‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 26 sur 117 · NAPOLÉON ET LE PEUPLE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON ET LE PEUPLE

chose que l'égalité triomphante, t Napoléon, disait-il, a cristallisé la révolution en lui jetant sur les épaules un manteau de gloire; le peuple ne Ta pas compris autrement. Et comme l'égalité rendue visible sous les uniformes et les croix d'honneur était à l'armée occupée à faire le siège des vieilles aristocraties de privilège et de droit divin, le peuple suivait avec amour ce soldat victorieux, porté sur le pavois de la révolution. Il faudra toujours aux masses naïves , enthousiastes jusqu'au martyre, do puissantes incarnations de leurs amours et de leurs idées. Le peuple ne connaît point encore Napoléon sous le rapport de Tadministration, des finances, de la guerre et de la législation ; il ne connaît, malgré les erreurs du grand homme, que la nation placée au rang des premières nations, par son génie militaire, et la volonté nationale mise par son élection, dernier appel à la révolution, au-dessus du droit divin.

Le géant tombe, le passé revient à tire-d'aile sous les ailes de pigeon de la légitimité et les robes crottées du jésuitisme. La gloire est proscrite, il faut cacher l'image proscrite de son représentant proscrit; quiconque a chez lui une image de Napoléon est dénoncé et poursuivi ; quiconque en parle, arrêté. Le 5 mai 4821 , là nation est en deuil.

L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.

Mon père, pauvre ouvrier cordonnier, n'avait que dix francs chez lui ; vile, à la nouvelle de la mort de l'empereur, il court au Temple acheter un gilet noir qu'il revêt en signe de deuil. Voilà le peuple 1 Et chacun se disait tout bas : Il est mort! voilà le découragement.

LR VIEUX DRAPEAU 51

Sainte-Hélène! disaient les pins hardis , voilà la révolution.

Et le chansonnier :

Sa gloire est là, comme le phare immense D*un nouveau monde et d'un mondd trop vieux.

voilà pour la leçon 1

Les marchands d'images et de bronzes qui vendent le portrait du supplicié de Sainte-Hélène sous le manteau font des fortunes rapides. La lutte s*envenime, il y a deux camps en présence : la Restauration qui revient aux vieux us, le libéralisme bourgeois, chose singulière, qui invoque la liberté, tandis que le poote chante la gloire du Vieux drapeau :

Qu'il montre encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière.

Quand seooûrai-je la poussière Qui ternit ces nobles couleurs ?

L'empereur d'Autriche appelait Napoléon le roi de la canaille ; madame de Staël l'appelait Robespierre à cheval. Ces qualifications sont aussi niaises l'une que l'autre; c'était avant tout l'homme d'un nouveau monde, consacré par le succès, déposé par la défaite.

Vos pères ont eu bien des peines ; Comme eux ne soyez point trahis.

D'une main ils brisaient leurs chaînes, De l'autre ils vengeaient leur pays.

De leur char de victoire

Tombés sans déshonneur,

Ils vous lèguent la gloire ,

Ce fut tout leur bonheur.

o2 IL EST MORT

Le goupillon ei le sceptre royal s'agitent en vain: tous les regards, même eeux de l'étranger, sont tournés vers les rivages lointains de Sainte-Hélène :

L'astre du jour abandonne les cieux.

Le héros est mort.

Grand de génie et grand de caractère, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ?

Il est mort ?

Longtemps aucun ne l'a cru; On disait : Il va paraître !

Par mer il est accouru ; L'étranger va voir son maître !

Quand d'erreur on nous tira.

Ma douleur fut bien amère.

La haine s'attache au trône des Bourbons ; ils sont hués par les gloires qu'ils veulent proscrire; ils ont contre eux tout ce qui représente l'histoire populaire de la République et de l'Empire, et quiconque eût méprisé tant de grandeurs, tant d'infortunes en ce temps-là, eût été sans contredit un lâche misérable. Il y en avait cependant.

Voici du reste un échantillon des poètes royalistes de cette époque; les paroles ont beaucoup de ressemblance avec le couteau des Trestaillons et des massacreurs du Midi qui assassinaient nos vieux soldats à l'ombre de la croix et de la légitimité. Nous trouvons ces remarquables paroles dans le Chansonnier royaliste, avec cette préface curieuse :

LES POÈTES ROYALISTES u3

« Au moment où Ton apprit que Bonaparte avait débarqué à Cannes (le 4*' mars 4815), les royalistes, et tous ceux qui faisaient des vœux pour le repos et la tranquillité de la France, étourdis d*une telle nouvelle, gardèrent d'abord le silence; mais après le 20 mars, époque de rentrée du Corse aux Tuileries, les langues se délièrent, les partis opposés se combattirent réciproquement pendant trois mois et demi, avec des diatribes et des chansons. Celui du royalisme, gémissant en secret, et ne pouvant pour le moment renverser le nouvel ordre de choses qui s'établissait, commença à en saper les fondements, en faisant circuler contre le tyran des brochures aussi sagement pensées qu'élégamment écrites, et des chansons et des vaudevilles où Ton trouve le sel attique réuni à la gaieté française.

:» Ce sont ces chansons et ces vaudevilles, que Ton ctxantait dans les salons, que nous avons recueillis en un petit volume très-portatif, en n*y admettant néanmoins que ce que permettent la liberté sans licence et la critique sans aigreur. Ce recueil, nous n*en doutons pas, deviendra le bréviaire du vrai royaliste, et de rhomme qui ne veut que le bien et la tranquillité de son pays. »

Voici un échantillon de ces pensées élégamment écrites que Von chantait dans les salons.

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