‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 87 sur 117 · MANUEL · texte numérisé non relu

MANUEL

C'était en 1815, au bruit des clairons des barbares qui nom annonçaient nos revers, le chansonnier, qui ne savait qu'AiMER sa patrie, pleurait sur les débris de la patrie en cendres.

« Pourquoi pleurez-vous? lui demanda le vétéran d'Arcole^ rentré sous son chaume avec son épée et sa gloire.

— Je pleure sur les malheurs de mon pays ; et vous, vous-même, pourquoi les pleurs qui mouillent vos paupières ?

— Je ne puis plus rien pour ma patrie foulée aux pieds par l'univers entier ! »

Et le soldat et le poète, dans cette communauté de sentiment, la main dans la main, le cœur sur le cœur» s'unirent d'une amitié que le temps, les luttes politiques et le malheur devaient accroître pour ne plus se séparer ici-bas que par la mort, et que la mort devait réunir dans le tombeau et ailleurs, puisque mon maître le croyait.

C'est le propre des grandes amitiés, d'avoir pour parrains les malheurs et les vertus, et c'est encore à vrai dire la véritable famille des nobles esprits. Aussi * Béranger dit-il lui-même :

« Je n'ai connu qu'un homme dont il ne m'eût pas été possible de m'éloigner s'il fût arrivé au pouvoir. Avec un imperturbable bon sens, plus il était prompt à donner de sages conseils, plus sa modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactance. S'il en recevait l'inspiration d'un autre, ce qui était rare, il n'oubliait point de lui

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en faire honneur. Cet homme était Manuel, à qui la France doit encore un tombeau.

» Sous le ministère emmiellé de M. Martignac, lorsque, fatigué d'une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient à la fameuse fusion, Tun d'eux s'écria : « Sommes-nous heureux que celui-là soit mortf» C'est un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n'eût pas fait, à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes,

» Moi, je puis dire ce qu'il aurait fait pendant les trois grandes journées. La rue d'Artois, l'Hôtel de Ville, les barricades l'auraient vu tour à tour, délibérant ici et se battant là; mais les barricades d'abord, car son courage de vieux soldat s'y fût trouvé plus à l'aise au milieu de ce brave peuple de Paris. Oui, il eût travaillé au berceau de notre révolution. Certes on n'eût pas eu à dire de lui ce qu'on a répété de plusieurs, qu'ils sont comme des greffiers de mairie qui se croiraient les pères des enfants dont ils n'ont que dressé l'acte de naissance.

» Il est vraisemblable que Manuel eût été forcé d'accepter une part aux affaires du nouveau gouvernement. Je l'aurais suivi les yeux fermés par tous les chemins qu'il lui eût fallu prendre, pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout, il fût rentré dans la vie privée sans humeur, sans arrière-pensée : à l'heure qu'il est de l'opposition probablement encore, mais sans haine de personnes, car la force donne de l'indulgence^ mais sans désespérer du pays, parce qu'il avait foi dans le peuple.

» Le bonheur de la France le préoccupait sans cesse ; eût-il vu s'accomplir ce bonheur par d'autres que par

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lui, sa joie n'en eût pas été moins grande. Je n*ai jamais rencontré d'homme moins ambitieux, même de célébrité. La simplicité de ses mœurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu'il eût été sûr que la France n'avait plus besoin de lui, je l'entends s'écrier : Allons vivre à la campagne !

» Ses amis politiques ne l'ont pas toujours bien apprécié ; mais survenait-il quelque embarras» quelque danger, tous s'empressaient de recourir à sa raison imperturbable, à son inébranlable courage. Son talent ressemblait à leur amitié : c'est dans les moments de crise qu'il en avait toute la plénitude, et que bien des faiseurs de phrases qu'on appelle orateurs baissaient la tête devant lui.

» Tel est l'homme que je n'aurais pas quitté, eût-il dû vieillir dans une position éminente. Loin de lui la pensée de m'afifubler d'aucun titre, d'aucun emploi, 'car il respectait mes goûts. C'est comm« simple volontaire qu'il eût voulu me gardera ses côtés sur le champ de bataille du pouvoir, et mis un instant auprès de lui, je lui aurais du moins fait gagner le temps, que lui eussent pris chaque jour les visites qu'il n'eût pas manqué de me faire, si je m'étais obstiné à vivre dans notre paisible retraite. Aux sentiments les plus élevés s'unissaient dans son cœur les affections les plus douces. Il n'était pas moins tendre ami que citoyen dévoué. »

Manuel avait été envoyé à la Chambre des députés par la Vendée en 1819; il en» faisait donc partie en 1822. L'opposition libérale alors commençait à former ce noyau d'hommes éloquents et de citoyens courageux qui devaient triompher en 1830. Il y avait dans cette Chambre

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