M. BÉRARD
Vous croiriez voir à chaque rime Les sots, doublement satisfaits.
De vos chansons lui faire un crime. Vous en faire un de ses bienfaits.
Des distances Tamour peut rire, L'amitié n'en supporte point.
Lise, à l'oreille, Me conseille ; Cet oracle me dit tout bas :
Chantez, monsieur, n'écrivez pas.
Telle a été la règle de conduite de toute sa vie. Beaucoup de personnes se sont figuré que Laffitte avait payé les dix mille francs d'amende qui ont suivi la condamnation du chansonnier, c'est encore là une erreur : une souscription fut ouverte, non comblée. C'est M. Bérard, l'auteur de la charte, qui acquitta la dette de Béranger envers le fisc.
C'est dans cette. élévation des sentiments désintéressés qu'il faut admirer l'homme qui a été assez heureux et assez fort pour pouvoir dire : « J'ai eu autant de mal à ne rien être, que certains ambitieux à être quelque chose. »
Mademoiselle Judith. — La mort de Tamie. — Le Tempi. — Le grenier. — Jeone et yieille. — Tous les hommes charmants. — Vu. démenti. — Le dernier adieu.
Il y avait en 4 797 une bien jolie personne de vingt ans, qui habitait chez une parente, dans une maison de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. Cette charmante personne avait perdu sa mère de bonne heure, et ne revit jamais son père, parti pour Tarmée, enrôlé volontaire à la grande réquisition. Cette personne, bien élevée, instruite plus qu'on ne Tétait en ce temps-là, surtout les femmes, vivait chez une vieille cousine et travaillait de raiguille pour suppléer à l'insuffisance d'une modique pension que lui avait transmise sa mère.
150 MADEMaiSELLR JUDITH
Elle se nommait mademoiselle Judith Frère. « Ah ! monsieur» me disait hier encore une derses amieft de jeunesse, quelle charmante femme elle était 1 que de grâce, que de gaieté, que d'esprit elle avait! Sa voix était d'une douceur et d'un timbre ravissants; elle chantait à ravir. » Judith n'était ni grande, ni petite ; d'une taille ordinaire, svelte, droite, parfaitement faite; sa démarche était simple. Quoique son regard fût extrêmement doux avec ses beaux yeux bleus, sous ses longs cheveux blonds, elle avait en elle, vis-à-vis des gens qu'elle ne connaissait pas, quelque chose de hautain et de réservé qui embarrassait un peu.
Béranger rencontra là, dans cette maison, mademoiselle Frère , qu'il comaaissait depuis l'âge de sept ans , et dont il ne devait plus se séparer qu'au tombeau.
C'est au bout de soixante-trois ans de douce harmonie que la mort les a séparés. Béranger me disait : « Je voudrais que Judith partît avant moi, au moins je serais fixé sur son sort sûr, qu'elle ne sera pas seule. »
Ces deux vieux amis étaient malades ensemble de la maladie qui devait les emporter. Un jour Béranger " s'approcha du lit de mademoiselle Judith, lui prit la main avec tendresse et lui dit ces paroles, qui étaient une prophétie :
« Allons, Judith, un peu de courage ! Partez devant, dans trois mois je vous rejoins. »
La bonne demoiselle partit le 8 avril \ 857. Le 4 6 juillet de la même année, c'est-à-dire trois mois huit jours après, il expirait. Le bon vieillard avait tenu parole.
Un soir qu'il m'en parlait :
« Mademoiselle Judith a dû être bien jolie? lui demandai-je.