CHAPITRE XIV
taix dé 1738, Conclue par le lord Shelburne. Lettre du ministre anglais^ Voyage aux Pays-Bas et en Hollande. Second voyage en Angleterre. Réception à l'Académie française. Lettres inédites de Ciiamfort -, de Thomas , de madame Wecker.
Ên 1783, le lord Shelburne, revenu au ministère principal en Angleterre , s'occupa de terminer la guerre d'Amérique à laquelle il s'était toujours opposé, que l'Angleterre même jugeait dès-lors inutile et funeste, et dont toutes les puissances étaient lasses. Les négociations commencèrent avec la France dès la fin de 1 782 ; il fit partir pour Paris deux hommes de confiance , dont l'un , négociant de Londres, très-intelligent et très-instruit, M. Yaughan, était chargé particulièrement de préparer la voie au traité de commerce qui devait suivre le traité de paix. J'eus avec lui plusieurs conversations.
Il était en relatioii , par sa mission même , avec M. de Vergennes et M. de Rayneval , premier commis des affaires étrangères , que je voyais quelquefois iSin et l'autre , et qui n'ignoraient pas ma liaison avec le lord Shelburne.
M. de Vergennes ayant envoyé à Londres , pour traiter , M. de Rayneval et le jeune comte de Ver-
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gennes son fils , milord Shelbume les reçut parfaitement, et mit dans la négociation tant de droiture et de facilité , qu'il inspira à M. de Vergennes , et en général au ministère français , beaucoup d'estime et de confiance, et acquit sur eux quelque droit: on va voir, par l'usage qu'il en fit, que ces détails ne me sont pas étrangers.
En effet, en signant la paix au commencement de 1783 , il fit savoir au ministre, par M. de Rayneval et par le jeune comte de Vergennes, que, si sa manière de procéder dans le cours de cette négociation avait été agréable à sa majesté T. C. et à son ministère, il suppliait le roi de lui en témoigner sa satisfaction , en m'accordant un abbaye ; que les principes qu'il avait suivis , ils les tenait en partie de moi; que j'avais libéralisé ses idées, c'était son expression; et qu'il regardait comme un bienfait personnel ce que M. de Vergennes ferait pour moi en sollicitant cette grâce de sa majesté.
11 m'écrivit en même temps une lettre , où il m'instruisait de la démarche qu'il avait faite , et me prescrivait d'aller voir M. de Rayneval, qui devait seconder la demande de milord auprès de M. de Vergennes , et s'il était nécessaire , auprès du ministre de la feuille, l'évéque d'Autun. On trouvera dans mes papiers l'original de cette lettre; mais je me dois à moi-même de la traduire.
LETTRE
DE MILOflD SHELBURNE A L'ABBÉ MORELLET.
Du a3 mars 1783.
« Mon cher ab^bé,
B Je vous remercie de votre obligeante lettre à l'occasion de la paix. Vos observations sur le traité sont très -justes. Vous avez dû y reconnaître le grand principe qui y règne d'un bout à l'autre ; je veux dire , celui de la liberté générale du cpmraerçe. Je n'hésite pas à déclarer que, selon moi, toute paix, est plus ou moins bonne en raison de ce qu'on y respecte plus ou moins cette liberté. Je vous fais aussi cette observation pour un motif dont il faut que vous soyiez instruit. J'ai prié M. le vicomte de Vergennes et M. de Rayneval de dire^à M. le comte deVergennes que, si dans le cours de notre négociation , il avait trouvé mes opinions dignes de son approbation et de son estime , c'était à vous que je les devais ; que vos conversations et vos connaissances avaient essentiellement contribué à étendre et à libéraliser mes idées sur ce sujet; que j'aurais désiré de vous en montrer ma reconnaissance; que malheureusement vous étiez trop bon catholique pour que je pusse vous faire accepter les places que notre Église pourrait vous offrir; mais que
je me r^arderais moi-Djéme comme infiaimeat et personnellement obligé à M. le comte de Vergenues si , en ma considération , il voulait acquitter cette tlette envers vous, en vous procurant une abbaye; et que, s'il connaissait quelque personne digne de sa protection à qui )e pusse être utile ici , je me regarderais comme très-heureux de pouvoir le payer de retour. Depuis ce temps, les choses ont pris ici une autre tournure, et je ne pourrais sans doute plus réaliser l'olTre que j'ai faite.
» Mais j'ai une trop haute opinion de M. de Vergennes, et son caractère m'est trop bien connu par les relations que j'ai eues avec lui , pour croire que cette différence de circonstances puisse en apporter aucune dans la force de ma recommandation auprès de lui.
» Voyez M. de Rayneval : je suis sûr qu'il vous accueillera avec considération et avec amitié ; et je me trouverai bien heureux de pouvoir vous prouver par-là l'estime et la sincérité avec lesquelles je suis moi-même , etc. »
Je ne puis m'empécher d'arrêter un montent l'attention de ceux qui liront ces mémoires sur la noblesse d»'un tel procédé. Certainement milord Shelburne n'avait pas appris grand'chose de moi. Le seul point sur lequel ma conversation ait pu lui être de quelque utilité , est le principe de la liberté du commerce, appliqué à diverses questions importantes de l'économie publique ; et c'est par allusion à cette doctrine, établie dans plusieurs de
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mes ouvrages, qu'il a daigné dire que j'avais iiàéralisé ses idées, lorsque seul, et avec son excellent esprit , il les aurait fort bien libéralisées luimême.
]\Iais qu'un homme de cet ordre , qu'un homme en place , qu'un homme très-instruit et très-éclairé, pour obliger im homme obscur, parle de celuici avec cet avantage, et de lui-même avec cette modestie ; qu'il affiche cette sorte d'obligation envers un simple et pauvre auteur ; c'est un exemple rare. J'ai eu sans doute bien des relations du même genre avec des hommes en place et des ministres ; mais aucun n'a jamais pensé, et encore moins dit, que je lui pusse rien apprendre; et il en est plusieurs, en effet, à qui je n'ai jamais rien appris. C'est là , il faut en convenir, un procédé dont la physionomie est étrangère.
Je ne dois pas oublier non plus de dire que cet empressement à profiter du crédit passager que pouvait avoir un ministre anglais, signant un traité, pour faire obtenir un bénéfice à un abbé français, peu susceptible par sa naissance et par ses occupations de cette espèce de grâces , était du lord SJielr burne tout seul, et que je ne lui avais nullement suggéré ce dessein , dont je n'avais eu moi-même aucune idée. Aussi airje souvent reconnu que ledér sir d'obliger, et l'extrême bonté de milord pour moi , se montrent bien plus dans cette seule demande, imaginée par lui, que dans tous ses autres témoignages d'attachement et d'estime; car il
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n'y a que la bonté véritable, la véritable amitié, qui s'avisent ainsi de tout.
M. de Vergennes rendit la demande de milord Shelburne au roi, qui n'hésita pas à donner au ministre anglais cette marque de son estime et de sa satisfaction ; ce qu'il exprima , comme M. de Vergennes me l'a redit , en des termes très-obligeans pour moi; et M. d'Autun, instruit des intentions royales, tant par M. de Vergennes que par le roi lui-même, fit signer au roi le brevet d'une pension qui me fut accordée sur les économats : cette pension de quatre mille livres, sans retenue, valait mieux qu'une abbaye de huit ou dix , rui-. neuse en bulles et en réparations.
Toute bien conduite que fût cette affaire, elle ne laissa pas de se prolonger depuis le mois de février ou mars, époque du retour de Rayneval , jusqu'au mois de juin , selon le train ordinaire de ces choses-là : car il avait fallu attendre la vacance de quelque abbaye, et l'extinction de quelques pensions sur le fonds des économats. Ainsi , le lord Shelburne étant sorti du ministère à la fin de mars, je ne reçus la grâce qu'il avait sollicitée , que lorsqu'il n'était plus en posture de se plaindre d'un refus. Mais M. de Vergennes était fort éloigné de se donner avec lui un semblable tort , puisqu'il n'a cessé, depuis la retraite de milord Shelburne, de parler de l'estime qu'il avait pour lui , et de répéter qu'il n'avait jamais vu un homme public plus franc et plus droit en affaires; et Francklin m'a
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rendu le même témoignage de cet homme , que la détraction qui s'attache aux gens en place a fait si ridiculement appeler en Angleterre Malagrida , du nom de ce fameux jésuite portugais.
Ma pension obtenue, je n'eus rien de plus pressé que d'aller remercier mon bienfaiteur; il était aux eaux de Spa , lui , sa femme et deux parentes , mesdemoiselles Yernon. Il m'avait instruit de son départ; je me rendis à Spa, porteur de lettres de M. de Vergennes; et j'y passai auprès de milord environ cinq semaines des mois d'août et septem-' bre , logé chez lui et ne le quittant jamais. De là, nous gagnâmes les Pays-Bas, voyant Bruxelles > Malines, Anvers, et ensuite la Hollande, nous ar-t retant quelques jours dans chaque ville considérable. Revenu à Bruxelles avec lui, je le quittai pour reprendre la route de Paris , tandis qu'il alla s'embarquer à Calais pour l'Angleterre.
Pendant mon séjour auprès de lui , il avait bien voulu exiger de moi que je revinsse le voir; comme je savais qu'il comptait faire voyager son fils aîné en France l'année suivante, je le priai de vouloir bi3n ma l'envoyer; et je m'engageai de le lui ramener en Angleterre, après avoir fait ensemble notre tour de France.
En celte même année , à mon retour de Spa , je fis venir de Lyon ma nièce, mademoiselle Belz, depuis mariée à M. Chéron , membre de l'assemblée législative. Fille de la plus jeune de mes sœurs , qui avait épousé un négociant suisse, bourgeois
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de Zurich, établi à Lyon, elle montrait dès-lors pour le clavecin un talent prodigieux ; elle exécutait les plus difficiles sonates de Clémenti avec une Detteté et u-^e vigueur que je n'ai jamais vues qu'eu elle , et qu'elle a non-seulement conservées , mais perfectionnées depuis par les leçons et les conseils d'Hullmandel, de Piccini, de Yiotti, qui étaient sans cesse chez moi. Viotti surtout se plaisait à exécuter avec elle sa musique, pleine de verve et de grâce.
L'arrivée de ma nièce Belz remplit le vide que laissait dans mon ménage ma séparation d'avec Marmontel et sa femme , dont la famille augmentée demandait plus d'espace, et qui alla demeurer, comme je l'ai dit, à deux portes de la mienne, toujours dans la maison des Feuillans.
Quant à ma nouvelle nièce, je trouvai en elle tout ce que je pouvais y désirer, une âme sensible, un esprit naturel , droit , piquant , toujours animé et toujours agréable. Elle fut bientôl appréciée ce <|u'elle valait, par une société spirituelle, M. de Saint-Lambert , M""* d'Houdetot , les jeunes dames V*" et F"% M"" de la B*", M. de l'Etang et sa nièce, ^uis M"* P*", la société deM"' Helvétius, de M""" Broutin , de M. de Savalette; tous l'accueillirent et l'aimèrent, et contribuèrent dès-lors à lui procurer les plaisirs et les dissipations que son âge lui faisait rechercher. Ces amitiés, fomtées par elle dans le plus jeune âge, ne se sont jamais
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démenties , et je ne m 'étonne pas quelle ait trouyé des amis fidèles (i).
On a vu qu'à notre retour de Hollande , j'avais proposé à milord Shelburne, en le quittant, de m'envoyer son fils aîné , depuis lord Whycomb , alors sir Fitz-Morice : son père n'étant pas encore marquis de Lansdown, titre qui, comme celui de duc, donne le titre de lord au fds aîné. Sir Filz- Morice se rendit en effet à Paris au mois de juillet 1784; il logea chez moi; il vit Paris; je le menai chez tous ceux de mes amis qu'il voulut bien voir : car il se montrait quelquefois sauvage, et se refusait à faire des connaissances nouvelles. Ensuite, au mois d'août, nous partîmes pour aller à Brest par la Touraine. De là^ nous gagnâmes Bordeaux, voyant tous les ports de l'Océan; de Bordeaux, nous allâmes voir Marseille , Toulon, la Provence, et nous revînmes par Lyon et par la Bourgogne à Paris. ^
Nous étions à peine reposés, que nous courûmes nous embarquer à Calais ; et nous arrivâmes à Londres vers le commencement d'octobre, ayant ftiit
(i) Madame Cheron avait condamné à l'oubli tout ce passage des Souvenirs de son oncle j nous le publions malgré elle, et nous regrettons que l'auteur ail interrompu trop tôt ses Mémoires pour parler de son autre nièce, dont les attentions filiales ont aussi consolé ses dernières années.
mille ou douze cents lieues en moins de deux mois : l'ardent jeune homme l'avait ainsi voulu.
Je retrouvai mon respectable ami, mon noble bienfaiteur, dans sa terre de Bowood enWiltshire, où je passai encore trois mois agréablement et trèsutilement pour moi. Je revins en France vers la fin de décembre.
Vu honneur littéraire , que je ne me croyais pas en droit d'espérer, m'attendait dans ma patrie: au mois de juin 1785, je fus reçu à l'Académie française. Je proteste ici que je n'ai jamais pensé que cet honneur fût une dette méritée par mes travaux, et que je n'ai jamais éprouvé le moindre sentiment de jalousie contre aucun de ceux qui l'ont obtenu avant moi. Je m'étais fait peut-êtçe une idée un peu trop haute du mérite académique; mais telles ont été mes constantes dispositions depuis que je suis entré dans la carrière des lettres. C'est au public à décider si , dans ce Jugement de ma conscience, j'ai été modeste, ou seulement juste envers moi-même.
Je dirai pourtant aujourd'hui , pour me relever un peu dans ma propre opinion, que j'ai assez de connaissance de l'art d'écrire pour n'être pas déplacé dans une compagnie dont l'art d'écrire est le principal objet; peut-être aussi ai-je porté à l'Académie plus d'idées sur le mécanisme et la philosophie des langues que la plupart de mes confrères, et même une habitude d'analyser les pensées, de définir les mots , de fixer les notions, dont
manquent souvent des hommes en qui on reconnaîtra d'ailleurs bien plus de talens qu'à moi.
Ceux de mes confrères qui ont eu la même assiduité que moi aux séances de l'Académie, me rendront ce témoignage que , dans le travail du dictionnaire , je n'étais pas un des moins actifs ni un des moins utiles d'entre nous. Quoique notre dictionnaire ne donne point les étymologies, comme elles servent beaucoup à faire reconnaître la véritable acception des mots , je me plaisais à indiquer celles que j'aurais adoptées. Quelque connaissance de plusieurs langues m'aidait en cela ; j'ai même des idées que je crois neuves sur les étymologies de la langue latine, la mère d'une partie des langues d'Europe, et de la française en particulier. Je laisse un travail assez considérable sur cette question difficile; et mes nombreuses recherches grammaticales suffiraient, comme on voit, pour justifier mon admission à l'Académie.
Je ne veux pas oublier une circonstance de ma réception. J'ai dit, en parlant de ma pension sur les économats, que milord Shelburne, depuis lord Lansdown, l'avait demandée au roi en signant la paix, et qu'il avait motivé sa demande sur une raison aussi obligeante pour moi , que modeste de sa part.
J'avais communiqué dans le temps au chevalier de Chastellux, mon ami , la lettre où milord Shelburne s'exprimait dans les mêmes termes, et m'apprenait la demande qu'il avait faite à nos ministre».
Le chevalier de Chastellux , directeur de l'Académie à l'époque de ma réception , rappela ce témoignage si flatteur pour moi.
Rayneval , premier commis des affaires étrangères , et M. de Vergennes , et beaucoup d'autres gens de Versailles, surtout parmi les diplomates, blâmèrent cet endroit de sa réponse comme une indiscrétion, et peut-être comme une impertinence.
Je sus ces plaintes par Ra^-neval IuJ-mt*ne et par Chamfort, qui en fut scandalisé, et qui m'écrivit alors une lettre très-amicale pour me rrtnercier de mon discours (i).
Cette lettre est si piquante et si conforme au ton habituel et caustique de Chamfort, que je ne crois pas inutile de la conserver, d'autant plus qu'on y retrouvera aussi les dispositions tout-à-fait révolutionnaires que Chamfort a montrées sans réserve dès les premiers temps de nos troubles, et la confiance avec laquelle il semble les annoncer.
Il répond à un billet qui accompagnait l'envoi de mon discours pour lui et pour M. de Yaudreuil^
(i) Imprime dans les Mélanges, tome I. page i. La réponse de M. de Chastellux, ibid, page 37.
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