BÉRANGER ET LE PROLÉTARIAT
rintimidenty les honneurs rembarrassent. Et moi j*ajoute que sa voix n'eût pas été entendue dans le tumulte des passions. Nous étions à la veille d*une bataille ; la voix du sage vieillard ne pouvait avoir d'écho sous celle du canon. Sa modestie seule Ta détaché d*une assemblée parmi laquelle, cependant, il comptait beaucoup d'amis. C'est son caractère qui l'en a arraché, et non le mépris pour nos représentants, que de mauvais esprits, je le répète, se sont plu à lui attribuer. Je connaissais sa pensée à cet égard.: « 11 faut, disait-il, pour fonder la république et lui donner un grand prestige aux yeux du monde, que tous les grands talents, les grands noms de tous les rangs et de toutes les classes soient représentés à l'Assemblée nationale; je dirai même de n'importe quel parti. Il faut essayer d'une république conciliante : la république n'est pas une coterie, c'est la grande fusion des individualités. »
Je lui disais un jour que je regrettais que le prolétariat n'ait pas d'idées politiques qui lui soient applicables.
« Je vous comprends, vous qui avez peint avec tant d'énergie ces souffrances, ces misères, et les tristes effets, sur ces classes si nombreuses, d'une organisation si peu en rapport avec nos idées religieuses et philosophiques. J'y ai souvent songé aussi, continua-t-il (nous étions en 4849) ; mais je ne sais pas ce qu'ils veulent dire avec leur organisation du travail. Ce qu'il faut, c'est l'organisation des travailleurs. — Mais comment, par qui? avec quoi? lui demandai-je.
» — Le régime des castes tend à disparaître, réponditil, l'ancienne noblesse ne peut renaître de sa cendre; la nouvelle ne nous a laissé que des successeurs sans prestige... la bourgeoisie, qui se recrute partout, depuis la
04 SAUVONS l'Égalité
loge du portier jusqu'à la mansarde, n'en impose à personne : elle n*a pas de racines dans le sol.
» Le peuple et le pouvoir tendent de plus en plus à se rapprocher; le peuple et le pouvoir se donneront la main le jour où cette classe moyenne sera rejelée dans le prolétariat émancipé; le jour où elle cessera de jeter les masses mal éclairées sur le pouvoir qu'elle asservit à ses passions» à ses intérêts» même à ses taquineries, Talliance sera faite. Nous avons eu un roi républicain, ou du moins que j'aurais désiré tel ; un de mes rêves était d'entourer le trône d'institutions républicaines : la république avec un roi» pour la faire accepter sans douleur à l'esprit encore trop aristocratique de la France; la bourgeoisie l'a perdue. La bourgeoisie n'est autre chose qu'un centre absorbant tour à tour les maases qu'elle pressure et le pouvoir qu'elle menace. C'est une sorte de république marchande qui tient le pouvoir en tutelle et le peuple en servage ; n'attendez rien d'elle.
)E> Si le prolétariat veut s'affranchir, il n'a qu'une chose à faire, c'est d'aller résolument au pouvoir, c'est de s'en emparer; c'est de rompre avec la tradition révolutionnaire bourgeoise, c'est de se ranger autour d'un pouvoir organisateur, centralisateur, qui l'organise fortement sans tenir trop de compte des murmures de la liberlé. Sauvons d'abord l'égalité civile» étendons-la môme au besoin, faisons pénétrer la fraternité dans nos inslitulions; le reste viendra de soi-même.
— Mais» lui disais-je alors , ne vous accusera*t*on pas de faire bon marché de la liberté ?
— Oui, répondait- il, mais observez que pour la France, le mot liberté n'a pas la même signification qu'autrefois, où vous aviez la domination spirituelle par
qu'est-ce que la LIBERTE 65
le clergé, temporelle par les inslitutions féodales, et le pouvoir (lu bon plaisir au-dessus de tout cela. Je le répète, d'ailleurs, la liberté ne peut rien pour le prolétariat, parce qu'elle masque des intérêts d'un autre ordre soulevés en son nom. Sans doute la bourgeoisie la regrettera, moi aussi, je la regrette déjà. Mais là il ne s'agit pas de nous, il s'agit des masses obscures, nonseulement des ouvriers des villes, mais des paysans, à qui on ne songe pas assez... Si déjà nous ne sommes plus aux beaux jours de la liberté, à qui s'en prendre? Ceci n'est pas seulement la faute des hommes, c'est encore la faute des temps, des circonstances , des passions soulevées dans la confusion de tous les besoins et des fausses lumières. La liberté, après tout, n'est que ce que les événements la font ; où commence-t-elle? où finit-elle? quelle est son étendue? quelles seront ses limites?... La liberté, continuait-il en souriant et faisant passer sa gaieté au milieu de ces lourdes questions qu'il savait si bien rendre aimables par le charme de ses à-propos, la liberté est comme le bon Dieu : elle n'a pas de commencement, elle n'aura jamais de fin. Le temps et les circonstances déterminent sa manière d'être. Elle existe, je la sens ; elle a été l'inspiratrice de toute ma vie ; mais il faut avouer que les hommes lui font jouer parfois de singuliers rôles : fraternelle en 89, sanglante en 93, héroïque sur les champs de bataille de Harengo, débonnaire aux journées de février 48, fratricide aux journées de juin de la même année, elle dut s*exiler, compromise par tous les partis qui se proscrivaient en son nom, s'exiler pour revenir quand ses sages seront nés. Laissons passer Téclipse, et restons indépendants. » La bourgeoisie regrette la liberté de la presse, celle