‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 92 sur 117 · LES ENFANTS DÉTENUS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DÉTENUS

soupe ! » Et tour à tour, dans le plus grand ordre, chacun d'eux reçut sa ration , qu'il allait manger dans un coin de la cour. Manger, non , mais bien dévorer. « Et ce qui ajoutait. à la tristesse du tableau, disait Béranger, c'est que ces pauvres enfants mangeaient privés de cuillers et de fourchettes ; ils mangeaient comme de pauvres petits chiens à môme leur écuelle. Je demandai au gardien quels étaient ces enfants et leurs crimes.

— Ce sont, me répondit-il d'une voix dure, ce sont des vagabonds, des petits gouapeurs, comme on dit ici. Leur crime, c'est d'avoir été ramassés dormant au coin des bornes et d'être abandonnés de leurs parents, que la prison débarrasse. »

Béranger se leva, leur dit quelques bonnes paroles, leur donna quelque argent, et ces enfants regardaient avec étonnement ce monsieur singulier qui leur témoignait de l'intérêt, qui leur donnait des caresses, des consolations et des gros sous. Ils s'imaginaient que c'était le roi qui venait visiter les prisonniers incognito.

A peine Béranger fut-il installé dans sa chambre qu'il reçut la visite de M. Valette, directeur de la prison. Lq prisonnier profita de cette entrevue pour témoigner son étonnement à M. le directeur de ce qu'on laissait man* ger des enfants à même une écuelle comme des bêtes. « Il ne manque plus que de les voir marcher à quatre pattes, disait le poêle. Quelle idée leur donne-t-on de l'humanité chez les hommes, si les hommes les traitent ainsi! » Du reste, Béranger trouva dans M-- Valette un homme de cœur, car c'est de lui-môme qu'il avait séparé les enfants des hommes corrompus qui emplissent les prisons. Le chansonnier n'eut pas grand'peine à mettre M. le directeur dans ses projets d'humanité, seu-

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lement le préfet s'y opposait : c'étaient des frais qu'on n'était pas en mesure do faire.

« Eh bien , répondit Déranger» je les ferai , moi , ces frais. y> Quand le préfet sut l'intérêt que M. Béranger portait à ces enfants, il ordonna immédiatement qu'à l'avenir ils auraient des cuillers, des fourchettes et des couteaux. Ce jour-là fut pour eux un jour de fête. Il n'y avait pas de jour où le chansonnier ne leur fît faire des distributions. Il voulait que ce fussent les femmes qui leur distribuassent les vivres, ou des bas de laine, on des sabots, « pour attendrir leur jeune âme, » disait- IL

J'ai connu dans cette prison, oii j*étais pour mon compte, un gardien nommé Blanchard, un brave homme qui avait encore présentes à la mémoire les bonnes actions de M. Béranger. Au fait, nous n'étions qu'à six ans de distance. « C'est là-haut, à cette fenêtre que vous voyez là, qu'il habitait, me disait-il. M. Béranger était assailli toute la journée d'une foule de gens qui venaient le voir; tout le jour il y avait des voitures à la porte de la prison,, qui amenaient des visiteurs. C'est au point que M. Béranger disait à notre directeur : — Je vous en prie, monsieur Valette, quand vient quatre heures, mettez* moi tout ce monde-là dehors. £h que diable! j'entends au moins être libre en prison ! — M. Béranger allait d'une cour à une autre ;; il parcourait tantôt la dette, tantôt la cour de la Madeleine ou celle du bâtiment neuf, nommée la Fosse aux Lions, à cause des bandits qui l'habitent Alors il était assailli ; les uns lui demandaient pour avoir du tabac, les autres du pain, d'autres sa protection, et il donnait à tous vivres, vins et liqueurs, dont du reste il regorgeait, et tous répétaient qu'on les avait arrêtés injustement, qu'ils n'étaient pas coupa-

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bles. A quoi M. Béranger répondait en riant : ^ Oui , mes enfants, oui, je le vois bien , on m*a jeté, moi, coupable, dans le pays des innocents. — Un jour, continua le gardien , un prisonnier en gants jaunes et en redingote noire lui adressa une chanson ; c'est moi qui la lui remis. — Et savez-vous quel était ce prisonnier? — Oui, m^ répondit le gardien ; ce prisonnier était*Lacenaire. > Béranger et Lacenaire en présence, était-ce possible!

Je rappelai un jour à Béranger cette circonstance et le gardien Blanchard. « G*est vrai, me répondit -il. Je parlai même de cette chanson à M. Valette, qui me répondit : — Vous voyez cet homme, il est ici pour une peccadille; eh bien , c'est le scélérat le plus dangereux de la prison. »

« Enfin , me disait mon gardien , ce bon porte-ckfs^ quefaime^ M. Béranger fut obligé de renoncer à ses promenades dan« les cours, tant il était accablé de toutes gens et de toutes demandes. Il ne sortait que la nuit, quand tout le monde était couché. Il était souvent accompagné de M. le directeur, qui se plaisait beaucoup dans la société de M. Béranger.

Quelques jours avant sa mise en liberté, M. Béranger apprit qu'un nombre considérable de ses admirateurs devaient l'attendre à sa sortie ; il trompa leur intention en changeant l'heure de sa mise en liberté. »

« C'est vrai , m'a dit Béranger depuis. M. Valette, un matin, entra chez moi, il étaità peine six heures.

— Allons, me dit-il , je viens vous mettre à la porte.

— Oh! lui répondis-je, on ne renvoie pas les gens ainsi; vous me donnerez bien jusqu'à midi.

— Non, non, j'ai des ordres, il faut partir.

— On avait prévenu mon désir. Je pris mon paquet.

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