‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 47 sur 117 · Û2 AUTRES RENTIERS · texte numérisé non relu

Û2 AUTRES RENTIERS

» encore longtemps de pouvoir être utile à mes amis et » connaissances, j*ai assez de fonds pour les petites dé- » penses urgentes. Comptez donc sur moi pour trente » francs de rentes à votre vieille mère. »

Il y avait aussi à Bicêtre un vieux poëte à qui il faisait une petite rente de huit francs par mois. Déranger avait beaucoup de ces sortes de rentiers. Il y en avait un qui apportait son pain de Thospice chaque fois qu'il venait à Passy déjeuner ; il ne voulait pas en manger d'autre, le trouvant supérieur à celui de Ecran ger.

Voici la lettre qu'il écrivait, en réponse à une bonne année que lui souhaitait en lui adressant des vers, un de ses clients , qu'il avait tiré de Bicêtre pour le faire passer aux Récollets.

<( J'ai bien tardé, mon cher Bertrand, à vous remer- » cier des nouvelles étrennes que vous m'avez fait^ar- » venir. Je ne suis pas aussi dégoûté que vous, et je ne » crois pas que vous m'ayez envoyé de meilleurs vers , » inspirés par de meilleurs sentiments. Courage encore ! » Non, vous n'êtes pas oisif, bien que vous le disiez. » Je vois, à ce que vous écrivez, combien vous réfléchis- » sez sur toute chose. Pour le philosophe et le poëte , » réfléchir, c'est travailler. Moi, qui suis las de réflé- » chir et qui ne sais plus rimer, je suis trop heureux » quand il me vient de bonnes lectures à. faire. Aussi , » malgré tous les embarras que me cause le commen- » cernent de Tannée, j'ai fait bon accueil à votre, épître, » et j'étais, il est vrai, en accord avec votre humeur un » peu chagrine.

L'ACADiMlB DBS RÉC0LLBT8 105

» Un accident m'est arrivé qui a dû nourrir cette dis- » position. Le 3 ou le 4 de janvier» en rentrant un peu » tard, j'ai attrapé ce qu'on appelle le coup de fouets rup- » tiire ou déchirure des muscles du mollet J'ai d'abord » négligé ce mal, qui n'était pas trës-douloureux ; mais » bientôt ma jambe a enflé, le sang s'est extravasé, et il » nfa fallu recourir à un docteur spécial, qui a remis » l'ordre dans cette partie de mon cbétif individu en me » soumettant au repos. Depuis quelques jours seule- » ment , ^ fais de petites promenades , et l'on me pro- » met entière liberté dans une huitaine. Bien des gens )) n'en ont pas été quittes à si bon marché, m'a-t-on dit

» J'ai eu une grande et plus triste préoccupation. La- » mennais a été à la mort, et rien n'assure que sa frêle » existence permettra à la médecine de triompher d'une » si terrible attaque. Ce n'est pourtant qu'une pleuré- » sie, mais négligée bien longtemps.

» Vous voyez , mon cher Bertrand , ce que c'est que » de nous, et combien peu ont de pouvoir les vœux que » nous faisons pour nos amis. Je n'en fais pas moins » pour que l'année vous soit moins pénible que vous ne » le redoutez, et, si je le puis, j'y contribuerai quelque » peu pour ma part

)» Adieu ; pour vous distraire , fondez une académie » aux Récollets, si bien peuplés maintenant Ce ne se- » rait peut-être pas si mal. L'Académie des Récollets ^ ce » serait un nom à faire courir le public A tout prendre, » il donnerait à réfléchir à ceux qui courent après le » prétendu bonheur que procurent les lettres. Réflé- » chissez-y, vous qui réfléchissez si bien.

» Tout à vous.

404 LES DEUX sous

Que de légendes lieront faites sur ce grand caractère ! En voici une dés plus charmantes; nous la reproduisons parce que Béranger y était fort sensible; elle fut

racontée en vers par M. Clarence, artiste draynatique :

Un jour Béranger laisse tomber deux sous dans le chapeau d'un pauvre. Un riche personnage qui •voit Faction, court au mendiant :

«Bonhomme, je vous donne cinq francs pour les deux sous que ce monsieur vient de laisser tomber dans votre chapeau.

— Pourquoi ça? demanda le pauvre, étonné de. la propositioq.

— Parce que c'est M. Bé/anger qui vous les a donnés.

— Quoi! c'est M. Béranger?...

— Oui.

— Eh bien, je les garde, » répondit le pauvre homme.

Un monsieur riche désirait voir le grand chansonnier et lui parler ; mais il n'avait aucun titre à cet honneur, il le sentait et se morfondait en vains désirs. Cet homme avait pour bottier le bottier du poëte ; le fournisseur et le client se rencontrent place de la Concorde.

<c Où courez-vous donc ainsi, François? demanda le client au fournisseur.

— Je vais porter cette paire de bottes à M. Béranger.

— Où demeure- t-il?

— A Passy.

— Vous êtes bien heureux de voir ce charmant homme ; vous devriez bien m'emmener avec vous.

— Impossible. M. Béranger n'aime pas les visiteurs curieux.

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