UNE LEÇON
sèment ne dut pas être long, car j'entendis une voix qui s'écriait :
« Vous dormez ! vous ne m'écoutez pas ! Vous êtes un orgueilleux ; vous ne ferez jamais rien 1 »
Une scène 1 j'aimais autant cela : ca me débarrassait de la critique» et j'allais pouvoir prendre la parole.
«Non, répondis-je, non, Béranger, non, ce n'est pas l'orgueil qui me ferme les yeux en ce moment ; c'est l'autorité de votre parole qui m'accable , votre raison qui m'éclaire et m'éblouit comme un aveugle qui verrait le jour pour la première fois. Je suis épouvanté du travail qui me reste à faire, désolé des nombreuses imperfections que vous signalez dans mes poésies, et que je sens être vraies. Pourrai-je jamais les corriger? Arriverai-je jamais, même de loin, au but que vous m'indi- , quez? Voilà ce qui cause mon abattement et cette lassitude de l'esprit qui a provoqué un moment d'impertinent sommeil. Pour de l'orgueil, on n'en a point avec ses maîtres ; mais cela coûte , de revenir sur ses pas. »
La leçon ne fut pas perdue ; il ne tarda pas à s'en apercevoir. Tel est le second bienfait que j'ai reçu du bon chansonnier, et depuis, Béranger disait souvent : «Lapointe! il est plus sévère que moi dans ses jugements; il a un sens critique très-juste des choses. Seulement , ajoutait-il avec cette finesse aimable qui lui était particulière, il devrait bien se l'appliquer de temps en temps. »
Ses leçons, en un mot, fixèrent mes idées, m'affermirent sur mon terrain, et arrêtèrent définitivement mon genre.
Le nourricier. — Pretque Bourguignon. — Le fait, c'est la poésie. — Le grand-père. — L'école. — Retours Ters le passé.
P. J. de Béranger naquit le 19 août 1780, dans la rue Montorgueil» sur remplacement occupé aujourd'hui par le marché aux huîtres. Il dit lui-même :
Dans ce Paris plein d*or et de misère, En Tan du Christ mil sept cent quatre-vingt.
Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père, Moi nouveau-né...
Il est donc , comme Molière, enfant de Paris» et comme lui né dans le voisinage des halles. Son père , M. de
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Déranger, faisait des affaires d'argent; le grand-père Champi, aïeul inalernel du pocte, était maître tailleur, rue Monlorgueil , en face le cul-de-sac de la Bouteille. Le nouveau-nc fit route pour la Bourgogne :
Au mois d'août ,
Six francs et ma layette en poche, Belle nourrice de vingt ans, D'Auxerre, avec moi, prit le coche.
Sois bien ou mal, sanglote ou ris, Adieu, pauvre enfant de Paris.
Do, do, l'enfant do.
L'enfant dormira tantôt.
« Je me souviens, disait-il un jour,. que j'ai été élevé dans un village des environs d'Auxerre, mais je n'ai jamais su dans quel village. » Il regrettait beaucoup, dans ces derniers temps, de ne pas être allé voir sa nourrice quand il était à même de lui être ulile, à Tépoque oîi cela lui était possible. «Plus tard, disait-il, quand j*y songeai, il n'était plus temps : j'étais pauvre. » — « Il y a deux êtres envers lesquels nous sommes ingrats, ajoutait-il, c'est le maître d'école et notre nourrice. Je vois encore dans mon souvenir la petite maison , les deux pas qu'il fallait franchir pour y arriver, le fumier, les poules, et une petite fille d'une dizaine d'années qui avait soin de moi. Chose singulière! je me souviens du père nourricier, je me rappelle qu'il me prenait sur ses genoux et me faisait boire du vin dans un grand gobelet en fer et manger du pain trempé dans le vin ; mais je ne me souviens nullement do la nourrice. Cela prouve qu'elle s'est