‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 37 sur 117 · LA DAME BLEUE · texte numérisé non relu

LA DAME BLEUE

— Ah 1 les maris, fil Béranger en souriant, les maris ! en voilà de rudes gaillards ! De quoi me pariez-vous là? y>

La dame bleue ne perdit pas contenance. Béranger avait souri ; c'était le moment de tenir bon. D'ailleurs, elle avait elle-même beaucoup d'esprit; une lutte s'engageait.

« Vous ferez quelque chose pour mou pauvre recommandé, ajouta-t-elle ; il est si malheureux!

-- Pas si malheureux» madame» puisque vous vous occupez de lui

— Mon mari l'aimait tant !

— Bah! les maris! est-ce qu'ils s'y connaissent? répondit Béranger avec une sorte d'humeur bourrue; encore une fois, ne me parlez pas des maris; ça ne sait rien» ç^ ne voit rien, ça ne comprend rien. »

La dame, cette fois, devint rouge; elle essaya de reprendre de Taplomb et de sourire: niaifi elle était évidemment désarmée. Elle dit encore un mot en faveur de l'heureux recommandé, et se leva pour sortir. Béranger se leva aussi» reconduisit avec beaucoup de grâce la dame bleue jusqu'à son équipage » et dit en rentrant :

« A la bonne heure! parlez-moi de la mendicité en carrosse.

— Vous avez traité cette danïe un peu durement, lui fis-je observer.

— Mon cher ami , cette gaillarde-là connaît à fond son métier de solliciteuse, fille s'en va sûre d'avoir réussi, par la raison que je 1 ai maimenée. »

La vérité, c'est q\^ Béranger avait dans sa poche la nomination du protégé à un poste di{)»lomatique assez important. Seulement, it voulait prouver à la dame Meue

76 BONNBS (KUTRES

qu'il frétait pas dupe des motifs soi-disant desiotéressés de la jolie solliciteuse.

En général, autant Déranger était vert avec les puissants, autant il était doux, affable avec les buoibies.

LA GHAND'MÈaE.

On sonne de nouveau. Une pauvre femme de cinquante-cinq ans environ se présente, timide et tremblante, au bon chansonnier, qui s'empresse de lui demander, et d*un accent qui dut la rassurer, quelle était la raison de sa visite. Elle était coiffée d*un bonnet de tulle fort simple, avec un ruban noir mêlé à ce tulle, et pour vêtement une robe d'indienne noire : elle était en deuil.

<c Monsieur, Je viens de l'île Saint-Louis. J'ai une petite-fille qui va faire sa première communion cette année; elle a perdu son père, qui était mon fils. Nous n'avons pas le moyen de l'habiller pour sa première communion; il nous faudrait aussi la vêtir pour son entrée en apprentissage. Ma bru, qui reste veuve avec <ies enfants, ne peut y suffire. On nous a beaucoup parlé de votre bonté; une voisine m'a conseillé de venir vous trouver.

— Vous n'êtes pas venue à pied de l'île Saint-Louis?

— Si, monsieur... J'ai fait une pétition pour la reine, et je venais vous prier de bien vouloir nous recommander auprès d'elle.

— Je n'ai pas de rapports avec la cour, mon enfant; cela est impossible. »

La pauvre femme changea de couleur et perdit sou-

LA grand'mèrk 77

dainement la parole. Le pauvre voit tonjuiirs un refus dans une impossibilité. Béranger coutinua :

« Dans combien de temps votre petite communiet-elle?

— Dans quinze jours.

— Votre demande arrivera trop tard. Ce n'est pas avant un mois que vous auriez une réponse. Vous n*avez pas rhabitude de ces choses-là, je le vois , fit-il d'un sourire qui amena le sourire aux lèvres tremblantes de la pauvre grand* mère, et se tournant vers moi :

— Dites donc, Lapointe, combien cela coûterait-il , une robe de première communion?

Je Tavais deviné.

— Deux robes, répondis-je, une pour le bon Dieu, l'autre pour la misère? quarante francs. Il se tourna de nouveau vers la bonne mère :

— Mon Dieu! madame, je veux bien vous apostiller votre demande pour la reine ; mais, je vous le répète , cela viendra trop tard, si cela vient. »

Et la reconduisant, il lui glissa cinquante /rancs dans la main. La vieille mère et le chansonnier pleuraient, elle en s'en allant, lui en rentrant.

LR MENDIANT.

Il avait un pauvre, nommé Angeli, à qui il faisait une petite rente de six francs par mois. Cet Angeli était un Italien fort instruit en littérature. Béranger disait de cet homme : « C'est surprenant tout ce qu'il sait , cet animal-là I Il m'apprend une foule de choses que j'ignore. »

Cet Angeli était tout simplement un mendiant placé.

par sa dévotion vraie ou fausse, auprès des plus riches maisons. Il revenait de Rome , ayant voulu , disait-il , recevoir la bénédiction du pape en personne, et la reine avait donné la somme utile à ce pieux pèlerinage. Angeli avait trouvé un moyen fort simple de doubler la rente que lui faisait Béranger : c'était de venir toucher tous les quinze jours; cela dura quelque temps. Béranger le lui fit observer^ et ajouta que ce jour-là son mendiant tf auTait pas d'argent. L'Italien s'emporta, disant qu'il en avait besoin.

« Eh bien! allez m demander au pape, lui répondit Béranger.

— Je n'irai pas si loin, répondit Angeli; j'ai un moyen tout Vrét et bieti simple : je vais faire des articles contre vos chansons et je les enverrai à VUnivers,

— Tiens ! c'est une idée , répondit Béranger ; seulement, comme vous n'écrivez pas le français, apportezmoi vos épreuves, je le* corrigerai. »

« Béranger, me disait un jour sa vieille amie, n'a jamais pu avoir une douzaine de chemises vaillantes; il les arrache de don dos pour en vêtir les autres. Il couche par économie dans un drap plié en deux, croyez- vous celai >

LA LA'VBtISE. '*

Uii mfatln, Bérfeirigcr pa^àé rtfè dé la Chaus'séé-d'Antin. Il est âccostë' jiar ' liilé pauvre vieille fèiïime, qui, un mouchoir sur la tètér et iiisëràblement vêttie, lui fait la révérence et lui* derttoîidé Taumône d'un air' timide et d'une voix irès-dômie. tiérànger remarque que les

LA LAYELSR 79

mains de celte femme étaient rouges, luisantes el crevassées.

« Ma bonne mère, lui demanda-t-il, vous avez mal aux mains?

— Ah monsieur ! lui répond la pauvre vieille, c'est le métier, je n*ai pas toujours mendié, j'étais laveuse; je suis vieille aujourd'hui, on ne veut plus de moi maintenant. »

Voici en deux mots l'histoire de cette femme, qu'il apprit plus tard.

Françoise Dumagny avait eu deux enfants, à Fâge de trente ans, d'un ouvrier charpentier. Le charpentier tombe en bas d'un échafaudage, se tue et laisse la laveuse avec deux enfants, un garçon et une fille. Françoise avait une mère, veuve aussi et seule. Elle rentre chez sa mère, et pour exempter son garçon du service militaire, refuse un mariage avantageux. Elle marie sa fille ; elle lui achète un mobilier de six cents francs, que la pauvre laveuse paye à la petite semaine, envoie son garçon à l'école, et soutient sa mère, qui a soixante ans. Sa fille est mal mariée; elle lui rachète plusieurs mobiliers, qu'un mari débauché vend pour en manger le prix. Son fils a vingt ans ; il va aider sa pauvre mère, si dévouée à sa famille. Arrive le choléra de 1832. François meurt à THôtel-Dieu... Dire les larmes de la

pauvre laveuse, son désespoir, c'est impossible. Vingt ans après, c'étaient les mêmes larmes, la même douleur; le temps n'a rien pu lui faire oublier de son pauvre François. Elle reste avec sa vieille mère, dont elle est le seul soutien. La mère Dumagny meurt à quatrevingt-dix ans, dans la rue d'Argenteuil; Françoise en a alors soixante. Elle est encore verte et vigoureuse ,

elle travaille; mais sa fille, qui partage un peu Tinconduite de son mari, la dévore. La pauvre mère répond encore pour un autre mobilier, même pour des robes, qu'elle paye à tempérament. Elle atteint ainsi Tâge d'une grande vieillesse : la force et les yeux lui manquent, ses paupières deviennent rouges; on ne veut plus d'elle, elle est usée par la misère et par le travail.

Tout en répondant aux questions de Béranger, la pauvre femme tournait à droite et à gauche des regards inquiets. Les motifs de cette inquiétude, c'est qu'elle craignait la police ; déjà elle avait été arrêtée une fois, et le commissaire l'avait menacée de la faire mettre dans un dépôt, si on la reprenait à mendier. La pauvre laveuse pleurait.

<( Encore, disait-elle, si je pouvais entrer à la Salpêtrière.

— Quel âge avez-vous, ma bonne femme?

— Soixante-seize ans. ^

— Vous y avez des droits.

— On me Ta dit déjà, mais je ne cfonnais personne.

— Vous seriez bien aise d'y entrer?

— C'est ma dernière ressource, ou la prison. J'ai pourtant bien travaillé toute ma vie , et Dieu m*en est témoin, ajoula-t-elle en fondant en larmes. Encore s'il ne m'avait pas repris mon pauvre François!...

— Donnez-moi votre adresse.

— Je demeure rue Saint-Germain-l'Auxerrois, n** 32.

— Tenez, voilà dix francs ; allez me chercher vos papiers, votre acte de naissance, et venez me voir aussitôt. Voilà mon adresse. »

Huit jours après, la pauvre laveuse était admise à la

Page 1