LE VIEUX SOLDAT
apprit la mort de son protégé, à Thôpital de la Charité.
— On calomnie l'humanité , quand on dit qu'on n'a rien fait pour Moreau , disait-il , c'est Moreau qui n'a rien fait pour lui. Il aimait à se créer des maux imaginaires, c'était là sa muse.
Béranger était très-sensible aux marques d'affection qui venaient d'en bas, parce que, disait-il, la forme polie des gens du monde n'en comprime jamais les mouvements naïfs. Un grand vieillard, sec, vif, fort propre, quoique pauvrement vêtu, demande M. Béranger. Attendez un moment, il va venir, lui répond-on. Béranger arrive dans sa robe de chambre bleue et sa calotte sur la tête.
— Enfin, s'écrie le grand vieillard enthousiaste, il m'est donc permis de contempler vos traits.
— Oui, et vous contemplez là quelque chose de beaih. réplique le bon chansonnier. Si vous venez de loin pour ça, vous voilà joliment attrapé 1
— Je viens de la place Maubert, où l'on connaît aussi vos chansons : l£s gueux^ les gueux sont des gens heureux.
— Quel âge avez-vous? lui demande Béranger.
— J'ai soixante-dix ans, répond le vieillard. J'ai servi autrefois, sous l'ancien.
— Vous n'avez pas de pension?
— Ma foi non , n'ayant été ni tué ni blessé.
— Vous n'avez pas de fortune?
— Mon Dieu, non! monsieur Béranger, et je m'en passe.
— Cependant, vous n'êtes plus jeune, et à notre âge nous avons contracté des petits besoins qui sont quelquefois les doux restes de la jeunesse.