ADIEU, CHANSONS
Fayette disait au peuple , en lui présentant Louis-Philippe : Voilà la meilleure des républiques. Le rôle de Béranger semblait fini, il Favait cru lui-même, ainsi qu'il Ta dit plus tard dans la Restauration de la chanson :
Oui, chanson, muse, ma fille, • J'ai déclaré net
Qu*ayec Charle et sa famille
On te détrônait.
Mais chaque loi qu'on nous donne
Te rappelle ici :
Chanson, reprends ta couronne.
Je croyais qu'on allait faire
Du grand et du neuf, Même étendre un peu la sphère
De quatre-vingt-neuf; Mais point... on rebadigeonne
Un trône noirci.
Chanson, reprends ta couronne.
Messieurs, grand merci!
L*éclat de ces jours glorieux pour sa mémoire semble ravoir enivré. Il ressent un mouvement d'orgueil, dont on retrouve l'expression dans Adieu, chansons :
Ta part est belle à ces grandes journées, Où du butin tu détournas les yeux.
Leurs souvenirs couronnant tes années.
Te suffiront si tu sais être vieux.
Aux jeunes gens racontes-en l'histoire; Guide leur nef, instruis-les de Técueil, Et de la France, un jour font-ils l'orgueil, Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire.
l'esprit ROdGE OU BLANC 47
Béranger fut le premier qui comprit et expliqua à ses contemporains le rôle providentiel de Napoléon sur le monde. Il a parlé de Tempereur en historien profond, dans le langage le plus élevé de la poésie, d'accord avec le sentiment d*un peuple toujours amoureux d*une gloire qui ]*a fait le premier peuple de la terre. Quand une nation est dans Tallégresse, il faut Tétudier; quand elle pleure, il faut se demander la raison de ses larmes, même alors qu'on est en dehors de sa joie et de son deuil. Le propre de Tesprit rouge ou blanc, c'est de ne tenir aucun compte de Tesprit des masses, même alors qu'on invoque leur concours ; c'est un instrument que Ton flatte et qu'on brise tour à tour, selon les circonstances et les besoins. Il y a des deux parts un fond égal d'aristocratie et de leurres. Les retardataires et les avancés se refoulent en tête et en queue, ayant bien plus souci de leurs passions que des véritables intérêts de ce pauvre peuple, égaré sur les larges voies de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, par tous les bâcleurs de systèmes, qui l'attellent à leur brouette, plutôt par amour de leurs théories que par véritable amour de l'humanité.
Les écoles matérialistes qui appellent le peuple à la jouissance du bien-être et du luxe ne pensent sans doute pas que c'est là le dernier rêve du monde; autrement, quand le porc serait gras, il ne lui resterait plus qu'à crever de pléthore sur son fumier, ou bien, faute de pouvoir se remuer, à se laisser égorger par un Cosaque qui croit à la gloire, à l'amour de la patrie ou à un Dieu.
D'un autre côté, les formalistes, même les catholiques, n'ont pas tenu assez compte de ces petits besoins
48 LES BESOINS DU l>EUPLE
de la terre qui troublent rame du pauvre, pervertissent son esprit, mais, chose vraiment touchante, ne peuvent parvenir à gâter le cœur de ce peuple, toujours bon, toujours poëte, toujours artiste, toujours enthousiaste, qui s'appelle la France.
Le génie de Napoléon , c'est d'avoir fait un peuple qu'il a su discipliner en l'intéressant à sa gloire, à sa fortune ; c'est d'avoir été vingt ans sa foi, son amour, son orgueil, comme il a été sa plus grande douleur, comme il sera toujours son plus éloquent souvenir. Les hommes d'aujourd'hui ont tort, selon moi, de vouloir lui arracher du cœur la mémoire de celui qui a fait la grandeur de notre patrie et rendu la gloire populaire. C'est faire appel à son ingratitude; et comment voulezvous que ce peuple respecte vos célébrités, si vous lui apprenez à ne tenir aucun compte de la plus grande entre toutes? Comment s'élèvera-t-il? quel exemple lui donnerez- vous? où prendra-t-il ses modèles? Dans la Vie des saints? Je ne m'y oppose pas, si le peuple est croyant; mais en dehors de la vie ascétique, il y a la vie sociale, les vertus civiques, patriotiques, morales. M. Proudhon, qui a l'impertinence de se mettre h la place de Dieu , devrait bien nous dire si c'est la raison sophistiquée qui gouvernera désormais le monde de la pensée, du sentiment et de l'enthousiasme, et s'il s'imagine, pauvre artiste dérouté loin de la voie du bon sens où trop de talent l'égaré, qu'il suffit d'une banque d'échange pour exalter un peuple qui méritât vraiment ce nom.
La raison des fausses appréciations des choses passées, vient d'abord de l'engouement irréfléchi pour les nouveaux systèmes prônés par les inventeurs eux-mê-