‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 55 sur 117 · LE CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LE CONDAMNÉ

Quel éloge et quelle tristesse dans ces quelques paroles!... C'est grâceà TinfluencedeBéranger que M. Perrotin a acheté la Némésis, Tun des meilleurs livres de notre langue, disait le chansonnier.

Un malheureux condamné aux travaux forcés pour abus de confiance , et reconnu plus tard innocent , Gillard, vient le trouver pour le prier d'écrire quelques vers au bas d'un portrait qu'il va publier dans Tespoir de se réhabiliter publiquement et de gagner quelques sous pour l'aider à vivre (ce jugement et celte condamnation le laissant dans l'indigence) . Déranger se frotte le front, un peu au-dessus de la tempe, mouvement qui lui était habituel quand il réfléchissait, prend la plume et écrit ces mots :

Victime de rerreur, le soupçon raccompagne :

La loi qui fit ses maux ne peut y mettre fin; Coupable , on eût nourri son infamie au bagne. Innocent, mourra-t-il de faim?

tt II est difficile de bien faire le bien ; j'ai passé ma vie à essayer, et n'ai pu y parvenir, » nous disait-il la veille de sa mort.

Pauvre homme I quelle injustice envers lui-même 1

Béranger avait coutume d'aller voir sa sœur, religieuse, une fois Tan, au couvent des Oiseaux, Un jour, elle lui dit :

« Ah 1 mon frère, je prie tous les jours le bon Dieu pour vous.

— Ma sœur, lui répond-il, ne vous mêlez pas de mes affaires, vous les gâteriez. »

Une députation de jeunes gens se présenta, en 1848,

LA MARCHANDE D'ALLUMETTBS 125

pour l'engager à se porter candidat à la présidence. Béranger se mit à sourire; il déclina cet honneur, « moins par le peu de services que je pourrais rendre à la république, dit-il, que par les prétentions que soulèverait une pareille candidature. » Voilà sa modestie.

Il lui revenait parfois de ses bienfaits de singuliers honneurs. Une pauvre femme mendiait sur le boulevard, en face le Châleau-d'Eau, et vendait des allumettes pour justifier d'une industrie aux yeux de la police, qui la tolérait à cette condition. Chaque fois que le chansonnier passait devant elle, il lui donnait son obole. Mais si la foule est nombreuse , les Bérangers sont rares. La pauvre femme, accablée de misère, mourant de faim un jour, se trouva mal de faiblesse. Béranger passait La vue de sa cliente s'évanouissant touche sa sensibilité; il s'approche d'un sergent de ville, lui dit deux mots à Foreilie et s*en va. La pauvre femme est emportée à l'hôpital. Au bout de huit jours elle en sort. Béranger passe et lui fait l'aumône, comme de coutume; il continue son chemin. Quelqu'un alors s'approche de la marchande d'allumettes et lui demande si elle connaît le monsieur qui vient de lui faire l'aumône :

« Non , répond-elle , mais il faut que ce soit quelqu'un de comme il faut; car un jour que je tombai malade, il a dit un mot tout bas au sergent de ville, qui m'a conduite à l'hôpital, où j'ai été traitée comme une reine , et en sortant on m'a remis vingt francs. Il faut, ajoute- t-elle, pour avoir tant de puissance, que ce monsieur soit de la police. »

Celte histoire, racontée à Bérangfer, le fit rire aux larmes.

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