‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 8 sur 46 · X ELOGE · texte numérisé non relu

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bien général, désire aussi de voir les hommes meilleurs , et passe naturellement de la réforme des lois h celle des mœurs. Les peuples graves ou mélancoliques tiennenten grande estime les écrivains qui les soulagent du poids de la morale en la déguisant sous des formes récréatives. Le premier mouvement des Espagnols et des Anglais est de chercher des vues sérieuses dans les fictions les plus folles d'un Butler ou d'un Cervantes , d'un Sterne ou d'un Quevedo. La France, bien différente, est un pays familier, où l'on prend ordinairement au mot les moralistes enjoués , soit que leur but nouséchappe. soit que par vanité le lecteur ne veuille pas avoir été trompé, même pour son plaisir. On a passé bien du temps avant de convenir que Rabelais n'était pas seulement un bouffon , Molière un plaisant , La Fontaine un bonhomme , et Voltaire un bel-esprit.

Sans se plaindre de celte lente justice , M. Morellet enferma des leçons d'une morale franche et raisonnable dans des cadres ingénieux, où il se montre l'émule de Swift et de Francklin. Il était familiarisé avec les ouvrages du premier, dont il a traduit et développé divers fragmens; et il a vécu dans l'intimité du second. Comparé à Swift, il lui cède pour la verve et l'invention ; mais il le surpasse par la bonne foi et la pureté des senlimcns. Sa manière plutôt brusque et bienveillante exclut surtout la malice de cœur qui gâte le rire du satirique anglais. Quanta Francklin , l'homme sans égal pour rendre populaires les pensées iines, et pour donner au sens commun la pointe de la nouveauté, on dirait qu^'il s'est fait entre lui et M. Morellet un échange de leurs qualités, en telle sorte qu'on retrouve plus de l'esprit français dans l'insurgé d'Amérique , et plus du quaker dans l'académicien de Paris.

La science grammaticale , l'érudition bibliographique, la théorie des beaux-arts , et la critique littéraire , fournirent aaàsi aux connaissances profondes, et à la plume de M. ilorellet, des exercices d'une singulière variété. Il écrivit sur la musique, arec un sentiment très-fin des ressources de l'art , tel qu'on devait l'attendre du premier Français que Piccini s'était honoré d'appeler son hôte et son ami. Des productions célèbres furent soumises par lui à des examens remplis de goût, de sel, et d'enjouement , où l'on remarque cependant moins d'aptitude à sentir les beautés , que de sagacité à découvrir les fautes. Il en est un peu des procédés delà critique comme des lois pénales dont l'habitude endurcit les ministres. Mais remarquons bien que cette sévérité ne doit s'entendre que des jugemens de l'esprit, et qu'elle n'approcha jamais du coeur qui avait pleuré avec tant d'aflliction , et si peu de faste , la mort de madame Gcoffrin , sa bienfaitrice.

Une antipathie pour ainsi dire innée armait M. Morellet , aussi bien en politique , qu'en morale et en littérature, contre les productions du faux esprit , de la déraiton et du charlatanisme. Voltaire lui avait délivré ses lettres de marque; et ceux qui le provoquèrent, purent s'apercevoir que le compagnon d'iiercule en conservait les flèches. Il perça le téméraire qui , ramenant l'antique licence au sein de l'urbauité française, avait osé rendre à Thalie le cynisme outrageant d'Aristophane. Dirigée ensuite contre de folles et lâches doctrines , sa Théorie du Paradoxe oflre dans son plan une conception vigoureuse et sans mo« dèie , et peut être regardée comme le premier chef-d'œuvre de la polémique , après les Lettres provinciales. L'oubli dans lequel est tombé le vaincu a pres<|ue desséché la palme du vainqueur; et ce doit être un avis pour les

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