‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 114 sur 117 · G DAVID I> 'ANGERS · texte numérisé non relu

G DAVID I> 'ANGERS

Je n*aî pas Tintention de dire son opinion sur chacun de nos artistes et de nos hommes de lettres, ce qui nous conduirait trop loin, je n'ai noté que ceux sur qui il revenait le plus souvent

En fait de sculpture, il admirait trop les Grecs pour être juste envers Pradier, qui ne pouvait parvenir à se dégager de rimitation, disait-il. C'est un ornemaniste habile. Cependant il avait en grande estime les Deux enfants morts de cet artiste, à cause du naturel. David (d'Angers) lui paraissait un talent commun. Et à ce propos il nous racontait comme quoi, avant d'entrer en prison, en 1829, David voulut faire son portrait.

« Il passa la nuit, dit-il, à pétrir la terre et à préparer la masse. Tout en déjeunant, je crois, je posai, et en quelques heures il me fit un excellent portrait, un des meilleurs qu'il eût faits, certainement. Je dus à un bonheur particulier d'avoir un portrait naturel, David exagérant toujours ses personnages. Je lui demandai un jour pourquoi il faisait les têtes si fortes. — C'est, me répondit-il, pour démontrer la puissance du génie. — Alors, répondis-je, comment nous ferez-vous la tête de Newton ? Je dois à mon peu de réputation, au peu d'estime qu'il avait de mon talent l'avantage d'un portrait simple. Celui-là, s'était-il dit, est un personnage ordinaire, il faut le faire naturel, et en effet, c'est là un bon portrait, » ajoutait Béranger.

Il se plaisait à prédire une belle carrière à M. Clésinger.-

Il ne se consola jamais des sculptures de la Résistance et de la Paix qui décorent l'arc de triomphe de l'Étoile, du côté du couchant. « Nous devons cela à Thiers, disait-il, qui n'entend rien aux arts; c'est détestable, c'est brutal,

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gauche» dénué de style. Le Napoléon qui protège la France est sans originalité, froid. — Rude l'émerveillait.

Cependant son opinion était celle-ci sur Tensemble de Tare de triomphe :

« Si j'avais été le ministre de Tintérieur, j'aurais com* mandé à Gharlet les dessins des quatre grands basreliefs de ce monument, après quoi je les aurais fait exécuter par des sculpteurs ; de cette manière, nous aurions eu un monument vraiment français. L'arc de triomphe n'est ni français ni grec, les Grecs étaient Grecs chez eux ; pourquoi ne serions-nous pas Français en France? Il faut que nos sculpteurs apprennent à dramatiser le costume, nous avons le mouvement que les Grecs n'ont pas connu ; c'est un avantage pour l'originalité. Avec cela, un homme de génie peut encore, en dépit de la défectuosité de nos formes, faire du neuf et du grand, le grand vaut bien le beau. Il suffisait, pour le Chant du départ de Rude, de l'allégorie qui plane au-dessus de son groupe; j'aurais été heureux de voir conduits par la victoire, non-seulement les artisans, mais aussi des nobles et des bourgeois se serrant les uns contre les autres pour courir à la frontière ; au lieu de cela, qu'estce que c'est que ces personnages, perses, grecs ou romains? La rage du nu empêchera pour longtemps la sculpture historique de s'incruster sur nos monuments nationaux. Il faut savoir gré à David d'avoir tenté cet essai, qu'il n'a su ni élever ni perfectionner, faisant plutôt du mélodrame que du drame.

« Du reste, disait-il en concluant, il ne faut pas demander aux hommes le môme talent à tous; les applications diverses sont le bonheur des sociétés. »

Les derniers moments.

Béranger est mort après une maladie longue et douloureuse.

Vers la fin de Tannée 1856, il éprouva coup sur coup plusieurs hémorragies qui Taffaiblirent considérablement ; c^était à Tépoque même où certains articles peu mesurés parurent dans V Assemblée nationale. Je puis dire Topinion qu'il avait de ces diatribes sans portée comme sans talent, car le talent finit où l'injure commence, où la vérité fait défaut, où le mensonge se met à la place de la conscience et le courage dans le scandale.

Notre Homère devait avoir ses Zoïles. Je le vois encore lisant avec son sourire de bonhomie, je ne dirai pas de dédain, quoiqu'il en eût bien le droit, je le vois, dis-je, lisant avec ce sourire plein de sérénité ces diatribes, que j'aurais voulu dérober à sa vieillesse souffrante, a Ce qui me fait de la peine, disait-il, dans tout ceci, c'est que le talent s'en va, » puis il déposait le journal en haussant les épaules.

Sa vieille amie, quoique plus robuste, s'en allait ellemême. Il se passait alors dans cet intérieur paisible, refuge de tant de malheureux, consolation de tant d'infortunes et secours de tant de misères, une chose touchante et foct triste à la fois. Bien des faits, bien des noms, bien des dates accumulés dans sa bonne tête, ne répondaient pas toujours à ses appels dans la conversation ou dans le récit oii naturellement ils devaient venir se placer. La vieille amie, attentive dans son fauteuil, le regard sur le regard de Béranger, devinait là date, le fait ou le nom que sa mémoire refusait de livrer, les trouvait tout de- suite, ce qui tirait souvent le causeur d'embarras. Mademoiselle Judith parlait ordinairement peu, écoutait avçc sagacité, plaçait son mot à propos, n'avait de récriminations contre personne. Dans les derniers temps, aussi attentive, elle recommandait aux amis de Béranger de ne le pas trop faire parler. « Cela le fatigue, disait-elle, il est bien temps qu'on le laisse tranquille. » Aussi le cercle d'amis s'étaitil considérablement diminué, quoique les visiteurs, les ennuyeux y disaient-ils, fussent plus nombreux que jamais.

L'été dernier, il eut une nouvelle hémorragie que rien ne pouvait arrêter, et qui dura de six heures à mi-

nuiL Â bout de forces, on appela M. Ségalas, qui habitait la même maison. M. Ségalas, à qui on avait dit que Déranger avait perdu beaucoup de sang par le nez, avait eu le pressentiment que cela pourrait bien revenir et à tout hasard avait recommandé chez lui qu'on se prémunît de glace. Effectivement, l'hémorragie revint, le docteur fut appelé dans la nuit. Après avoir essayé tout ce dont Tart dispose en pareille circonstance, mais toujours inutilement, et ne pouvant maîtriser ces flots de sang qui inondaient la maison, M. Ségalas eut recours à la glace, dernier remède en pareille circonstance. Béranger eut dix minutes de souffrances atroces. « S'il me fallait revivre au prix de semblables douleurs , j'aimerais mieux mourir, » dit-il depuis. A compter de ce moment, il commença à perdre la mémoire et aussi Tappélit et le sommeil, à ralentir ses promenades, à marcher peu. Sa gaieté, pour ceux-là qui le connaissaient bien, avait quelque chose de pénible, il riait pour les autres. Quelque temps avant sa mort, une jeune dame lui disait :

« Mais vous vous portez bien, monsieur Béranger, vous allez mieux, je vous trouve tout gai et tout vert aujourd'hui. — Et je répondis : Ce qui n'empêche pas que Béranger se couchera ce soir brisé et triste.

— Oh que non! répondit la jeune femme.

— Lapointe me connaît mieux que vous, dit-il alors. On s'inspire de la société, ce qui n'empêche pas de mourir en rentrant le soir. »

Béranger a toujours été ainsi. Dans sa jeunesse, à table, en société, une migraine le saisissait-elle, il luttait jusqu'à la fin et souvent on l'emportait évanoui.

M. Charles Bernard , jeune médecin , ami qu'il a vu

naître, suivit attentivement le cours de cet accident qui devait déterminer une maladie. Le malade avait de fréquentes crises d'estomac qui le forçaient à se relever la nuit pour manger. Le docteur Trousseau fut enfin appelé , et il fut reconnu que Béranger avait une maladie de foie qui plus tard se compliqua par une hypertrophie du cœur. Les soins les plus assidus lui furent prodigués.

Laissons la maladie poursuivre ses ravages, qu'aucune science humaine ne pouvait que retarder de quelques jours, pour donner place à une histoire qui est venue apporter quelque adoucissement à la fin de sa carrière si laborieuse, si bien remplie.

Nous l'avons déjà dit, de quelque côté que lui vinssent les témoignages de sympathie, il y était on ne peut plus sensible et s'en montrait vivement reconnaissant.

Un jour, je ne sais à propos de quoi, on vint à parler de Béranger en présence de l'empereur et de l'impératrice; cela devait être vers la fin de 1855. L'empereur demanda à M. Damas-Hinard, secrétaire des commandements de l'impératrice, si M. Béranger était riche. « Il est pauvre, répondit M. Damas-Hinard ; M. Béranger n'a guère plus de quatre mille francs de rente, sur lesquels son éditeur lui en fait deux mille. » L'empereur, saisi d'un sentiment pénible que tout le monde comprendra, eut un mouvement de naturelle générosité. Il s'étonna qu'un homme de la valeur publique et littéraire du premier poète de ce siècle vécût dans un état voisin de la pauvreté, en présence des soucis de la vieillesse et des soins qu'elle exige. Il décida sur l'heure qu'il ferait une pension au chantre de nos gloires. Mais M. Damas-Hinard fît entendre à l'empereur que Béran-

ger n'avait jamais voulu rien accepter de personne , ni sous Louis-Philippe, ni sous la République, ni de Laffltte , ni du général Sébastian! , ni même de Manuel , et qu'il était à présumer qu'il en agirait de même encore. Une voix douce et tendre intervint alors. « Eh bien, c'est moi qui la lui proposerai, » dit-elle. Cette voix était celle de l'impératrice. « Eh bien, soit, arrangez cela ensemble, » répondit l'empereur en se tournant du côté du secrétaire des commandements de l'impératrice. On consulta M. Perrotin, qui, connaissant son auteur, sachant qu'il n'y avait pas moyen de lui en faire accroire, répondit que le plus sage serait de lui faire part des propositions de l'impératrice purement et simplement. « Béranger ne me pardonnerait pas de lui donner de l'argent par un chemin détourné, et moi-même il me répugnerait, en admettant qu'on en eût le désir, de me prêter à cette généreuse tromperie. » Il parla donc à son poète des intentions aimables de l'impératrice à son égard, et je puis assurer qu'il en fut touché jusqu'aux larmes.

Cette préoccupation d'une femme pour le vieux poète, cette marque de déférence pour l'homme qui ne s'est jamais cru autre chose qu'un pauvre chansonnier, de la part d'une impératrice, revenait souvent aux lèvres du malade dans ses derniers jours. C'est de sa bouche attendrie par le récit des bontés qu'on montrait pour lui en haut lieu, que j'ai appris ce que du reste tout le monde sait aujourd'hui, mais ce qu'on ne savait pas encore. Les passions politiques, qui profanent et dessèchent toutes choses, même les meilleures, qui amoindrissent les plus nobles pensées, comme elles prêtent au désintéressement les plus insolentes intentions, ont voulu voir dans le refus de mon maître un

calcul d*opposition. Depuis 4830, Béranger s'était fait un devoir de ne plus prendre parti pour la politique ; il assistait désormais en philosophe au spectacle des héroïsmes et des turpitudes qui allaient continuer de se jouer sur la scène du monde, mais bien résolu de n'être acteur qu'à son corps défendant On a vu comment il a tenu parole : il a refusé le don que l'impératrice lui proposait dans les termes les plus affectueux, et je dois ajouter que de tous leâ refus c'est celui qui a le plus coûté à son cœur. Jusqu'ici il n'avait eu à combattre que la générosité des hommes, ses amis, aujourd'hui il s'agissait d'éloigner la main gracieuse d'une femme qui lui souriait. Personne n'avait plus que lui le sentiment des convenances. Aussi me disait-il à la suite de ce récit : « On ne s'imagine pas tout le courage qu'il faut pour refuser. »

Après quoi il ajoutait en spuriant, avec ces retours subits sur sa pensée qui lui étaient si familiers : « J'aurais dû accepter, mon pauvre Lapointe, nous aurions partagé. »

Je n'ai pas su le contenu de sa lettre à l'impératrice, mais je sais qu'elle devait se terminer à peu près en ces termes : « ... Si Dieu voulait que je perdisse le » peu qui me reste, madame, c'est à Votre Majesté que » j'aurais recours. » C'est toujours de lui que je tiens ces paroles, qui sont au moins le fond de sa pensée.

Il y eut bientôt deux malades dans la maison : sa vieille amie fut atteinte d'une maladie qu'on nomme le pilore. Cela dura plusieurs mois; elle s'éteignit de jour en jour, avec une sérénité de sainte. Elle voyait ellemême que Béranger était en danger. Ces deux vieillards en étaient à se dire : Quel est celui de nous qui

resterais dernier? Elle mourut» comme nous Tavons dit déjà, le 9 avril i 857.

La personne chargée du soin du service funèbre s'était entendue avec la fabrique pour un convoi modeste. Béranger voulut un convoi plus élevé... « Quand nous rendons les derniers honneurs à nos amis, dit-il, nous devons lô faire le plus dignement possible. »

Il avait demandé à mademoiselle Frère si elle voulait recevoir les sacrements. « Ne me parlez pas de vos prêtres, > avait répondu la vieille demoiselle d'un ton ferme. On a vu comment son ami a observé ses dernières volontés.

Je le vois encore faible, souffrant, résistant autant que ses forces le lui permettaient à la douleur, à la maladie, appuyé sur le bras de M. Lebrun, un de ses plus vieux amis ; je le vois encore courbé dans son chétif habit noir qui a tant suivi d'enterrements ! Cette journée a dû beaucoup aggraver son mal, car, respectueux pour le cérémonial, il ne voulut même pas mettre un pardessus sur son habit. On eut beaucoup de peine à l'empêcher d'accompagner sa vieille amie jusqu'au Père-Lachaise. Il se plaignait qu'on ne le laissât pas libre à cet égard. On le ramena en voiture.

Depuis, il a dit : « Je me sentais mourir; si j'avais accompagné Judith jusqu'au Père-Lachaise, j'y serais resté. » .

Depuis ce jour, sa maladie fit des progrès rapides. Il ne sortit plus guère qu'appuyé sur le bras d'un ami ou de sa bonne; le plus souvent c'était M. Perrotin qui venait le chercher pour le forcera sortir; il avait une peine infinie à monter ses quatre étages. Le sommeil lui fai-^

sait défaut; il avait des impatiences, des emponements, conséquences de sa maladie. Un soir je lui parlai de mademoiselle Judith ; le bon vieillard pleura à sanglots en prononçant le nom de cette femme, avec qui il comptait une intimité de soixante-trois ans. Un jour, on retira le cordon de la sonnette de sa chambre : il ne recevait plus que quelques rares amis qui y mettaient la plus grande discrétion. EnQn, vers les derniers jours de juin, il ne descendit plus. Le 28, cependant, il alla faire un tour au jardin, dîna, se promena même assez gaiement, à la grande satisfaction de ses amis. M. Benjamin Anlier (l'auteur de l* Auberge des Adrets) et l'un de ses plus vieux amis, ne le quitta plus à partir de ce moment. Et Ton peut dire que tout ce que l'amitié a de plus tendre et de plus dévoué lui fut prodigué par ce compagnon de sa jeunesse, ainsi que par madame Antier, qui ne quittait l'illustre malade que harassée de fatigue et de sommeil.

Du moment où Déranger ne s'appartint plus, où il appartint à la fièvre qui devait l'emporter quelques jours plus tard, M. Perrotin se déclara le seul maître dans la maison, d'où il fut facile de conclure que M. Perrotin avait reçu une consigne. Le 4 ou le 5 juillet, la maladie prit une tournure alarmante, le bruit s'en répandit dans Paris.

Mademoiselle de Déranger, sœur du chansonnier et religieuse dans le couvent des Oiseaux^ obtint de Tarchevêque l'autorisation de venir voir son frère dans un but fraternel et pieux. Accompagnée de la supérieure de son couvent, elle alla voir M. le curé de Sainte-Elisabeth pour le prévenir de ses démarches, démarches que l'honnête ecclésiastique n'approuva pas. Ces dames par-

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lèrent de rétractation, d'âme à sauver.« J'ai connu beaucoup M. Béranger, répondit M. Tabbé Jousselin, et je vous déclare, mesdames, que je n'ai pas trouvé dans ma vie un meilleur, un plus honnête chrétien. — Mais son âme, monsieur le curé! — Soyez tranquille pour son âme, toutes les portes du ciel lui seront ouvertes. »

Ces dames, mécontentes, arrivèrent néanmoins chez le malade, forcèrent pour ainsi dire les portes, sans s'être fait annoncer au préalable. On comptait sur l'effet d'une apparition inopinée, la foi a ses calculs. On alla dire à Béranger que sa sœur désirait le voir. A cette nouvelle, son visage se rembrunit, le mécontentement parut dans ses yeux et ne larda pas à éclater dans sa voix. « Il fallait au moins me consulter, dit-il, avant de faire cette démarche! » Il n'avait pas achevé cette parole, que la supérieure, femme hautaine et impérieuse comme la plupart des gens qui parlent au nom de la Divinité, poussait mademoiselle de Béranger dans la chambre du malade, qui, à la vue de sa sœur, détourna la tête. L'entrevue fut pénible et alla contre le but de ces saintes âmes. La supérieure voulut entrer, on lui refusa la porte. Mademoiselle de Béranger embrassa son illustre frère, qui lui dit : (( As-tu demandé à ton curé la permission de venir au moins? — J'ai celle de monseigneur l'archevêque, » répondit mademoiselle de Béranger.

Et comme la conversation prenait une tournure qui n'allait pas au malade, Béranger s'écria d'une voix accentuée : (( Antier I fais sortir tout le monde. » Il n'y avait de présent que mademoiselle de Béranger, Tordre était clair. Elle se retira donc sur l'invitation de M. Antier.

Le lendemain, autre tentative de ces dames. Refus formel de les recevoir.

Le lendemaia , je vis venir M. le curé de Sainte- Éiisabelh. J'avoue en toute sincérité que j'éprouvai un grand malaise, une sorte de crainte en présence de ce prêtre; car, comme me disait un renforcé catholique de mes amis, « avant tout, le prêtre est prêtre, et son devoir, sous peine de trahison envers l'Église, est de ramener au bercail quand même les brebis égarées. » Allait-il dire, comme mon Curé : Cache-moi bien ce qu'on fera, le diable aura ce qu'il pourra ? Ce n'est pas croyable. Attendrait-il? provoquerait-il? Allait-on profiler d'une de ces faiblesses si naturelles aux enfants et aux vieillards, aux malades et aux mourants? Allait-on exploiter une heure de délire, un cri de la douleur, un sauve qui peut de la fièvre? £t dans ce cas, les amis du poëte seront ils là pour répondre à la défaillance, au cri de la douleur, aux hallucinations de la fièvre? N'y a-t-il que les soins matériels à donner à un homme illustre qui se meurt , et qui a fait gloire toute sa vie de protester contre ce qu'il lui a plu, dans sa conscience, de regarder comme une erreur, protestation renouvelée encore quelques jours avant sa mort? N'avait-on pas sa mémoire à sauvegarder, ses chères idées, pour lesquelles il a souffert? Ne sufBsait-il pas des visites réitérées au lit du malade pour le compromettre aux yeux inquiets de ceux qui sont habitués à le suivre, et dont il a été le modèle et la conscience? Puisque M. Perrotin était le maître, n'était-ce pas à lui de surveiller, de donner des ordres, et, en son absence, n'était-ce pas à M. Benjamin Antier? M. Perrotin, l'éditeur du poëte, sait bien, sans doute, quelle élait la religion de son bienfaiteur, et que la chose que Béranger prisait par-dessus toute chose, c'était la constance dans ses principes. M. Benjamin An-

lier a chanlé, dans sa jeunesse, les Missionnaires, le Mariage du pape^ le Fils du pape, le Bon Dieu, etc. ; M. Benjamin Antier est aussi littérateur et chansonnier spirituel; il devait mieux que qui que ce soit mettre entre son vieil ami et les convertisseurs une porte de fer, comme je Teusse fait si je n'eusse été autre chose qu'un pauvre garde-malade. Ce devoir, ils Font religieusement accompli, le mourant n'est pas resté seul une minute : H. Jousselin a toujours eu des témoins en sa présence.

Béranger avait connu M. Jousselin à Passy, alors que cet abbé y était desservant. Béranger donnait tous les ans deux cents francs à son catéchisme , c'est-à-dire pour vêtir les enfants pauvres à la première communion. H. Jousselin allait voir souvent le chansonnier, qu'il complimentait sur ses chansons. Quand Béranger vint demeurer rue de Vendôme, il redevint, comme à Passy, Touaille de M. le curé de Sainte-Elisabeth, qui ne manqua pas de venir réclamer pour ses pauvres , et de renouer connaissance avec le bienfaisant chansonnier, ce dont Béranger lui savait un gré infini.

Vers le 7 ou le 8 juillet, M. Jousselin vint faire une visite au malade, qui était alors très-faible. Cependant, il arrivait qu'il reconnaissait encore ses amis. Il eut, quelques jours avant sa mort, une conversation avec H. Thiers sur les choses du temps, conversation fort intéressante, et qu'il soutint environ une heure avec sa lucidité ordinaire. C'est, je crois, ce matin-là que vint M. le curé de Sainte-Elisabeth.— Il ne faut pas trop me demander les dates, attendu que j'écris de souvenir. — M. le curé fut introduit. Il y avait là M. Antier et madame Vernet, qui partageait avec madame Antier les soins à

donner au malade. Béranger avait, pour cette dernière une affection particulière. J'aurais désiré, et Béranger aussi, j'en suis certain, qu'elle ne quittât pas d'un moment le chevet de son lit, qu'elle demeurât dans la maison, comme quand elle était demoiselle. Ce n'était pas seulement son droit, c'était encore son devoir- Béranger l'avait mariée à M. Vernet (aujourd'hui suppléant en droit à la chaire de Toulouse), pour qui il avait la plus vive affection. Madame Vernet était presque de la famille, puisque sa mère avait été élevée par madame Bouvet, tante du chansonnier. Mais M. Perrotin s'étant déclaré le maître, quoiqu'il n'entravât en rien le dévouement des amis du poëte, — et ici je prends l'occasion de le remercier pour les quelques nuits qu'il m'a accordé de passer auprès de mon pauvre ami, et surtout pour m'avoir permis encore de le veiller sa dernière nuit icibas, sa nuit mortuaire; — la conduite de madame Vernet n'a plus été que de la réserve. Le dernier nom que Béranger a prononcé, c'est celui de Fanny (madame Vernet); et pour quiconque connaissait ses sentiments intimes, il n'y avait qu'une femme qui dût répondre à la voix du vieillard mourant : celle que depuis trente ans il appelait sa fille.

Nous disions donc que M. Jousselin se présenta au malade, qui, après avoir promené sur le visiteur un de ces regards vagues qu'il avait à la fm de sa maladie, lui dit ces paroles qui ont donné fieu à tant de commentaires et que les habiles du parti catholique essayent de dénaturer au profit de leur cause.

« Monsieur le curé, je suis heureux de vous voir. Venez me voir souvent, vous me ferez toujours plaisir: nous nous sommes rencontrés sur le chemin de la cha-

rite. Sur ce chemin-là vous me trouverez toujours... » Il s^arrêta un moment, car, à la fin, il lui était difficile de suivre ses idées.

« Au moins, permettez-moi de vous bénir, dit alors le curé de Sainte-Elisabeth.

— Oh ! bien volontiers, » répondit le mourant.

H. Jousselin étendit les mains sur la tête du pauvre vieux chansonnier, qu'il bénit, à quoi Béranger répondit :

« Eh bien, et moi aussi je vous bénis. Priez pour moi, je vais prier pour vous... Je suis à Dieu et aux malheureux. Du reste, ajouta-t-il, nous avons pris une voie différente pour arriver au même but, voilà tout; et il continua : C'est un grand bonheur d'avoir pu faire un peu de bien dans un petit coin. >

Oii donc est-elle cette victoire dont on voudrait faire tant de bruit? Oîi donc est cette rétractation? cette confession tant vantée? Je vois un hotinête curé qui bénit ce que M. de Clermont-Tonnerre, archevêque, avait maudit autrefois sous la Restauration; je vois un bon vieillard qui bénit ceux qui restent, prêtre ou non, qui a bien soin de faire comprendre qu'il est le desservant de rhumanité et non celui de TÉglise. Où donc est, encore une fois, oii donc est la sainte victoire?

La nuit qui suivit cette visite je veillai Béranger ; il fut très-agité. Le lendemain j'en causai avec M. Antier, il fut convenu qu'on ne laisserait plus entrer M. Jousselin ; en effet, quand il revint quelques jours après, on lui dit que Béranger reposait.

« Eh bien, je reviendrai à un autre moment, répondit le prêtre, je vais passer trois jours à la campagne, je le verrai à mon retour. M. Béranger aime beaucoup à me voir. » M. Béranger était dans un état qui

demandait des soins, des soulagements, non des visites ; à partir de cette réponse, j'étais fixé sur les intentions désintéressées de M. Jousselin : il voulait sauver une âme dans la journée. Béranger fut très-agité, une chose terrible le préoccupait, sa raison s'en allait ; voici ses paroles, que j'ai religieusement retenues :

<c Je ne sais plus ce que je dis... je ne sais plus ce que je fais... tout se brouille dans ma tête... C'est une chose pénible que de ne pas pouvoir mettre de Tordre dans ses idées.. . voilà tout Thomme. » Et il retomba dans une sorte de sommeil, d'où il ne sortait que pour dire des paroles sans suite, et rarement même.

Puis, il répéta ces paroles qu'il disait souvent :

<c Quand un homme a vécu dans certaines idées, qu'il les a professées toute sa vie , s'il vient à perdre ses facultés par la maladie ou par Page , c'est à ses amis à veiller sur lui. »

<{ Je ne demande qu'une chose à Dieu, c'est de mourir tout entier, i»

Huit jours avant sa mort, Béranger avait donc renoncé aux sacrements de l'Église, au nom de la charité.

La foule s'accroît de jour en jour aux abords de la maison, le soir et le matin surtout, aux heures où les ouvriers vont aux ateliers et en sortent.

L'impératrice envoie tous les jours M. Damas-Hinard savoir des nouvelles du vieux poëte, qui répond de la façon la plus affectueuse à ces témoignages d'intérêt. Des ministres se font inscrire ainsi que des députés, des sénateurs; le prince Jérôme envoie son aide de camp, toutes les classes, tous les rangs viennent témoigner de leur respect pour cette noble existence. Les étudiants

Là mort du pobtb 295

déposent des cartes nombreuses. Des femmes» des enfants, se disputent le bulletin de sasanlé, que distribue un homme placé dans la cour à cet effet.

Béranger ne peut demeurer couché dans son lit depuis quinze jours, il reste assis dans un fauteuil. Quelquefois il glisse de son fauteuil sur le carreau, où il essaye de reposer. Dans d'autres moments, il se met sur le bord de sa couche et à genoux. Ses jambes sont considérablement enflées ; néanmoins, il sourit, parle avec bonté, avec tendresse à ceux qui l'entourent. La seconde nuit que je le veillai, le jour venu, il ouvrit les yeux , il rencontra les miens, me tendit la main et me dit :

«Bonjour, Lapointe... et puis après une légère pause: il y a longtemps que nous nous connaissons.

— Seize ans, » lui répondis-je. Il me serra la main de nouveau, et comme je me détournais pour cacher mon émotion :

« Bêtal n'allons-nous pas pleurer? »

Puis il ordonna qu'on lui fît apporter de l'eau pour se laver.

Le dernier dimanche qui a précédé sa mort, un médecin de Tours, un de ses vieux amis, M. Bretonneau, médecin célèbre, était venu le voir. Les deux vieillards tombèrent dans les bras Tun de l'autre en fondant en larmes. Le célèbre médecin de Tours emporta la triste conviction que son vieil ami.était perdu.

La foule, le 14 et le 15, est de plus en plus empressée. On parle, on s'inquiète ; les visages sont tristes. Une femme s'écrie : « Nous perdons un père ! » Les personnes qui viennent de voir le malade sont arrêtées au passage » entourées par la foule» interrogées avec avi-

dite ; les journaux qui donnent le bulletin de sa santé, attendus et lus avec empressement : c*est une inquiétude, une affliction universelle.

Le 1 6, à quatre heures trente-cinq minutes, il expire sur son fauteuil, entre les bras de madame Yernet, qu'il appelle, et en présence de quelques amis. Une heure avant il disait : <c Je souffre bien, mes enfants, mais il en est d'autres qui souffrent plus que moi encore. »

8a dernière pensée a été pour les malheureux !

Adieu !

Adieu, cher maître I D'autres expliqueront comment d'un grand caractère naquit un beau talent; comment des sources d'un cœur pur jaillissent les œuvres immortelles ; moi je ne puis que dire : Adieu, cher maître I

D'autres expliqueront cette unité de vues, de pensée et de conduite qui t'a distingué des artistes, des écrivains, des orateurs mobiles et vénaux; décriront ta marche assurée au milieu des débris, môme des nouveaux dieux, des soudaines fortunes ; ils expliqueront ta marche assurée au milieu des faux prophètes, sous

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