‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 9 sur 46 · XII ' ELOGE · texte numérisé non relu

XII ' ELOGE

hommes de talent qui confient leur réputation à ces combats éphémères. Peu d'ennemis valent pour la gloire ces bons casuistes dont la Providence avait gratifié Pascal.

En mesurant la carrière de M. Morellet , en admirant la l€nue de ses idées , on a droit de s'étonner qu'un talent d'une trempe aussi forle n'ait laissé aucun de ces monumens qui prennent place dans la littérature classique d'un peuple. Cet écrivain , à qui le calme des champs n'inspirait que le désir du repos, retrouvait l'activité au milieu de ses livres. Mais la cloison qui renferme le cabinet d'un homme de lettres, le défend mal contre les distractions du monde. Je n'ignore pas combien le commerce de sociétés élégantes et spirituelles peut ajouter , aux dispositions du littérateur, de goût, de saillies, de délicatesse, et même de jugement. Mais sur une pente aussi douce il faut un stoïcisme rare pour s'arrêter où commence l'abus. N'a-t-on jamais, dans ce tourbillon séduisant , à regretter des fatigues frivoles , et des veilles sans méditation ? Est-il inouï que des talens s'y soient efleminés , des enthousiasmes éteints, et d'heureux naturels corrompus par la mode et l'afféterie ?

On peut craindre que pour plaire à ces cercles brillans , dont il fit et goûta long-temps les délices , M. Morellet ;i'ait trop dissipé en opuscules la substance d'une solide renommée. Observons que les grands hommes du dernier siècle profitèrent sobrement de cette dangereuse école , et que tous allèrent perfectionner dans la solitude les pensées dont le frottement des esprits de la capitale avait pu leur donner l'élincelle. Voltaire abrita son génie vers les bords du Léman ; Montesquieu aux forêts de la Brède; Buffon dans la tour antique de Montbar ; d'Alembertsous le toit de la pauvreté; Kousseau dans le désert que traî-

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naît autour de lui sa farouche défiance ; il fallut qu*uno infirmité séparât Delille des enchantemens du monde, et que , pour le livrer à la gloire , elle étendît sur ses yeux le bandeau de Mllton et d'Homère.

La révolution surprit la France jouissant avec sécurité de sestriomphes littéraires. Je laisse aux historiensle pénible devoir d'expliquer les causes et les malheurs de ce terrible réveil. Des philosophes seraient bien indignes de ce nom , si , apôtres de la justice et de la paix , ils ne détestaient les discordes civiles. Après avoir conseillé dans un temps convenable les réformes qui auraient prévenu ce fléau , ils n'eurent plus qu'à en subir la vengeance. M. Morellet voit périr ses amis les plus illustres , le duc de la Rochefoucaud , Bailly , Lavoisier, et Malesherbes; Cabanis distribue aux siens le pain des proscrits , car dans les révolutions, un peu de poison , obtenu par grâce, est le seul trésor qui attende les philosophes.

Déjà la spohation et l'insulte ont prédit h M. Morellel une issue non moins funeste ; mais sa tête menacée no reste pas long-temps cachée dans l'ombre. Il voit la misère , et des vieillards dont les fils ont fui la mort, et des enfans dont les pères l'ont subie; et il s'élance, quand la tempête gronde encore , pour défendre ces deux générations errantes sur des ruines. Il n'a pas , comme Vincent de Paul, la facile mission d'attendrir de jeunes femmes de la cour sur des enfans lus et en pleurs; il doit désarmer des ennemis encore ivres de haine et de terreur, encore haletans dans une lutte eflVoyablc contre toute l'Europe. Il n'a rien à prétendre ni pour lui ni pour les siens; la justice est le seul dieu qui le presse. Ses soixante et dix ans se soulèvent de colère et de pitié; il publie de mois en mois six écrit* pleins d'une verve et d'un pathétique inconnus aux pro-

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