast. Vous eussiez veu dprdinère les escarmouches de nos

a Roquelaure ayant été nommé maréchal de France le 27 décembre 1614, on voit que cette^ partie des Mémoires n'a pu être rédigée avant l'année 1615 au plus tôt. V ,

bO SIÈGE DE LA ROCHELLE. [1573]

navires contre ceux d'Angleterre et quelques autres qui fesoient tout leur possible pour y entrer, mais Ion les en garda bien si ce nest un seul navire qui se présenta san lavoir recogneu qui à son arrivée ayant le vent en pouppe passa parmy tous les autres navires, qui ne fut possible de larrester pour lengarder darriver au port et estant recogneu par ceulx de la ville fut secouru pour le faire entrer dedans.

Ce quil fit avec de belles munitions de vivres, poudres et boulets et plomb et autres choses nécesseres à un tel siège au grand regret de ceulx qui en avoient la charge, mais ce fut un coup qui ne fut possible déviter à cause du vaut qui luy fut fort favorable, ce ne fut pas leur faute à la vérité parce que Ion ne peult pas estre maistre de ce cheval qui se maine parla queue.

Nous fesions pourtant bone garde toutes les nuicts et nos chevaus après mal pansés et mal traictés ny ayant rien à douze Ueues aus environs, qui fut cause après y avoir demourè environ deux moys et le siège levé (87) de nous retirer en Gascougne avec ce beau butin que nous y fîmes et avoir despandu tout ce que nous y avions porté qui estoit fort peu et beaucoup pour nous, ce que encore ne seroit à regretter si la ville se fut prinse et tyré le renard de cette tanière. Combien quil y fut fet tout le possible nous ne pouvions aussy gaigner les batailles et tout. Il nest pas bon marchant qui toujours gaignea, c'est assez d'avoir gaigné Ihoneur de nous estre trouvés en un si beau siège là où sil ny a eu du proffit Ihoneur en demeure. Lony aprand tousjours quelque chose; le voir et le pratiquer sert tousjours aus galants homes et lespérance rent maistre.

Sur la fin de ce siège ^ arriva un ambassadeur de Poulongne pour suppher Son Excellance de voloir accepter au nom

» Il y aurait une piquante petite étude à faire sur les expressions proverbiales et métaphoriques de d'Antras, rapprochées de celles qui abondent dans les Commentaires de Monluc. Nous espérons bien que quelqu'un la fera,

b 19 juin 1573,

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