LES ALBUMS
pas, mais qui serait, bien heureuse d'avoir un autographe de vous.
— Je n'écris jamais sur les albums. J'en suis bien fâché, mais je ne puis faire ici ce que vous me demandez. Allez vous promener!
— Ahl monsieur, cette personne serait si contente!
— C'est possible, mon garçon, j'en suis très-honoré, mais à aucun prix je ne ferai ce que vous me demandez.
— Pourtant, monsieur, ça me ferait plaisir aussi à moi.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous?
— Ça me fait beaucoup, monsieur, attendu que je ne suis pas riche, que j'ai des enfants, et que cela me ferait gagner une bonne journée.
— Comment ?
— La personne m'a promis cinquante francs, si vous vouliez écrire deux lignes sur cet album.
— Cinquante francs!
— Oui, monsieur; et comme nous approchons du terme, ça m'aiderait bien.
— Vous avez une femme et des enfants ?
— Oui, monsieur. »
Béranger prend aussitôt la plume en disant : Ohl alors, c'est bien différent; puis il écrit :
« Il est un Dieu, devant lui je m'incline, » Pauvre et content sans lui demander rien...
» que la suppression des albums. »
On le suppliait d'écrire une lettre aux journaux pour recommander la candidature du général Cavaignac.
HH BÉRÂMGER ET VIGTOU HUGO
« Je suis trop vieux, répondit-il, pour monter derrière son carrosse. »
On lui parlait des juges du maréchal Ney.
c( Je ne voudrais pas avoir cette tache-là sur mon habit. Puis, faisant un retour sur sa pensée : Bahl ajouta-t-il, ils Font débarbouillé dans son sang! »
L'école romantique, dans sa jeunesse, professait pour le chansonnier un dédain qu'elle se plaisait à manifester en phrases ampoulées. Déranger avait applaudi, comme il le dit lui-même , au début de l'auteur (ÏHernani. Seulement, ajoutait-il, je n'aurais pas voulu, je l'avoue, qu'on recourût plus tard à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs; je n'aurais pas voulu surtout qu'on tournât le dos à notre siècle d'affranchissement pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les fers dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs nos aïeux. Il avait cependant fort admiré Hemaniy qu'il défendit malgré tout contre ses amis. Mais à l'apparition du Eoi n'amuse^ sa raison n'y tint plus, et dans le ton le plus respectueux il adressa des observations à M. Victor Hugo , qui s'écria courroucé : « Le bonhomme croit que nous enverrons sa lettre à la postérité. Nous ne lui ferons pas cet honneur. En disant cela, il froissa la lettre et la jeta au feu.
— Si c'eût été là ma pensée, j'aurais choisi un autre postillon, » dit Béranger.
Depuis, ces deux grands poètes se sont donné la main, Béranger a été assez heureux pour rendre quelques services à l'illustre exilé , avec lequel il n'a cessé de correspondre, dans les termes les plus affectueux.
REPARTIES BT OPINIONS 119
Après février 4848, il se trouva un jour avec M. Armand Marrast à THôtel de Ville. M. Harrast se plaignait amèrement des divisions du parti républicain.
« Ce qui vous divise, répondit Béranger, c'est moins la dissemblance des opinions que la ressemblance des prétentions. »
£n parlant des arrestations, jugements et transportations qui frappaient alors les hommes de certaines écoles :
« lis en feront tant, s*écria-t-il , qu'ils feront du socialisme une religion. y>
Une dame arrive chez lui , une vieille amie de sa jeunesse; Béranger, très-malade, venait de faire une perte douloureuse.
«Mon Dieu, qye la vie est triste 1 tout m'ennuie, rien ne m'amuse, dit-elle.
— Et rien ne vous intéresse! » lui répond le vieillard d'une voix sévère.
Il ne faut pas trop demander aux hommes l'origine de leur fortune. Mais alors la société a le droit de leur demander quel usage ils en font, disait-il en parlant de certaines fortunes rapides qui donnent matière à des suppositions peu bienveillantes, et aussi en vantant la générosité de Laffitte, seul homme qui, de nos jours, ait rendu la richesse populaire.
Quelqu'un lui parlait du catholicisme. <c II n'y a pas de motifs pour en faire tant de bruit maintenant , répondit-il, c'est une bataille gagnée. Seulement, si le serpent tente de rapprocher ses tronçons épars, on met le pied dessus, et tout finit là. »
4âO BÉRANGER ET BARTHÉLÉMY
Un monsieur, en parlant des faubouriens» laisse un jour tomber le mot canaille.
K Ah I monsieur, que dites-vous là? s'écrie le père du peuple; ce mot n'aura de valeur que le jour où nos bons artisans le diront eux-mêmes. »
M. Barthélémy, qui s'imaginait que la poésie ne pouvait être dignement représentée que par les alexandrins, professait le plus grand dédain pour la fable et la chanson, pour la Fontaine et Béranger. Aussi s'étonnait-il toujours et de la meilleure foi du monde, qu'on mît ces auteurs au rang des poètes. Et , chose singulière ! cette opinion était aussi celle de M. de Lamartine. L'auteur de la Némésis ne pouvait dissimuler son humeur en présence de la popularité du chansonnier. Il crut nécessaire de foudroyer la chanson et le chansonnier dans une virulente satire. On ne m'a pas vu fonder ma réputation sur les larira dondainey dit-il. M. Jules Bertrand, qui ne partageait pas l'avis de M. Barthélémy, fit une réponse au grand satirique. Quelque temps après le chansonnier lui écrivit :
<c A monsieur Jules Bertrand,
^ Si tardifs que soient mes remerciments, veuillez » bien les recevoir, monsieur, surtout pour les vers que » vous adressez à Barthélémy et où vous dites de moi ce » que j'aime qu'on en pense, quant à mon amour per- » sistant pour mes semblables.
» Le grand satirique, pour donner carrière à son ta- » lent et à son humeur, m'avait mùantbropisé y et je » vous dois être reconnaissant d'avoir protesté contre » cette peinture inexacte de mon caractère.
BÉRÂNGBR ET BARTHÉLÉMY 421
» De ce que je n'aime ni le bruit ni la foule, bien des » gens supposent que j'ai pris l'humanité en haine; » cela se conçoit : ces gens-là n'aiment de l'humanité » que la foule et le bruit.
» Au reste, Barthélémy lui-même sait que je ne suis » rien moins qu'un Alceste, et c*est , comme je vous le » disais» une boutade d'humeur satirique qui lui a fait » (lire le contraire.
» Aussi ses beaux vers m'ont-ils fait sourire. Les vô- » très m'ont touché, monsieur, et je suis heureux d'a- )> voir l'occasion de'vous en donner l'assurance, ainsi » que du plaisir que m'ont procuré divers morceaux de » votre recueil, inspirés par d'honorables sentiments ou » de gracieuses pensées.
» Avec mes remercîments et mes excuses pour mon » retard à vous répondre, recevez, monsieur, les témoi- » gnages de mes sentiments les plus distingués.
» Votre serviteur,
% y> Beranger.
» Passy, 15 septembre 1847. »
M. Barthélémy tombe.. . Il rencontre le chansonnier chez M. Perrotin ; il n'ose pas le saluer. Plus tard, il se repent de ses attaques ; il adresse à Beranger. lîne pièce de vers qu'on peut lire dans le Zodiaque. L'auteur de la Némésis a encore du talent dans cette pièce, mais on n'y sent plus l'inspiration.
M. Barthélémy se plaignait de sa chute au chansonnier en termes très- durs pour lui-même.
« Votre malheur, lui répond Beranger, c'est d'être tombé au moment où tout le monde avait les yeux sur vous. »