LES MALINS VIEILLARDS
de qui le cœur était bien à lui. Je trouve dans uue réponse qu'il adressait à M. Cauvain, architecte, en 1833, la phrase suivante :
« Les sentiments que vous louez en moi me font ap- » précier une sympathie qui m'honore, »
Il ajoute dans la même lettre : « Vous voudriez que » je ne cessasse pas de chanter ; Je n'y renonce pas non » plus. Mais je renonce seulement à donner de la publi- » cité aux nouvelles chansons qui pourront me venir » encore. Avec l'âge, la malice cesse d'être de saison, » bien qu'on dise souvent chez nous : un malin vieillard. » Les malins vieillards ne sont guère propres qu'à faire » des Bartholos, qui, tout fins qu'ils sont, finissent tou- » jours par être traités comme des Cassandres. Je veux » éviter, si je puis, ce petit malheur , arrivé à plus » d'un homme célèbre de mon temps... »
C'est au même M. Cauvaîn qu'il adressait, en février 1835, cette autre lettre remarquable :
« Ah I monsieur, grâce pour ce pauvre Horace 1 c'est » le dieu inconnu pour moi, qui n'ai jamais pu savoir » le latin; mais il devait tant aux Grecs, que j'aime » aussi sans les connaître, que je ne puis me figurer » qu'il n'ait pas un bien autre mérite que tous ceux que, » depuis, on a voulu lui comparer. Il s'est fait flatteur » quand le monde* entier courbait la tète; moi, c'est y> quand le monde la relève que j'ai eu le courage de » tout le monde. Je ne vous en remercie pas-moins, » monsieur, de tout ce que vous voulez bien me dire » d'aimable en me comparant au protégé de Mécène.
848 BÉRANGBR BT HORACE
» Mais gare à vous, si vous publiez jamais le parallèle 1 » on vous fera bien revenir de votre engouement pour » le chansonnier français, en faveur du flatteur d'Au- » guste.
» Je vous remercie, monsieur, de la chanson que » vous me communiquez. Elle est faite avec verve, mais » peut-être un sujet si grave exigeait-il un peu plus de » soin et de travail. Le temps semble avoir manqué à » Fœuvre. J'en suis d'autant plus fâché que le fond est y> bon et beau , et qu'il ne manque à cette chanson » qu'une forme plus précise et plus ferme, y^
Donner des conseils est un droit des vieillards : Déranger usait de ce droit , non en père grondeur, mais en père qui aime ses enfants. Et à propos de conseils, il faut que je cite une anecdote qui a trait à M. Sainte- Beuve, lequel trait il a oublié de relater dans ses Causeries du lundi sur Béranger.
Ce n'est une nouveauté pour personne qu'après 4830 Béranger avait une influence telle qu'il faisait des souspréfets, des préfets, voire môme des pairs, sans compter les sinécures qu'il sollicita pour des gens qui pouvaient s'en passer, mais qui surent abuser de sa faiblesse pour ses amis et triompher de ses scrupules.
M. Sainte-Beuve avait déjà, je crois, publié à cette époque un très-pénible volume de vers sans portée , dans lesquels l'auteur s'essouffle à poursuivre l'originalité, qui lui rit au nez en lui tournant le dos. Quoi qu'il en soit, ce médiocre poète, devenu depuis méchant critique, il en est toujours ainsi, ce médiocre poète va trouver (je crois plutôt qu'il lui écrit); n'importe, il s'adresse à M. Béranger et le supplie de lui obtenir une préfec-