MORT DE MANUEL
Nmvel (yrdredujour, chanson qui fut faite pour être distribuée à l*armée, qui campait au pied des Pyrénées.
Brav' soldats, v'ià Tord' du jour :
Point d* victoire Où n'y a point d* gloire.
Manuel ne fut pas réélu, grâce aux macliinations du ministère d'alors. Il mourut en 1827, rue des Martyrs, dans un petit logement qu'il habitait avec Béranger.
Tu l'oublias, peuple encor trop volage, Sitôt qu'à l'ombre il goûta le repos; Mais, noble esquif mis à sec sur la plage, Il dut compter sur le retour des flots.
Tel était Thomme à la cendre de qui Béranger a voulu mêler sa cendre, dernier souvenir d'une amitié toujours constante que ni Tage, ni la distance n'avaient pu refroidir.
Tout est fini ; la foule se disperse ; A son cercueil un peuple a dit adieu ; Et l'amitié, des larmes qu'elle verse.
Ne fera plus confidence qu'à Dieu.
Autre procès. — Réquisitoire de M. Gliampanhet. Défense de M« Barthe.
Jamais peut-être l'enceinte étroite du tribunal de police correctionnelle n'avait été encombrée d'une foule aussi considérable de curieux. Dès huit heures du matin on s'écrasait aux portes de l'audience ; à neuf heures la salle était presque remplie par les personnes munies de billets d'entrée. On remarquait parmi elles des dames élégamment parées et des personnages de distinction.
A neuf heures et demie, M. de Déranger est arrivé dans l'audience, accompagné de M"* Barthe, son avocat.
f^ TROISIÈME PROCÈS
MM. Lafiitle, Sébastiani, Bérard, membres de laChambrv des députés, et M. Andrieux, professeur du collège àc France, sont entrés en même temps. M. le prince de la Moskowa était assis auprès de son beau-père. Telle i^tait déjà Taffluence , que ces honorables citoyens se sont vus forcés de prendre place sur la banquette occu- IkH) ordinairement par les prévenus non détenus.
A onze heures moins un quart, le tribunal prend séance.
« Je rappelle au public , dit M. le président , que la loi défend tous signes d'approbation ou d^improbation. L'auditoire doit garder le plus profond silence. Les huissiers ont ordre de saisir à l'instant et de détenir dans la maison de justice pendant vingt-quatre heures toute personne qui se permettrait des rires , des murmures ou des applaudissements. — M. de Béranger, dites vos noms. — Pierre-Jean de Béranger. — Votre âge? — Quarante- six ans. — Votre état? — Chansonnier. »
M. Ghampanhet, avocat du roi, prend ensuite la parole en ces termes :
« Il y a sept ans , lorsque , traduit devant des jurés, et accusé par la bouche éloquente d'un magistrat enlevé trop tôt à la carrière du ministère public qu'il illustrait, le sieur de Béranger encourut une condamnation, juste mais modérée, pour des écarts d'une muse trop licencieuse,' tous les bons esprits pensèrent que cet écrivain , corrigé par cette leçon , saurait désormais se prescrire la réserve que lui commandaient les lois, sa
conscience et son propre intérêt ; mais loin de là, méprisant ou mettant en oubli un avertissement qui eût dû être salutaire, il est retombé dans de nouveaux excès; des vers bien autrement répréiiensibles que ceux qui furent frappés de la réprobation de la justice, le conduisent aujourd'hui devant vous comme il le fut devant. la cour d'assises.
» Condamné alors pour avoir, dans ses rimes, outragé la morale publique et religieuse , il parait devant vous sous cette même prévention, et de plus, il doit répondre d'autres vers outrageants pour la religion de TÉtat, offensants pour la personne du roi, sa dignité, son gouvernement. Ainsi le temps et l'exemple ont été perdus pour le sieur de Béranger, qui n'a pas craint d'aggraver de nouveaux torts par le souvenir des premiers.
» Pour justifier ces dififérents chefs de prévention, nous pourrions nous borner à vous dire , en vous présentant les vers incriminés : Prenez et lisez, tant les délits nous paraissent manifestes et palpables.
» Les huitième et neuvième couplets de la chanson intitulée l*Ange Gardien , vous sont présentés comme renfermant deux délits : outrage à la religion de l'État, outrage à la morale publique et religieuse. En voici le texte :
Vieillard affranchi de regrets, Au terme heureux enfin atteins-je?
— Oui, dit l'ange, et je liens tout prêts.
De rhuile, un prêtre et du vieux linge.
- Tout compté, je ne vous dois rien.
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.
De l'enfer serai-je habitant.
Ou droit au ciel veut-on que j'aille ?
Id8 TBOISIÈME PROCÈS.
— Oui, dit range, oa bien non pourtant.
Crois-moi, tire à la courte paille :
— Tout compté, je ne vous dois rien.
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.
» Qui de nous, et nous nous adressons à tous ceux qui nous entendent, qui de nous ne voit dans le colloque imaginé par Tauteur, dans cette chanson entre un mourant et son bon ange, une dérision jetée sur cette doctrine de rÉglise catholique qui admet auprès de chaque chrétien Tinfluence mystérieuse et salutaire d'un esprit céleste? Mais sans nous arrêter à Tensemble des couplets empreints d'un esprit d'irréligion qui ne saurait échapper à personne, fixez votre pensée sur le huitième couplet, l'un des deux seuls incriminés, et dites si l'auteur n'y a pas «u pour but de verser le ridicule sur un des sacrements, sur celui-là môme que la religion, celle de l'Etat, offre à l'homme mourant comme un gage de réconciliation entre lui et le ciel. C'est donc avec raison que Forgane du ministère public devant la cour a accusé le sieur de Béranger d'avoir, dans ce triste couplet, voué au mépris ce que nos dogmes religieux ont de plus respectable et de plus consolant,
» L'outrage à la morale publique est non moins évident dans le neuvième couplet.
» Qui ne voit, en effet, dans la réponse impie que l'auteur prête à son ange, un doute affreux jeté sur le dogme sacré et universel des peines et des récompenses futures? disons mieux, sur le principe éternel de la vérité d'une vie à venir, car l'un de ces principes est la conséquence de l'autre.
» Ainsi, dans de« vers, qui sont bien à la portée de
tous, quoi qu'on dise (et nous rétablirons bientôt), vous ne craignez pas de publier qu'après la mort il n'y a rien, que la vertu comme le crime, au delà de la vie, trouvent un égal néant. Et n'a-t-on pas dit que si un Dieu vengeur et rémunérateur n'existait pas, il faudrait rinvenler? Que si une incrédulité funeste a germé dans votre cœur, gardez-y votre déplorable secret ; mais ne venez pas arracher à la vertu malheureuse la dernière espérance, son unique consolation dans les maux d'ici-bas; ne venez pas ôler au crime heureux son unique frein, en éloignant de lui la crainte salutaire d'une autre vie!.. .
» Si de ces atteintes portées par les vers du sieur de Déranger aux dogmes, bases de la morale et de toute croyance religieuse , nous passons à l'examen de ceux incriminés pour des attaques non moins coupables contre les principes fondamentaux de notre ordre social, c'est avec un sentiment de douleur que nous signalons d'abord à votre animadversion l'offense faite à la personne du roi et à la dignité royale par la publication de la pièce de vers intitulée le' Sacre de Charles le Simple.
» Ici le respect dû à la majesté royale interdit presque toute explication ; il suffit de lire et la prétendue chanson et son préambule pour apprécier l'outrage dans toute sa gravité; l'allusion frappe et saisit au premier coup d'oeil, et il n'est besoin d'aucune contention d'esprit, d'aucun effort d'imagination pour en comprendre le sens et la portée. Comme nous, messieurs, vous la reconnaîtrez à travers le voile transparent qui la couvre.
» Oui, c'est en recherchant dans nos annales le souvenir d'un roi faible et malheureux , que le sieur de
fiéranger, reportant, par une fiction coupable, du dixneuvième siècle au neuvième , des choses qui n'existaient pas et ne pouvaient exister en ces temps reculés, a bien osé, méprisant toute vérité, violant toute convenance , mettre en scène son souverain sous les traits et le nom de Tinfortuné Charles III. Oui, c'est bien la personne sacrée , ce sont bien les augustes cérémonies du sacre de notre roi qu'on a voulu tourner en dérision dans cette peinture fantastique d'un couronnement sur lequel l'histoire est muette.
» Quoi! ce prince qui vient de recueillir, en parcourant la France , les témoignages universels de l'amour et de la vénération de ses peuples ; ce prince si religieux, si loyal observateur de sa parole, si constamment occupé du bien-être de ses sujets, est représenté ' par un Français à des Français comme se laissant conseiller le parjure au pied même des autels témoins de ses serments (quatrième couple) ! On ose bien l'y faire voir méditant la ruine de ces libertés qu'il vient d'affermir, et dévorant la substance de ce peuple qu'il aime comme l'aimait le plus grand et le plus chéri de ses aïeux. On ne craint pas enfin d'insinuer qu'il a des maîtres; et, outrageant à la fois la religion dans ses ministres , le souverain dans sa dignité , on prête aux uns le langage impérieux de la domination , et à son prince l'attitude et les sentiments d'une abjecte soumission (cinquième couplet). Non, le roi de France n'a point de maîtres sur la terre ; sa couronne, il la tient de Dieu.
» Encore une fois, le respect nous défend de pousser plus loin l'analyse d'une pareille production, et nous en appelons à votre cœur, à celui de tous les gens de
bien y pour comprendre, sans autre explication, que Toffense est non moins grande dans ce que nous laissons que dans ce que nous vous signalons.
» Mais, non content de diriger ses traits' offensants sur la personne du roi et d'attaquer sa dignité inviolable, le sieur de Béranger s'applique à exciter la haine, à provoquer au mépris de son gouvernement. Voyez la chanson intitulée les Infiniment Petits, ou la Gérontocratie (le gouvernement des vieux) , qui vous est déférée sous le cinquième chef de prévention. »
(En cet instant, un tumulte violent se manifeste à rentrée de la salle d'audience; M. le président ordonne aux huissiers de faire saisir les perturbateurs ; mais, le tumulte continuant toujours, l'audience est suspendue pendant un quart d'heure.)
M. l'avocat du roi continue.ensuite en ces termes :
« Chaque jour du règne de notre monarque est marqué par des bienfaits, témoignage immortel de son amour pour son peuple; la paix règne au dedans comme au dehors, les arts sont encouragés, l'industrie protégée, les libertés publiques agrandies fiorissent à l'abri du trône légitime dont elles émanent, se prêtant un mutuel appui; une solide gloire, une gloire sans tache est acquise à nos armes portées en de lointains climats pour un but aussi noble que désintéressé, et c'est quand il existe un si généreux accord entre le peuple et son roi, que vous vouez au mépris son gouvernement par une insultante assimilation avec cette nation imaginaire de nains, dont un auteur anglais (Swift) nous trace la burlesque et satirique peinture !
âUâ TROISIÈMK PROCÈS.
» La France est heureuse, elle est grande, elle est forte, et vous lui prophétisez une dégénération rapide suivie d'une ruine honteuse!
» Quel homme serait assez dénué de jugement pour ne pas comprendre tout d'abord quel est le sens de la chanson des Infiniment Petits, dont le refrain d'ailleurs tranche toute incertitude, malgré la misérable équivoque employée par Fauteur, qui semble en avoir fait choix pour qu'on ne pût se méprendre sur sa coupable pensée.
y> Nous ne nous arrêterons pas à la figure, cependant assez significative aussi, qui orne en manière de fleuron le bas de la page où finit cette chanson; nous ne chercherons pas si ce n'est point là un emblème d'un ordre de choses qu'on voudrait voir renaître à la place de celui qu'on s'efforce d'avilir; il est dans ce recueil bien d'autres vers qui témoignent assez hautement des intentions et des vœux de l'auteur, pour que nos présomptions ne paraissent ni téméraires, ni hasardées.
» Que dans la génération à laquelle nous appartenons, la plupart aient pu, dupes des illusions de l'âge, se livrer aux séductions d'une grandeur peu solide et d'une gloire trop chèrement acquise, on le conçoit; mais l'expérience et la reflexion, fruit des années, n'ont-elles pas dessillé tous les yeux? Et qui d'entre nous peut aujourd'hui, avec bonne foi, regretter et soulmiter un temps aussi fécond en malheurs qu'il le fut en hauts faits? Comment surtout l'auteur du Uoi (TYvetot, de cette satire* aimable et piquante de l'arbitraire et de l'esprit de guerre et de conquêtes, peut-il sans cesse rappeler et préconiser dans ses vers un régime que sa muse frondait, alors qu'il existait?
» Il est vrai qu^alors aussi ses allusions élaient fines et légères ; elles élaient enveloppées d'un voile assez épais pour que l'œil du vulgaire ne pût le pénétrer, et ses traits à peine acérés eflleuraient et ne déchiraient pas.
> Q-aelle différence aujourd'hui ! Ah ! si dans les temps que le sieur de Déranger présente sans cesse à notre admiration et à nos regrets (dans ce recueil comme dans les autres), sa pinme audacieuse eût laissé échapper des vers pareils à ceux qui vous sont déférés; si les pompes d'un autre sacre, si celui qu'elles entouraient eussent été les sujets de ses mépris, les objets de sa dérision, est-ce la justice qui eût été appelée à apprécier et punir l'ofîense? Non, l'arbitraire eût ouvert les portes d'une prison d'État, et l'auteur, l'éditeur, l'imprimeur, les débitants du téméraire écrit eussent vu les portes se refermer sur eux, pour un temps assurément plus long que la détention légale qui peut leur être infligée aujourd'hui pour une telle faute.
» Mais, dira-t-on peut-être, en admettant dans les vers incriminés le sens qu'on leur attribue, ce sont des chansons, et au temps où nous vivons, dans le pays où nous sommes, peut-on donner tant d'importance à des chansons?
» La chanson, il est vrai, eut toujours privilège en France; mais convenons pourtant que son privilège n'a jamais été illimité, et il est des personne? et des choses qui sont toujours restées hors de son domaine.
» D'ailleurs, il ne suffit pas de donner à des vers le titre de chansons pour les dépouiller du caractère de libelles, et leur attribuer celui propre à la chanson telle qu'on l'a toujours entendue en France. Nous ne la re-
â(M TROISIÈME PROCÈS
connaissons point dans ces vers, dont la politique fournit les sérieux sujets, où la malice est remplacée par la malveillance, et une critique badine par une hostilité agressive. Ce ne sont point là les gais et piquants refrains que faisaient et supportaient nos pères.
» Si, par les formes du style, les vers du sieur de Béranger tiennent de la simple chanson ; par la grandeur des idées , la profondeur des pensées et l'énergie de l'expression, il en est certains qui s'élèvent quelquefois jusqu'à l'ode. Appelez-les des chansons, soit; mais, bien que vous indiquiez un air, ainsi que le disait, dans le premier procès du sieur Déranger, le magistrat dont le brillant plaidoyer est encore dans tous les souvenirs (M. de Marchangy), il ne s'ensuit pas qu'on soit tenu de les chanter ; on peut tout aussi bien les lire.
» On a dit que le sieur de Déranger était un séditieux de salons^ et quMl n'écrivait point pour les guinguettes. Sans doute quelquefois dans ses vers l'allusion et le sens sont assez obscurs, ou, si l'on veut, assez profonds pour échapper à des intelligences vulgaires ; mais son talent peu commun, son talent, dont nous déplorons l'abus et les écarts, sait prendre tous les tons ; il s'adresse souvent aux salons, il s'adresse aussi aux chaumières, disons mieux, aux tavernes, où ses couplets ne sont pas inconnus. Voyez le recueil qui est sous vos yeux, voyez ceux qui l'ont précédé! ils sont reproduits dans tous les formats, mis à la portée de toutes les fortunes; et pourquoi? c'est qu'apparemment les vers qu'ils renferment n'ont pas tous été faits pour des esprits d'un ordre supérieur. Dien plus, le libertinage et l'esprit de sédition s'en emparent et y trouvent des tableaux propres à parler aux sens leur plus grossier lan-
TROISIÈME PROCÈS âU5
gage; ainsi raiteslent les gravures obscènes et séditieuses destinées à accompagner ces réimpressions qui surgissent de toutes parts. Croyons que c'est contre le gré de l'auteur que ses œuvres sont souillées de pareilles turpitudes, mais il n*en est pas moins certain qu'elles en ont fourni les sujets.
» Celles des productions du sieur de Béranger qui vous sont déférées, vous le reconnaîtrez, messieurs, ont bien tout ce qu'il faut pour être entendues de l'esprit de licence et de révolte du plus bas étage, et on ne peut se dissimuler que l'auteur les a conçues dans ce but, car il n'a pas cherché à s'y élever au-dessus des entendements vulgaires. Soit qu'il outrage la morale publique et qu'il se raille de la religion de l'État, soit qu'il insulte à la majesté royale et qu'il appelle le mépris sur le gouvernement légitime» ses pensées sont claires, ses expressions simples et positives ; dépouillez ses vers de la rime, brisez la césure, enlevez tout le prestige de la poésie, et sa pensée paraîtra dans toute sa laideur, ses couplets ne seront plus qu'un libelle.
» Non, les vers dont se composent les prétendues chansons du Sacre de Charles le Simple et des Infiniment Petits, ne sont point les produits faciles d'une débauche d'esprit; ce ne sont point les gais enfants d'une ingénieuse et passagère malice, mais bien Tœuvre calculée d'une méchanceté froide et réfléchie.
» Et quel temps, disons-le donc, quel temps a-t-on choisi pour enfanter de pareils vers? Lorsqu'au sein d'une paix mêlée de gloire tout prospère dans notre belle France; quand les Français reconnaissants se pressent autour de leur roi dans un commun sentiment d'amour et de respect; quand, se raHiant à son auguste
206 TROISIEME PROCiùS.
I)ersonnc cl a sa royale famille, ils voient en lui et les siens les pères et les conservateurs des libertés publiques; alors, enfin, que tout tend à Tordre et au bonheur qui le suit, quel mauvais génie inspire le sieur de Béranger, quel délire coupable lui fait jeter encore au milieu de nous des paroles de licence et de sédition?... » Oui, messieurs, vous réprimerez de tels excès, vous Infligerez à leur auteur une punition que doit aggraver la leçon perdue d'un premier châtiment; votre justice n*épargnera pas ses complices, et vous considérerez que ceux-là surtout sont plus répréheosibles, qai ont donné Tun ses soins, l'autre ses presses, pour multiplier et répandre récrit dangereux dont nous venons de vous occuper. Avec la loi que vous êtes chargés d'appliquer, \ous n'admettrez pas que celui qui a acheté cet écrit pour le publier et le vendre, que celui qui a veillé à son impression et en a reçu le prix, que ceux enfin qui Tout publiquement vendu ou mis en vente, avertis d'ailleurs qu'ils étaient tous par la première condamnation des productions du sieur de Béranger, puissent se couvrir d'une prétendue ignorance que repoussent également la raison et la loi. »
M* Barlhe, défenseur du poète, prend la parole.
« Messieurs, dit Tavocat, nos lois ont pris en main la défense de la morale publique, et vos consciences sont le code le plus sûr que vous puissiez consulter pour en constater les principes et caractériser les outrages dont elle aurait été l'objet. Je croirais déshonorer mon ministère si je réclamais pour aucun genre de littérature
le privilège de la niôconnaîlre ou de rinsulter. Déranger le répudierait avec moi.
» La morale religieuse, que votre justice a aussi le mandat de protéger, manquerait-elle des éléments certains, nécessaires pour la signaler à votre raison? Messieurs, le respect des deux vérités essentielles, bases de toutes les religions, Texistence de Dieu et l'immortalité de rame, voilà ce qui la caractérise; mais, à côté de ces principes, placés en dehors de toute discussion, le monde entier est en possession de discuter librement les croyaoces moins essentielles qui environnent les bases sacrées que je viens de vous signaler. Vous me rendez assez de justice pour ne pas craindre que mes paroles puissent sur ce point blesser à cette audience ou votre conviction ou vos sentiments.
» Nos lois ont prononcé Tinviolabilité de la personne du prince; mais, si la personne est à l'abri d'odieux attentats, son honneur doit être protégé contre les outrages. C est le droit de chaque citoyen, c'est le droit de celui que la Charte a proclamé le premier représentant de la force publique. Principe évident que je m'empresse de faire entendre librement, et sans autre désir que de prévenir vos esprits contre la confusion que de vaines clameurs auraient pu y faire pénétrer.
» Cependant Déranger, que je vais défendre, est accusé d'avoir foulé aux pieds ces principes et ces lois. L'accusation semble invoquer sa propre évidence, ou plutôt, pour échapper à d'invincibles difficultés, elle délaisse Targumentation, et demande que la discussion soit transportée à huis clos dans la chambre du conseil. Ce n'est pas tout, traitant notre poète comme un de ces hommes qu'un pouvoir inhumain interdisait» au nom
du ciel, du commerce de leurs semblables, tout ce qui a coQseuti à avoir quelques rapports avec lui à ToccasioD de son livre, libraires, imprimeurs, semblent avoir contracté une souillure. Ils sont prévenus avec luL
» Étrange accusation, qui semble demander à un pays tout entier de se repentir des sentiments qu'un grand talent et qu'un noble caractère lui ont inspirés ; étrange accusation, que la raison publique désavoue, qui pro* duit l'effet d'un véritable anachronisme, et qui paraît subie tout aussi bien par le ministère que par le prévenu lui-même. Non, la cause de l'accusation n'est pas dans les chansons mômes, elle est ailleurs.
» Vous le savez, messieurs, une administration, qui dans son antipathie pour les intérêts et pour les sentiments nationaux avait tout bravé, jusqu'au mépris, est tombée enfin à la voix du prince et de la patrie. Dans la violence de son dépit, le parti qu'elle représentait nous menace par ses clameurs, et nous attaque par ses intrigues. Ses débris tendent à se réunir; ils s'agitent autour du trône pour persuader que le sol est ébranlé ; malheur à notre pays, si jamais les organes de cette faction vaincue surprenaient à ceux de qui dépendent nos destinées un autre sentiment que celui qu'elle inspire à la France !
» C'est cette faction qui, cherchant quelque consolation dans le mal qu'elle peut faire encore, a imposé par ses clameurs à un ministère dont la faiblesse trahit parfois les intentions, le devoir d'un procès contre un poëte qui a le plus contribué à lui arracher le masque dont elle se couvrait. Comme nous, messieurs, le ministère subit aujourd'hui ce procès.
» La religion est attaquée, s'est-on écrié, le roi est
outragé, el vous le laissez sans défense. Sans croire peut-être à ces discours, il a fallu céder, et Déranger est traduit devant vous comme une preuve qu'il fallait donner de sentiments religieux et de dévouement à la personne du roi. Cette condescendance était d'ailleurs facilitée par Tespérance d'environner cette accusation d'une faveur toute particulière.
» Le prince qu'on dit outragé venait de parcourir avec bonheur cette belle province d'Alsace, si longtemps calomniée : la chute d'une administration flétrie, l'espérance d'un meilleur avenir, tout excite à la joie publique; pourquoi ne pas garder au logis quelques couplets que d*odieuses interprétations peuvent corrompre ? « Poète à qui la Providence a départi le génie, » qui vous êtes indigné avec nous, avec nous participez » à ces fêtes, à ces banquets et même à ces danses, et » qu'une cantate pleine de bonheur remplace désormais » l'épigramme et la satire. » Ainsi on reconnaîtra peutêtre qu'il n'y a pas délit, on blâmera le moment de la publication, et cette tactique d'invention nouvelle si facile, si indulgente parfois pour ses vices, si disposée à pardonner d'anciennes corruptions, qui juge tout d'après les lois de l'utile, qui s'indigne, se calme ou admire, selon le mot d'ordre donné par l'habileté et accepté par la confiance, gardera rancune au poëte national pour avoir fourni un prétexte à de fausses et calomnieuses interprétations.
» Vaine espérance! ce calcul sur lequel s'appuyait la pensée première de l'accusation a été déjoué ; une nation généreuse et pleine de sens ne délaisse pas aussi facilement ses affections et sa reconnaissance. De toutes parts les marques d'intérêt sont venues environner le
poète ; j'en atteste cette afQuence même de citoyens qui se pressent à votre audience. On se croit encore en présence de Tune de ces vieilles antipathies administratif , ves contre l'indépendance et le talent On ne conçoit pas que l'on vienne agiter judiciairement de misérables interprétations qui, pour atteindre un noble caractère, blessent la dignité royale au lieu de la défendre. Mais, avant d'aborder ces interprétations pour en faire justice, je dirai deux mots sur quelques circonstances qui ne sont pas sans intérêt. »
Après cet exorde, le défenseur aborde le premier chef de prévention, puisé dans les couplets de l'Ange gardien.
y> De tous les temps, dit-il, l'imagination des hommes s'est plu à créer des êtres surnaturels .qui, sans être la divinité, en étaient une émanation, qui s'attachaient à chaque existence en particulier pour en adoucir les amertumes et en augmenter les félicités. Dieu protège le monde par ses lois universelles, et chaque existence aura ainsi son ange tutélaire qui la suivra dans toutes les situations. Tous les écrits qui viennent de TOrient attestent cette consolante rêverie.
» Cependant la destinée des hommes est bien diverse. Ici le luxe étale ses jouissances en présence de Tindi* gence privée du nécessaire. Ici la force et la santé, et à côté les infirmités les plus cruelles. Ces contrastes ont frappé mille fois l'imagination des poètes et des philo* sophes, et notre littérature est pleine des mouvements d'humeur qu'ils ont pu inspirer. Voltaire lui-même, au milieu des ressources que sa fortune, son immense réputation et son esprit pouvaient lui donner, ne suppor-
tait pas volontiers les ennuis de la vieillesse. Après les avoir décrits, voici comment il s'exprime :
Tous nos plaisirs n'ont qu'un moment; Hélas I quel est le cours et le but de la vie? Des fadaises et le néant.
Jupiter ! tu fis en nous créant Une froide plaisanterie.
» Et dans la pièce qui précède, adressée à une dame de Genève, il termine par ces mots :
Chacun est parti du néant.
Où va-t-il? Dieu le sait, ma chère.
» Et certes, messieurs, jamais il ne sera justement appelé athée ou matérialiste celui qui a fait les plus beaux vers sur Texistence de Dieu et l'immortalité de rame.
» Dans la chanson de l'Ange gardien^ le poète a peint un pauvre perclus attendant son dernier moment dans un hospice. Là, il est visité par son ange gardien, et il lui demande des comptes sur la protection qu'il lui devait. Voilà la pensée de l'auteur.
» Le ministère public et la prévention, choisissant parmi tous les couplets qui composent ce poëme ceux qui, détachés, se prêtaient plus facilement à l'accusation, n'ont pas parlé des autres. Permettez-moi^ messieurs, de remettre sous vos yeux toute la pensée de l'auteur. Voici ce poëme en entier. » (M. Barlhe lit la chanson de rAnge gardien^ à l'exception du dernier couplet.)
«Voilà donc cette irréligion, ces couplets si coupables, si odieux, qui avec les fatales ordonnances ont
commencé la perséculion de tant de gens, lesquels subissent le martyre avec Thumble privilège de résister aux lois du royaume, et de vivre au milieu du luxe sur les impôts payés par les persécuteurs.
» Ah I messieurs, s'il était vrai que la morale religieuse ou que la religion de FÉtat eussent reçu de véritables atteintes dans ces derniers temps, ce ne serait ni la saillie du poëte, ni la prétendue licence des écrivains qu'il faudrait accuser. Je demanderai à ceux qui se disent les seuls défenseurs de la religion, si plus d'une fois des actes patents n'ont pas démontré au pays que la religion était invoquée par eux pour couvrir des vues d'ambition et même des intérêts honteux.
» Vous dirai-je ce que j'ai vu moi-même, aux élections de 1827, dans Paris, dans la capitale du pays le plus civilisé de l'Europe? Quelques noms manuscrits furent ajoutés sur les listes. En vertu de cette ijascription, sept individus, revêtus du costume ecclésiastique, se présentent pour voter. Le serment est prêté; lebuUetin est déposé. Messieurs, il a été reconnu, avoué, jugé, qu'aucun de ces électeurs, pris dans les congrégations des Lazaristes et des Missions étrangères, ne payait un sou de contributions. (Mouvement.)
» Voilà de ces faits déplorables, dont les journaux ont retenti, et qui semblent dire à une population : « La » religion n'est qu'un drapeau pour guider un parti ; elle » n'est plus la haute sanction de la morale. »
» Vous avez vu la moralité de tout le poëme, en voici le résumé :
Ce pauvre diable ainsi parlant, Mettait en gaité tout l'hospice ;
Il éternue, et s'envolant.
L'ange lui dit : — Dieu te bénisse I — Tout compté, je ne vous dois rien, Bon ange, adieu ; portez-vous bien.
» Je vous le demande, messieurs, y a-t-il attentat contre la religion? y a-t-il là attentat contre la morale publique? L*avocat du roi n'est pas fixé lui-même sur la nature de la prévention. Il a semblé blessé de cette expression, i?tetia? /ingfc. Cest qu'il ne Ta pas comprise, car le vieux linge ne sert jamais dans Textréme-onction ; c'est du drap mortuaire qu'a voulu parler l'auteur.
» J'ai du reste, messieurs, étudié mon catéchisme; j'ai voulu voir quelle étaît la définition de l'extremeonction : j'ai vu que c'était un sacrement particulier et spécial à l'Église catholique, à son culte ; j'ai vu que l'extréme-onction est un sacrement qui a pour objet de faire disparaître les plaiesde l'âme et de rendre la santé au corps quand cela est expédient à Dieu.
Parcourez la Fontaine, voyez cette fable du Mort.et le Curé :
Un mort s'en allait tristement S'emparer de son dernier gîte ; Un curé s'en allait gaîment Enterrer ce mort au plus vite.
» Voilà certainement des plaisanteries. Et plus bas :
Monsieur le mort, laissez-nous faire, On vous en donnera de toutes les façons; Il ne s'agit que du salaire.
» Certes, messieurs, cette licence est plus grande que
celle que vous reprochez à Béranger, et cependant, il faut le dire, la Fontaine, que je citerai quelquefois, parce que je lui trouve plusieurs traits de famille avec le poëte que je défends, était pensionné du roi et membre de r Académie. Il vivait au siècle des dragonnades. La Fontaine a été bien heureux de n'avoir pas été protégé par les libertés constitutionnelles, que le ministère public interprète, ce me semble, d'une manière bien étrange. Sur ce point de la prévention, le ministère public s'est exprimé avec une virulence dont les termes présentent de fâcheux rapprochements, je le dis à regret, avec un journal qui le premier a signalé Béranger à la vindicte publique. Cette Gazette de France, si dévouée à la charité chrétienne, cette GazeUe de France , qui défend avec son patronage les intérêts de la religion et du trône, savez-vous comment elle s'exprimait à l'égard de Béranger? C'est, dit-elle, un rimeur impie, un sale écrivain , digne de triompher à Bicélre. Et dans quel article le traitait-elle ainsi ? Dans un article intulé : Bicêtre, la chaîne des forçats^ Béranger. Rapprochement infâme, dans lequel on semblait exprimer l'horrible vœu de voir Béranger accouplé à des galériens I de le voir figurer à la chaîne des forçats, en remplacement sans doute de ce Contrafatto, dont les défenseurs exclusifs de la morale publique et religieuse ont si bien prouvé l'innocence et la candeur, en le défendant contre Timmoralité du siècle. ( Mouvement dans l'auditoire. ]
» C'est ainsi qu'on attaque un grand talent, un noble caractère. Non, la France ne peut prendre part à des accusations ainsi portées ! elle environne Béranger de son affection et de son admiration , parce qu'au fond de toutes ses poésies se trouve une moralité profonde, que
ses accusateurs ne peuvent atteindre qu'en ne le comprenant pas.
» Au reste, messieurs, ces chansons circulent à Tétranger, en Belgique, où, certes, l'on n'accusera pas le ministre de la justice d'une trop grande indulgence pour la presse ; elles y sont distribuées librement : voudrez-vous que du nord de l'Europe on montre du doigt la France à l'occasion de ce procès, comme la France se croit en droit de désigner l'Espagne ^et le Portugal?
» Messieurs, dit l'orateur en terminant, vous n'oublierez pas qu'en jugeant le poëme, vous jugez aussi l'homme , que vous jugez Déranger ; et c'est surtout sous ce rapport que ma cause est belle. Je le demande, quel est le Français qui voudrait briser le moule de l'auteur du Dieu des bonnes gens, qui voudrait anéantir ses écrits ou les condamner à l'oubli? J'aurais tort» il est vrai, d'exprimer devant vous ce que j'éprouve moimême d'estime et d'affection pour un caractère qui m'est si bien connu. Désintéressé, sans ambition, son génie n'a pas même rêvé l'Académie ; il n'a jamais spéculé ni sur son talent, ni sur l'intérêt qu'il inspirait; et quoique son cœur ne craigne pas le fardeau de la reconnaissance, il a pu refuser les offres de l'opulence, alors même qu'elles étaient dictées par la plus tendre amitié. Sachant dérober aux Muses le temps que beaucoup d'infortunes ont réclamé, et qu'elles n'ont pas réclamé en vain, il a pu faire dire à son âme :
Utile au pauvre, au riche sachant plaire, Pour nourrir Tun, chez Tautre je quêtais ; J'ai fait du bien puisque j'en ai fait faire. Ah ! mon âme, je m'en doutais.
216 troisiJ!:me procès
j» Il est vrai que sa muse, fiëre et indépendante, dans ses inspirations patriotiques, a traité souvent le pouvoir sans indulgence. Messieurs, je ne pense pas que le génie ait été jeté au hasard sur la terre, et sans avoir une destination. Béranger a aussi la sienne; il vous Ta dit : Je suis chansonnier. Fronder les abus, les vices, les ridicules ; faire chérir la tolérance, lacharilé,la liberté, la patrie, voilà sa mission. S*il a signalé ce qui lui a paru dangereux, toutes les infortunes Font trouvé fidèle; c'est pour lui surtout que le malheur a été sacré.
» On Ta accusé de Bonarpatisme. Messieurs, lorsque le colosse était encore debout, et avant que le sénat eût parlé, Béranger avait, dans son Roi d'Yvetot, critiqué cette terrible et longue guerre, qui aurait pu engloutir la France avec le chef de ses soldats. Béranger n'est certes pas un partisan des tyrannies de l'Empire, mais quand il a vu le lion renversé, insulté par ceux-là mémo qui rampaient à ses pieds, les vicissitudes de cette grande destinée ont ému son âme; une sorte d'intérêt poétique s'est emparé de lui , et il a déposé une fleur sur la tombe de celui qui, pendant sa puissance, n'avait obtenu de lui qu'une critique.
» On a parlé, messieurs, de la grandeur actuelle de la France, de l'accroissement progressif de ses libertés ; on vous a parlé de nos armées s'illustrant en ce moment môme sur le territoire de la Grèce pour une cause sacrée. Messieurs, j'ai cru, à chaque mot du ministère public, entendre l'éloge de Béranger. L'agrandissement progressif de nos libertés! ah! j'en appelle à toutes les consciences! Est-il étranger à ces progrès de la civilisation, à ces agrandissements de nos libertés, le poète qui a chanté le Dieu des bonnes gens, qui a flétri l'intolérance.