‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 9 sur 117 · LA POÉSIE DU FAIT · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DU FAIT

un homme au-devant de qui tout devait aller, que les événements devaient servir; un homme pour qui les grandes gloires, les grandes fortunes, les grandes chutes, les grands triomphes et les grands désastres allaient semer sous chacun de ses pas des thèmes superbes, infinis, variés, touchants et populaires. Naître avant les événements, grandir à côté de tant de grands hommes et dans un pareil milieu, n'était-ce pas déjà du bonheur? Voilà justement pourquoi Béranger répétait sans cesse : « Le fait, c'est la poésie. » Quel champ à moissonner, depuis l'enthousiasme jusqu'aux larmes , et qu'elles devaient être douces ces voix du souvenir, des regrets et de l'espérance, quand elles étaient sûres d'avoir la France pour pleurer et espérer avec elles. Comme ils devaient être nobles, les chants qui étaient du parti du malheur, surtout quand l'infortuné était la patrie !

Les temps étaient préparés pour le poète , c'est vrai , mais il faut reconnaître aussi que le poète était né, bien né pour interpréter, élever, ennoblir tant d'illustres triomphes, tant d'illustres défaites , en tenant sa lyre à la hauteur des plus grandes choses qui puissent exalter les sublimes facultés de l'homme : le spectacle d'un peuple qui brise ses fers et qui voit tomber sa gloire.

Le père nourricier, qui s'appelait Jean , paraît avoir aimé le petit Pierre d'une affection de père.

« J'avais cinq ans lorsque je revins de nourrice, m'at-il raconté souvent; grand-père Champi devait plusieurs mois, je crois même que cela allait au delà d'une année. Le père nourricier ne demandait pas d'argent. Le jour qu'il reçut la lettre qui annonçait notre séparation , je me souviens que cela causa beaucoup de trouble sous le chaume. La jeune fille pleurait.

LE GRAND-PÈRB 25

11 y eut entre le père et la mère un assez long débat , pour savoir lequel reconduirait Tenfant à Paris; c'était à qui ne le ramènerait pas. Ce fut le père nourricier qui vint. Jean me déposa sur rétabli , m'embrassa tout en larmes , et ne voulait pas prendre l'argent qui lui était dû.— - Non, disait-il au grand-père Champi, il me semble que je vous vends le petiot — On eut toutes les peines du monde à consoler ce pauvre homme. »

Béranger ne pouvait jamais rappeler ce souvenir sans une sorte d'attendrissement. Gâté par Jean , le nourricier bourguignon, combien plus devait-il l'être par le bon vieux tailleur. Laissons-le parler lui-même.

« Papa Champi , qui avait été fort dur pour ses enfants, fut d'une faiblesse ou plutôt d'une bonté extrême pour son petit-fils. Il n'entendait pas qu'on me contrariât en rien ; tout le monde devait être à mes ordres, faire les volontés de monsieur son petit-fils. Il donnait pour raison ma nature débile. Le fait est que j'étais extrêmement chétif , et cependant bel enfant ; aussi mon grandpère n'eut pas grand mal à ranger tout le monde à son opinion, et Dieu sait combien j'en usais. Faisais-je une maladie, avais-je une indisposition , tout était en l'air et sur pied dans la maison. Les drogues qu'on me faisait prendre me répugnaient extrêmement ; je les refusais. Il n'y avait pas de suppliques, de promesses agréables que ne me fît le pauvre homme pour me faire avaler la chose. Il n'y avait de comparable à sa patience que mon entêtement ; et comme les moins patients le lui faisaient remarquer, grand-père répondait : — Oh ! voyez-vous, celui-là n'est pas un enfant comme les autres, il faut le prendre autrement. — J'allais à l'école dans le cul-de-

24 l'école

sac de la Bouteille *. La maison de mon grand-père était en face ; je n'avais que la rue à traverser. La classe se tenait au premier. Je n'avais pas grand goût pour Técole * ; souvent j'ai feint d'être malade pour avoir occasion de me dispenser d'y aller. J'ai mal à la tête, disais-je, et cela suffisait; papa Champi, tout en alarmes, me retenait auprès de lui ou m'envoyait en promenade, selon mon désir, remède infaillible à ma guérison. »

Dans les derniers temps de sa vie, Béranger éprouvait un grand bonheur à tourner ses regards en arrière; il aimait à les reporter jusqu'à son berceau, qui n'était pas de fleurs cependant, mais autour duquel la tendresse du bon vieux tailleur a veillé constamment, où une /ëe, atec de gais refrains , calmait les cris de ses premiers cha^ grins. Son regard alors se voilait comme d'un nuage, ses paupières s'humectaient, sa tête se penchait à gauche comme pour la laisser reposer dans la réflexion, sa voix avait alors un accent de douceur pénétrante, toute sa physionomie semblait noyée dans les vagues lumières de la mélancolie. S'il avait su retrouver ce vieux chaume du nourricier Jean, il y eût couru ; si la maison du grand-père Champi eût encore existé, que de fois il l'eût visitée! Il était venu loger rue de Ven-

* Ce cul-de-sac de la Bouteille existe encore de nos jours, au numéro 31 de la rue Montorgueil ; c'est quelque chose de sale, dMnfect et de profondément triste. Aujourd'hui, l'impasse de la Bouteille est Tasile des marchands de mottes à brûler et des quatre-saisons.

^ Cette école était une chambre assez étroite, meublée de quelques tables et de bancs en bois assez semblables à ceux des cabarets ; elle était située au premier, manquant d'air et de soleil. Ce petit campagnard, en effet, devait regretter ses champs, le soleil, l'air et la verdure.

Page 1