LA MORT DE L'AMIB
— Surtout à rage de trente ans, me répondit-il. Plus jeune, elle était mn peu délicate ; mais elle a toujours eu cette égalité d'humeur que vous lui avez connue; dame, elle avait un sens si pur, une sévérité de mœurs dont rien n'approche... Pauvre Judith I... » A ces souvenirs évoqués, le bon vieillard éclata en sanglots. Je gardai le silence, puis nous parlâmes d'autre chose. Béranger disait encore :
« Judith a ses jugements, se^ antipathies ; il y a ici quelques personnes qu'elle reçoit avec politesse, sans doute, mais je sais ce qu'elle en pense, elle est même sévère envers ses amies ; elle a ses idées à elle, ses opinions à elle.
Un mot de Béranger au curé de sa paroisse achèvera de la peindre.
Une amie indiscrète, en apprenant que mademoiselle Judith vient d'avoir une grande faiblesse et qu'elle pourrait bien mourir, va chercher elle-même ou fait avertir M. le curé, qui s'empresse d'accourir. Mais mademoiselle a ses idées : elle a donné le mot d'ordre à son ami, à qui la bonne annonce la présence du confesseur dans la maison. « Faites-le passer chez moi, » dit Béranger.
« Bonjour, monsieur le curé. Vous venez voir ma pauvre Judith? Si c'est par devoir, c'est bien; si c'est par calcul, c'est mieux. D'ailleurs, je vous déclare que depuis huit jours elle n'a plus la tête à elle. £t puis, voulez-vous que je vous dise, ajouta-t-il, je n'ai jamais pu la faire croire à rien. »
Tout le temps de sa maladie, qui a été longue, la bonne demoiselle n'a cessé de demander des nouvelles de tout le monde. Elle conserva sa raison jusqu'au dernier
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jour, et mourut en laissant un testament bien simple :
« Je laisse tout ce que foi à Bêranger, et le charge de distribuer quelques souvenirs à quelques vieux amis. »
J'ai souvent été révolté de cette question à propos de cette vieille amie du grand poète ; « Ëh bien I comment va sa Lisette? C'est sa Lisette, n'est-ce pas? »
Il faut qu'on sache, une fois pour toutes, que mademoiselle Judith Frère a été la plus noble inspiratrice des chansons de Béranger :
Près de U beauté que j'adore.
Je me croyais égal aux dieux, Lorsqu'au bruit de Tairain sonore Le Temps apparut à nos yeux.
Faible comme une tourterelle Qui voit la serre des vautours, Ab I par pitié I lui dit ma belle, YtelUard épargnez nos amours.
Les Lisettes ne sont autre chose que les caprices d'une jeunesse emportée ; mademoiselle Judith , qui inspira au poète des vers comme ceux que je viens de citer, en était le plus chaste sentiment :
Vous vieillirez, 6 ma belle maîtresse.
Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j'ai perdus.
Survivez-moi ; mais que Tâge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons.
Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.