‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 88 sur 117 · MANUEL A LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

MANUEL A LA CHAMBRE

quelques-uns de ces. caractères bronzés au feu des camps et qui ont su élever le courage civil à la hauteur du courage militaire. Parmi ceux-là, Manuel se distingua. Amoureux de la liberté, jaloux de la gloire et du bonheur de la France, ayant puisé dans le bruit des armes cette énergie, cette puissance de parole, cet accent d'autorité et de commandement que n'ont pas toujours les Démosthènes en bonnets carrés, Manuel apportait à la tribune cette éloquence du tribun, cette fermeté du soldat, qu'aucune menace ne peut intimider. Familiarisé avec tous les dangers, que peut-il craindre? D'ailleurs il est sur le terrain de nos constitutions, roc puissant sur lequel il appuie son pied d'airain ; malheur à qui voudrait l'en arracher !

La question sur le budget s'engage à la séance du 4 mars 1823 ; le ministre de la guerre demande de l'argent pour que notre armée aille asseoir Ferdinand VII sur son trône compromis. Manuel prend la parole, s'oppose à ce que nos soldats aillent jouer en Espagne le rôle de gendarmes de la sainte hermandad. « Que parlez-vous d'argent! s'écrie Manuel, vous avez déjà coûté à la Franco plus que l'empereur n'en n'a dépensé pendant vingt-cinq ans de guerre; vous n'en aurez pasi vous n'en aurez pas I d ajoute-t-il avec énergie. Le tumulte est dans la Chambre; le président ne peut rétablir l'ordre. Une voix s'écrie : a II faut l'aller dire au roi I »

« Votre roi, s'écrie Manuel d'une voix terrible et qui eut alors toute la France pour écho, votre roi I est-ce qu'il est roi? il n'est que l'agent des puissances étrangères, il est venu en France à la queue d'un million cinq mille baïonnettes, et moi je suis ici par la volonté du peuple. »

4i)2 l'arrestation

L'agitation est au comble. C'est la liberté qui venge la gloire, dont elle est sœur, en ces jours-là surtout Manuel s'attache à la tribune, on va dire au roi ce qui se passe à la Chambre. Le roi ordonne l'arrestation du député Manuel ; alors

De la tribune on l'arrache ; il en tombe Entre les bras d'un peuple tout entier.

Mais qui commettra cette indigne profanation d'oser mettre la main sur un représentant du peuple I c'était alors une nouveauté. Manuel retourne à sa place à travers une haie de gardes nationaux. « Arrêtez-le, s'écrie le président au sergent Mercier. » Mercier, passementier de la rue Saint-Denis et ancien militaire, eut en ce moment suprême une inspiration qui le plaçait au-dessus de la parole d'un roi. Les gardes nationaux, embarrassés de leur rôle, attendaient l'arme au bras le commandement de leur sergent, quand celui-ci s'écria d'une voix forte et ferme en voyant passer Manuel devant lui :

« Présentez armes I » Le peloton obéit aux cris de vive la Charte en rendant au courageux député le salut militaire. Le tumulte et l'enthousiasme, la royauté et la France s'entre-choquent. EnOn un gendarme, M. de la Rochejaquelein , met la main sur lui et rempoignej comme on disait alors. Il est arrêté et reconduit en fiacre jusqu'à sa demeure, escorté par la foule et les gendarmes.

Et Béranger, qui demeurait alors rue de Bondy, quoique très-malade d'une fluxion de poitrine, improvisa dans .son lit, comme il le dit lui-même, la chanson intitulée :

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