‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 53 sur 117 · LE VIEUX SOLDAT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SOLDAT

Évidemment Béranger faisait des avances de ser-. vices.

(( C'est vrai, reprit le visiteur, surtout celui de boire et de manger; grâce à Dieu, je puis encore satisfaire à ces besoins-là. Ma femme et moi, nous sommes concierges d'un brave homme qui nous laissera mourir h notre poste ; je raccommode les vieux habits , et au bout de Tan, nous arrivons comme tout le monde.

— Ah! vous êtes tailleur 1 nous sommes presque confrères ; mon grand-père était tailleur aussi. Et votre femme, que fait-elle? elle ne peut plus faire grand'chose, j'imagine.

— Elle fait deux ménages.

— Pauvre femme 1 à son âge, mais cela doit lafatiguer?

— Du tout, ma femme est une luronne qui a besoin d'activité. Allons, monsieur Béranger, continue le vieil- \^Xà en se levant pour prendre son chapeau, je m'en vais ; mais vous pensez bien que je ne suis pas venu de la place Maubert, à pied, pour rien.

— A la bonne heure I se disait le chansonnier. Le vieillard continua :

— Il faut que vous me fassiez un grand plaisir.*.

— Parlez, lui dit Béranger.

— Nous sommes vieux, ajouta-t-il, il est croyable que c'est la première et la dernière fois que je vous verrai .. permeltez-moi de vous embrasser. »

La voix du vieux soldat était pleine d'enthousiasme et d'attendrissement. Béranger se leva, se découvrit, alla au concierge, lui tendit les bras en lui disant : « Ahl mon pauvre ami, de bien bon cœur! »

Béranger' était pâle et faisait des efforts pour dissimuler son émotion.

i\4 LB BIJOUTIER-POÈTE

Les deux vieillards demeurèrent un moment dans les bras Tun de Tautre.

Ces marques touchantes d'affection le ravissaient

M. Eugène Baillet, ouvrier dans la bijouterie, dont il est une des gloires, avait adressé à Béranger ses jolies poésies, où la grâce le dispute au sentiment. Quelques mois avant, il était allé le voir avec un personnage qu'il supposait avoir des droits à cet honneur, et à qui Béranger, il est vrai, avait rendu d'importants services, comme de le soustraire aux conséquences d'un mauvais numéro tiré à la conscription. M. Eugène Baillet avait partagé son travail et son pain avec cet indigne compagnon. 11 lui confia, quoiqu'il connût de lui déjà des faits peu honorables, il lui confia, disons-nous, plusieurs montres en or, qu'il était chargé de placer. Cet homme partit, et M. Baillet ne revit ni l'homme ni les montres. En adressant son petit volume à Béranger, et désirant mettre le poète en garde contre les tentatives de cet ancien protégé, il lui raconta ce qui lui était arrivé, n'espérant au plus du bon chansonnier qu'un petit mot d'encouragement pour ses vers.

Il reçut quelques jours après la lettre suivante :

« Je vous remercie, mon cher confrère, de l'envoi » que vous avez bien voulu me faire, et je ne vous re- » mercie qu'après avoir lu les pièces contenues dans » ce trop petit recueil.

» Chantez, chantez tant que vous le pourrez, vous » qui savez unir le travail sérieux aux délassements de » Tesprit, et qui, par vos jolies chansons, devez adoucir » les fatigues de vos camarades.

LE BIJODTIER-POÈTE 415

» Vous me parlez, dans voire lettre, d'un individu » qui vous a trompé et d'une dame Escudier. Je vous » avoue, mon cher Baillet, que je n'ai aucun souvenir » des individus ni de leurs noms. Tant de gens passent » sous mes yeux que cela ne doit pas vous étonner ; ». mais comme ce monsieur paraît vous avoir mis dans » la peine, peut-être puis-je vous aider à en sortir.

» Dites-moi si cent ou deux cents francs pourraient » vous être utiles ; vous prendriez tout le temps néces- » saire pour me rendre cette somme, que je puis vous y> avancer sans me gêner dans ce moment. J'ai attendu, » pour vous répondre, que quelqu'un qui me devait se » fût acquitté avec moi; vous voyez que vous ne me » gênerez pas.

» De tout cœur,

> 36 juin 1856. »

Deux mois après, n'ayant encore pu rendre cette somme à Béranger, M. Baillet lui écrivit, afin qu'il ne pensât pas qu'il avait oublié sa dette. Voici la réponse :

« Travaillez toujours avec courage, mon cher Baillet, » et, tout gueux que je suis aussi, ne vous préoccupez » pas du peu que je vous ai avancé. Au reste, je vous » dirai que je ne sais à quoi monte cette petite somme; » mais je sais qu'elle ne me tirerait pas d'embarras, » quand j'en éprouve. Ne vous occupez donc pas de » celle dette, que j'ai eu tant de plaisir à vous faire » contracter.

» Tout à vous,

» 31 août 1856. >

On le suppliait d'appuyer de sa popularité une candidature à la présidence de la république. Béranger refusait, le solliciteur insistait. Le chansonnier s'emporte et finit par répondre :

(( La popularité est une couronne qu'à tort ou à raison le peuple met sur la tête de ses élus : ils doivent la respecter, et se bien garder surtout de l'attacher à la queue de tous les cerfs-volants qui passent. »

Un soir, au dîner» on discutait sur les vins. Béranger soutenait les vins de Bourgogne, par reconnaissance sans doute pour le pays où il a été élevé; un personnage, quelque peu causeur, soutenait les vins de Bordeaux avec une véritable verve de buveur d'eau.

«Bah! s'écrie Béranger, laissez-nous donc tranquille, farceur, avec vos bordeaux; on est aussi béte à la fin de la bouteille qu'au commencement! »

Un ami arrive tout essoufflé avenue Chateaubriand, oii demeurait le poëte alors :

(c Mon cher ami, on vient de me dire qu'il est sérieusement question de vous faire sénateur. »

Le chansonnier éclate de rire et reprend :

«Béranger sénateur! qu'en diraient les gamins de Paris? »

Un pauvre homme se présente un jour chez le chansonnier : c'était un colporteur en librairie.

« Monsieur, je viens vous prier d'avoir la bonté de «l'écrire deux ou trois lignes sur cet album.

— Qu'est-ce qui vous envoie ?

— Monsieur, c'est une personne qui ne vous connaît

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