LE FAUX BOTTIER
— Je comprends cela. En vérité, je ne sais ce que je donnerais pour le voir et l'entendre un quart d'heure seulement, » ajouta-t-il.
Une idée originale vint au bottier.
a Vous ne savez pas?...
— Non.
— J'ai une idée.
— Voyons.
— Prenez celte paire de bottes, allez chez M. Boranger, rue Vineuse, 21 , et présentez-vous comme étant mon commis. »
Le monsieur saute au cou du bottier, prend les bottes et court à Passy.
«Surtout n'oubliez pas de les lui essayer 1 cria le cordonnier à son client qui s'éloignait à toutes jambes.
— Soyez tranquille. »
Le personnage arrive. Une petite bonne annonce le bottier de monsieur. Le riche bourgeois est introduit. Frappé de la simplicité extérieure de la maison, il le fut bien davantage de la simplicité intérieure et du peu d'ameublement ; il n'en pouvait croire ses yeux ; il se croyait chez un pauvre.
Béranger, sans faire grande attention au personnage, lui adresse cependant la parole.
« Est-ce que François est malade, qu'il ne vient pas lui-môme?
— Oui, monsieur, un peu; mais, rassurez-vous, cela ne sera rien.
— Pauvre garçon! il travaille trop.
— Monsieur veut-il essayer ses bottes?
— Certainement , répondit Béranger. Les dernières étaient trop étroites. Ces diables de cordonniers ont ton-
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joars la rage de faire des chaussures à leur goût, au lieu de faire au goût de la pratique. »
Voilà notre bourgeois bien embarrassé. £n toutes choses» même les plus simples, il faut une habitude. Le voilà qui, tout ahuri et préoccupé de Tidée qu'il va s*y prendre maladroitement, saisit la botte gauche pour l'essayer au pied droit du poète. Jugez si cela devait entrer; et, joint au manque d'habitude de la chose , quelle tournure devait avoir notre commis improvisé.
«Ah! que diable! disait Béranger, François a donc perdu la tête, de m'envoyer de pareilles chaussures; cela ne pourra jamais entrer. Je lui ai pourtant recom* mandé de me tenir à Taise. Mon pied n'entrera pas.
— Mais si, monsieur; poussez!
— Allez vous promener, s'écrie le chansonnier impatienté; je n'aime pas me donner tant de mal pour entrer dans mes bottes. J'aime que mon pied descende tout droit. Voyons, avez-vous de la poudre?
— De la poudre?... Non, monsieur; je l'ai oubliée, répondit le bourgeois , qui commençait à être fort embarrassé de son personnage.
— Vous faites encore un fameux gaillard , vous, lui dit alors le chansonnier, tout en dégageant son pied... Mais, le diable m'emporte I fit-il en riante je crois qu'il m'a mis au pied droit la botte gauche. Si François choisit aussi bien son cuir que ses commis, les pratiques doivent être bien rassurées, continua-t-il en riant toujours. Puis il jeta les boites dans un coin. Le soi-disant commis ne savait plus oii se fourrer. Mais ce fut bien autre chose : ne voilà-t-il pas que ce diable de Béranger s'avise de lui parler cuir.
— Ah çà I dites-moi donc pourquoi vous n'avez plus