‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 76 sur 117 · TOUS LES HOMMES CHARMANTS · texte numérisé non relu

TOUS LES HOMMES CHARMANTS

quelquefois elle se permettait de se moquer de la complaisance que mettaient les amis du chansonnier & rire à ses bons mots.

« Mon Dieu I que vous êtes godiches, s'écriait-elle en riant; mais vous voyez bien qu'il dit des bêtises. »

Et Béranger riait de plus belle.

Mademoiselle Judith disait encore :

« Ce Béranger trouve tous les hommes charmants ; il s'imagine qu'ils se montrent à lui comme ils sont »

Les amis de 'Béranger avaient pour cette charmante femme tout le Respect, toute la vénération qu'on ne pouvait lui refuser, et que commandait son caractère. Elle avait aussi ses pauvres.

Enfin • grâce à l'impertinence de je ne sais plus quel fabricant de nouvelles à tant la ligne, nous avons une lettre du chansonnier qui, en défendant sa vieille amie, injuriée par ce rédacteur de C Assemblée nationale^ nous donne quelques détails précis sur le rôle que cette bonne et dévouée personne a joué dans sa vie. Nous citons un journal du temps :

« Nous avons reproduit, sur la foi de la Démocratie pacifique y la nouvelle du mariage de Béranger. L'éditeur responsable de cette fable était, à ce qu'il paraît , r Assemblée nationale , à qui le poëte populaire adresse la lettre suivante :

« A monsieur le rédacteur en chef de l'Assembi.££

» Nationale.

» Monsieur, » Vous avez l'obligeance de m'envoyer votre journal

4â6 UN DÉMENTI

» depuis le 4*' juin; mais je dois au hasard de lire au- » jourd'hui votre numéro du 30 mai.

» On y assure que je viens de me marier; que j*ai » épousé ma servante, et que tout Passy a été Theureux » témoin de la noce.

» Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent » nos journaux, il n'en est pas qui ait pu me surprendre » plus que celle-là. Si Tarticle n'intéressait que moi, je » laisserais courir cette nouvelle, môme à Passy, qui ne » se doute guère du plaisir que lui a procuré ce pré- » tendu mariage in extremis.

y> Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la per- » sonne que votre collaborateur désigne comme maser- » vante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute à » la convenance d'une telle fable, est une amie de ma » première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. » Plus favorisée que moi par sa position de famille , il » y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien » des petits services d'argent. Pour me rendre service » encore, lorsque tous deux nous touchions à la soixan- » taine , elle voulut bien se charger de tenir mon pre- » mier ménage, que me forçait de prendre une tante in- » firme dont je voulais soigner la vieillesse.

» Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de » vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent » seize ans réunis sous le même toit fourniraient ma- » tière aux médisances du feuilleton , et la vieille de- » moiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle » est, qu'en la voyant établir autour de moi une écono- » mie indispensable à tous deux , on la prendrait pour » la servante du logis, ce qui , après tout, n'eût blessé y> ni ses sentiments démocratiques ni les miens.

UN DÉMENTI lo7

» Je ne croyais , quant à moi , son nom connu que de » nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à » votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux » oreilles du public; c'est pourquoi je suis contraint de » faire connaître celle qui le porte.

» Vous jugerez donc, je Tespère» Tinsertion de ma » lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet d'un ar- » ticle que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je » ne me plains pas de Tesprit qui Ta dicté en ce qui » me touche ; mais je crois de mon devoir d'appren- » dre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu » trop de bon sens pour avoir désiré jamais d'être la » femme d'un pauvre fou qui a mis son bonheur en » chansons et livré sa vie à la discrétion des journalistes.

» D'après différentes anecdotes inventées sur mon » compte, et aussi vraisemblables que celle de mon » prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de » ma faute dans tout cela.

» Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger » m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la » délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les » murs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il nous » faut , je le vois , fermer bien notre porte. Désormais , » je vais mettre un verrou à la mienne, et j'aurai l'obli- » gation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuil- » letoniste.

» Remerciez-le donc de ma part, monsieur, et rece- » vez, je vous prie, l'assurance de ma considération » distinguée.

» Votre très-humble serviteur,

» DÉRANGER

< PassT, 5 juin 1848. >

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